#Investigation : Thunder Power et les secrets de Mister Shen

Thunder Power et son patron Wellen Shen devaient ressusciter le site de Caterpillar Gosselies en produisant sur place la Chloé, une petite voiture électrique. Cette arrivée miraculeuse a été annoncée au printemps 2018. Mais deux ans plus tard, toujours rien. Par l’ombre d’une Chloé. Pourtant Wellen Shen, que l’on a présenté comme un géant chinois de l’industrie, promettait un avenir glorieux à ce projet sino-wallon. Il est vrai que le patron de Thunder Power n’hésite guère à s’afficher comme l’alter ego asiatique d’Elon Musk, le CEO de Tesla…

Un grand bond en arrière

La première apparition en Europe de Thunder Power remonte à 2015. Lors du salon de l’auto de Francfort, Mister Shen et son équipe présentent une berline de standing baptisée Sedan. Elle a fière allure avec ses airs de Tesla S. Ce prototype attire d’ailleurs l’attention des autorités catalanes. Du côté de Barcelone, on courtise les investisseurs chinois depuis un certain temps déjà. Cette fois-ci pourrait être la bonne. Après quelques mois de tractations, les fiançailles sont annoncées lors d’une cérémonie très bling bling à Hong Kong. Il est prévu que Thunder Power investisse des centaines de millions d’euros sur les communes d’Igualada et Castelloli, de quoi créer plus de 2000 emplois.

Si, à l’automne 2017, on ne trouve toujours pas le début d’une implantation en Catalogne, Thunder Power confirme néanmoins son engagement dans la péninsule ibérique. Pourtant, en coulisses, Wellen Shen lacère déjà le contrat prénuptial. Le voilà qui flirte avec les émissaires de Catch (Catalysts for Charleroi), la cellule de relance industrielle de la Région de Charleroi. Le coup de foudre a lieu lors du salon de l’auto de Francfort.

Le trousseau de la nouvelle fiancée a de quoi allécher. Une énorme usine endormie depuis 12 mois immédiatement disponible et, en bonus, un paquet de millions de financement public.

Ni une, ni deux, Thunder Power saute sur l’occasion, d’autant qu’en Catalogne les troubles liés à la déclaration d’indépendance refroidissent quelque peu les ardeurs chinoises.

Milan express

L’aventure wallonne de Thunder Power commence en 2018 par une série de promesses dont celle de transférer rapidement son centre de recherches et de développement de Milan à Gosselies. C’est en effet en Lombardie que les premiers prototypes de la marque ont été élaborés avec le concours de quelques ingénieurs européens, complété par le savoir-faire de deux "pointures" spécialisées dans les trains roulants et les carrosseries, Dallara et Zagato,

Mais deux ans plus tard, le transfert express s’est mué en disparition inquiétante. Nous avons enquêté à Milan sur la piste de Thunder Power. Leurs locaux situés à Malpensa, près de l’aéroport, sont vides. Le départ soudain de l’équipe remonte à une douzaine de mois. Il y a bien un siège social de Thunder Power Europe situé dans le centre-ville. Mais, sur place, on ne trouve qu’un bureau comptable qui prétend ne pas connaître la société chinoise…

Nous avons contacté les ingénieurs et les bureaux d’études qui ont collaboré avec Thunder Power. Personne ne souhaite aborder le dossier. Tous se réfugient derrière la sacro-sainte clause de confidentialité. Mais entre les lignes et les mots, on comprend que les choses ne sont pas très bien passées avec la société chinoise.

Le Chinois à trois têtes

Pour trouver des traces un peu plus tangibles des activités de Thunder Power, il faut traverser au moins six fuseaux horaires. Des fuseaux qui correspondent à ceux en vigueur à Taïwan, Hong Kong et Ganzhou en Chine communiste. C’est dans cet écosystème bien particulier que navigue Wellen Shen, le big boss de T-P. Un patron habitué au grand écart. Une tradition de famille…

Si le CEO de Thunder Power est connu en Occident sous le nom de Wellen Shen ou même Wellun Sham, son vrai nom chinois est Shen Wei. Il est le fils de Shen Chen, bras droit de l’ancien président taïwanais Chiang Ching-kuo. Au cours des années 80, papa Shen entretient des contacts étroits et confidentiels avec les autorités de Chine communiste. A l’époque il s’est même rendu sur place avec son fiston Shen Wei (alias Wellen Shen), alors que Pékin et Taïwan se trouvent quasi en état de guerre. Aujourd’hui, ces relations établies avec un régime ennemi semblent bien utiles au CEO de Thunder Power pour développer ses ambitions industrielles.

D’ambition, Mister Shen n’en manque d’ailleurs pas, puisque Thunder Power est loin d’être son seul business. En fait, il se présente surtout comme patron d’Electric Power Technology, une holding qui chapeaute Thunder Power. Cette société d’investissement est cotée en Bourse de Taipei. Si la bourse est le reflet de la santé des entreprises, il y a alors de quoi s’inquiéter de l’avenir d’Electric Power Technology. Le cours de son action est en chute constante depuis 5 ans. De quoi rendre les analystes de l’agence d’information financière Bloomberg très pessimistes quant à l’avenir de cette holding.

Opacité et fausses annonces

Si aujourd’hui encore le site web d’Electric Power Technology communique avec fierté sur la berline Sedan développée par sa filiale Thunder Power, en revanche, pas un mot concernant la petite Chloé promise à Gosselies. Curieusement, un autre projet est mis en avant. Il concerne la collaboration du groupe de Mister Shen avec Lucid, une société californienne qui ambitionne de détrôner Tesla avec sa voiture électrique haut de gamme Lucid Air. Problème, nous avons contacté les gens de chez Lucid pour en savoir plus sur les liens qui les unissent avec Electric Power et consorts. La réponse est claire. Ils n’ont aucune relation avec eux !

Que reste-t-il alors du projet Chloé, la petite électrique ? Pas grand-chose ! D’autant que Thunder Power n’est toujours pas parvenu à lever les capitaux nécessaires à la construction de l’usine de Ganzhou où sont censés être assemblés les premiers véhicules.

L’opacité, l’effet d’annonce et les promesses de leur partenaire chinois n’ont pas suffi à mettre la puce à l’oreille des décideurs wallons. Ce n’est que très récemment que le son de cloche a changé à Namur.

Face les bizarreries qui n’ont cessé de s’accumuler depuis le début ce dossier, Willy Borsus, le Ministre wallon d’Economie, a fini par avouer que "le dossier Thunder Power Gosselies n’était plus prioritaire". On se demande d’ailleurs comment il a pu l’être un jour…

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