KBC investit dans des centres de détention pour migrants aux États-Unis

Le plus grand centre de détention pour migrants des US se trouve à Dilley (Texas)
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Le plus grand centre de détention pour migrants des US se trouve à Dilley (Texas) - © Tous droits réservés

Deuxième volet de notre série "Sur les routes cachées de notre argent". On vous emmène loin. Outre-Atlantique. Le point de départ du voyage, souvenez-vous, c’est un mystery shopping. On se fait passer pour un client en prenant rendez-vous dans plusieurs banques. On veut juste un conseil pour placer 5000 euros.

Dans une agence KBC, on nous sort le Sivek Global Medium. Derrière ce nom bizarre se cache un fonds de placement classique qui investit dans une trentaine d’autres fonds. On ouvre une à une toutes les poupées russes. Après avoir trouvé de l’armement, du charbon, des sociétés complices du régime soudanais, un nom attire notre attention : Corecivic. Car, son secteur d’activité est peu courant.

C’est un groupe de prisons privées coté en Bourse. Chiffre d’affaires : environ 2 milliards de dollars pour un bénéfice net de 188 millions. En 2016, l’entreprise a financé la campagne de Donald Trump. Et au lendemain de son élection, le cours de son action a grimpé de 43%. En Amérique, Corecivic gère une cinquantaine de prisons mais aussi des centres de détention pour migrants.


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D’après le rapport semestriel du 30 juin 2019 du fonds KBC Equity Fund US Small Caps, la banque a placé l’argent de ses clients dans des actions de la société américaine. Total de l’investissement : plus d’1.627.000 dollars. Elle n’en est pas à son coup d’essai. En 2018, le rapport annuel des fonds KBC Equity mentionnait également deux montants respectivement de 639.000 dollars (Fund America) et d’1.443.000 dollars (US Small Caps). Corecivic et les prisons privées de manière générale sont pourtant extrêmement controversées.

Corecivic enferme des enfants

Pour comprendre l’enjeu, le magazine #Investigation a fait le voyage jusqu’au Texas. Plus précisément dans la petite ville de Dilley à une heure de route de la frontière mexicaine. À peine 4000 habitants qui gagnent deux fois moins que la moyenne américaine. Ici, on vit surtout de l’industrie du pétrole. À part quelques restaurants mexicains, la ville est presque à l’abandon et laisse une drôle d’impression.

À la sortie de Dilley, il y a pourtant un endroit très différent. Un lieu à peine visible depuis la route. Au milieu de nulle part se trouve le plus grand centre de détention pour migrants des Etats-Unis. Il peut accueillir 2400 personnes et il est géré par Corecivic. Seuls des enfants avec leur mère y sont enfermés. Les pères n’y sont pas admis.

Au 4 mars 2020, 1039 personnes séjournaient au South Texas Family Residential Center. Cette information nous est fournie par ICE (Immigration and Customs Enforcement). L’autorité américaine de contrôle de l’immigration ne veut pas communiquer le nombre précis d’enfants présents à Dilley. Mais, en faisant un rapide calcul théorique, il est possible de se faire une idée. Si l’on compte une mère pour 1,5 enfant(s). On est dans un rapport approximatif de 400 mères pour 600 enfants.

Toutes les constructions sont temporaires. Il s’agit de grandes tentes ou de containers. Ces familles sont détenues là avant de passer le credible fear interview, la première étape de leur procédure de demande d’asile. Elles doivent démontrer en quelque sorte une "crainte crédible" que le retour dans leur pays les mettrait en danger. En théorie, un enfant ne peut pas être enfermé plus de 20 jours dans ces centres. En théorie seulement.

Beaucoup de gens sont détenus inutilement

"On a eu beaucoup d’exceptions, aujourd’hui et par le passé. Certaines personnes ont déjà attendu deux mois. Malheureusement, c’est très courant aux États-Unis que ces centres de détention soient gérés par des sociétés commerciales. C’est un problème car la plupart des contrats que ces sociétés reçoivent leur octroient un montant par personne et par lit. Ça crée un incitant financier et une pression pour avoir plus de détenus, plus longtemps. Beaucoup de gens sont détenus inutilement", nous explique Kathy Murdza, membre du Dilley Pro Bono Project. Son association offre une assistance juridique aux demandeurs d’asile de Dilley.

Nous avons fait une demande à Corecivic pour visiter le centre de détention. La société nous a renvoyés vers son client, ICE. Contre toute attente, l’autorité fédérale accepte… On n’en revient pas. Mais, nous ne pouvons faire qu’un rapide tour sans caméra, sans micro, sans parler aux familles et sans interviewer aucun responsable. Bref, sans pouvoir réaliser notre métier. Nous refusons ces conditions et préférons maximiser nos chances de rencontrer des migrants sortis du camp de Dilley.

Une prison dorée… Mais, ça reste une prison

Nous n’avons aucun rendez-vous. Notre seule chance, c’est la gare routière de San Antonio à une centaine de kilomètres plus au Nord. C’est là que parfois des familles sont relâchées. Et c’est exactement ce qui va se passer ce jour-là.

Perla est Mexicaine, originaire de Juarez. Elle a fui son pays quand on a menacé de tuer ses enfants. Sa sœur est morte assassinée par un cartel. Elle sort de 20 jours de détention avec ses 3 filles. Son mari est toujours enfermé quelque part. Elle ne sait pas où. Mais, elle accepte de nous livrer son histoire. Juste le temps d’enlever à ses enfants leur badge Corecivic, leur numéro de matricule : "Si on n’a pas ça avec nous, on ne peut pas manger, on ne peut pas aller voir le médecin, on ne peut rien faire sans ça. Disons que c’est une prison dorée, on a tout ce qu’il faut. Mais, malgré tout, ça reste une prison. On est triste de ne pas avoir de nouvelles de notre famille. On ne peut pas communiquer. Ils ne nous disent rien".

Le tendon d’Achille : l’accès aux soins

Mais, dans son récit, un élément revient souvent, la clinique. "Le matin, on y va et on est angoissé parce qu’on te dit : 'on, elle n’a pas de fièvre', mais tu sens qu’elle en a. Ils disent que la toux ou la grippe, ce n’est qu’une simple allergie. Alors que ça fait une semaine. Le gros problème de la clinique, c’est que si tu as de la fièvre, ils ne te donnent un médicament que cinq heures plus tard. Donc, les enfants ont de la fièvre et ils ont un médicament cinq heures plus tard".

Ce cas est loin d’être isolé. À l’été 2019, l’Amérique découvre le témoignage poignant de Yazmin Juarez. Devant le plus grand comité d’investigation du Congrès, cette mère va expliquer comment sa fille de 19 mois, Mariee, est morte d’une infection pulmonaire après son passage à Dilley : "Après une semaine à Dilley, Mariee est tombée malade. Ma fille avait perdu presque 8% de sa masse corporelle, en seulement 10 jours. Elle vomissait sans cesse. Elle a enfin vu un médecin. Et ce médecin m’a dit de lui donner du Pedialyte et du Vicks VapoRub. Je les ai suppliés de procéder à un examen plus approfondi. Mais ils nous ont renvoyées dans notre chambre".

À la fin de sa détention, Yazmin fait hospitaliser sa fille immédiatement. Ce sera trop tard. Elle décède quelques semaines plus tard, le jour de la fête des mères au Guatemala, le pays d’origine de Yazmin. Corecivic prétend ne pas être responsable des soins médicaux. Yazmin Juarez a pourtant bel et bien attaqué la société en justice.

L’ombre du Coronavirus plane aussi sur ces centres de détention. Pour l’instant, aucun cas n’est connu à Dilley. Mais, certains pensent que ces centres sont des bombes à retardement. Les statistiques nationales semblent appuyer leur propos. Sur l’ensemble des Etats-Unis, ICE (Immigration Customs Enforcement) a confirmé 352 cas positifs au Covid-19 dans ces centres de détention (au 24 avril 2020). Plus de 25% des cas sont apparus dans des centres gérés par Corecivic.

Une lanceuse d’alerte

Aux Etats-Unis, des voix ont commencé à s’élever. Parfois les plus inattendues. En Louisiane, nous allons rencontrer une lanceuse d’alerte. Le Dr Pamela McPherson est toujours sous contrat au département de la sécurité intérieure. Chaque interview est un risque de représailles de son employeur. Cette psychiatre spécialiste de l’enfance était mandatée pour expertiser ces centres de détention. Elle est allée à Dilley.

La détention d’enfants innocents est une violation des droits de l’homme

Pamela McPherson dénonce un système qui ne fonctionne pas. Un système qui peut "briser" un enfant. Avec son collègue le Dr Scott Allen, elle a alerté les membres du Congrès en divulguant toute une série de dysfonctionnements observés durant leurs visites.

"L’impact de la détention sur les enfants est sérieux, nous confie-t-elle. Ils sont confus, ils ne comprennent pas ce qu’il se passe. Les enfants qui ont un taux élevé de stress toxique régressent souvent. Ils se comportent comme s’ils étaient plus jeunes. Ils ont plus de risque de maladies cardiaques, diabète, d’AVC, de cancer, de dépression, d’anxiété, de toxicomanie pendant toute leur vie. Pour moi, la détention d’enfants innocents est une violation des droits de l’Homme. Une société civilisée ne devrait jamais enfermer des enfants innocents."

La confrontation des éléments

Nous avions demandé à KBC de nous accorder une interview sur sa politique d’investissement. Dans un premier temps, la banque avait accepté avant de changer d’avis. Malgré plusieurs relances, le groupe ne répondra plus à nos sollicitations.

Dans ses principes généraux, la banque KBC confirme que "les entreprises qui violent gravement les principes du Pacte des Nations Unies sont exclues". Et ce dans tout type d’investissement, qu’il soit durable ou non. Le principe numéro 1 de ce pacte est le respect et la protection des droits de l’Homme.

Dans la convention internationale des droits de l’enfant, l’article 37 précise que les Etats signataires doivent veiller à ce que : "Nul enfant ne soit privé de liberté de façon illégale ou arbitraire. L’arrestation, la détention ou l’emprisonnement d’un enfant doit être en conformité avec la loi, n’être qu’une mesure de dernier ressort, et être d’une durée aussi brève que possible".

KBC ayant refusé notre demande d’interview, il a donc fallu approcher la direction par un autre moyen. Lors de la cérémonie du nouvel an de la Bourse de Bruxelles, un débat est organisé. Son thème : "La durabilité dans la finance. Il est temps d’agir". Sur la scène, au milieu des invités, une certaine Linda Demunter, Directrice des investissements chez KBC Asset Management. Ça tombe plutôt bien, car son nom figure dans le rapport semestriel du fonds de placement qui investit dans Corecivic. Elle en est une des directrices générales.

Je ne vais pas répondre sur cette question

Son intervention sera remarquée : "Nous voulons plus de transparence pour nos clients, et une normalisation. Si on exclut certaines sociétés, parce que leur activité n’est pas durable ou que socialement, elle n’agit pas correctement ; si on le fait tous, cela aura un impact". Impact et transparence, on n’en demandait pas tant avant de lui poser quelques questions.

"Monsieur, je ne vais pas répondre sur cette question. Vous pouvez me recontacter demain et vous allez avoir toutes les réponses."

On a essayé. Mais, sans succès. Quelques jours plus tard, le service presse de KBC va réagir : "Cette société (Corecivic) ne figure pas sur notre blacklist. En outre, le site de l’entreprise ne contient aucune mention qui l’implique dans la détention de mineurs sans leurs parents… Lors de la prochaine évaluation nous allons prendre en considération et évaluer plus en détail la position de Corecivic, tout en utilisant des critères objectifs".

Un mois et demi après cet échange, nous resollicitons le service presse. Voici sa réponse : "KBC Asset Management est toujours en mesure de réorganiser ses portefeuilles d’investissement pour des raisons de gestion. Dans ce contexte, la position en Corecivic a été réévaluée. L’entreprise ne figure dès lors plus dans le scope d’investissement de KBC Equity US Small Caps".

Le critère utilisé pour sortir Corecivic, c’est donc la gestion. Comprenez, la performance financière du fonds. On ne parle pas ici d’éthique ou de critères liés aux droits de l’homme. À l’heure où nous écrivons ces lignes, KBC n’a donc toujours pas exclu la possibilité d’investir encore à l’avenir dans les centres de détention.

D’autres institutions financières ont réagi beaucoup plus fermement. En 2019, plusieurs grandes banques dont BNP Paribas avaient annoncé désinvestir totalement dans ce secteur. KBC réfléchit encore. Cela fait trois mois que ça dure, avec un risque, celui que les clients prennent les devants.

L'enquête complète de #Investigation

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