#Investigation sur le complotisme : "On se sent supérieurement intelligent, mais en fait, on est dans un autre troupeau de moutons"

Il y a des films qui changent la vie. Et il y en a un qui a bousculé celle de Sylvain Cavalier. Un documentaire, sorti en 2012, sur la construction des pyramides égyptiennes. Le succès est important : plus de 90 millions de vues. Ce film déclenche, chez Sylvain, toute une série de doutes et de questionnements, car il remet en question les versions officielles"Si je peux remettre en question ce qu’on m’a appris quand j’étais jeune sur les pyramides, je peux finalement tout remettre en question", explique Sylvain.

C’est à partir de ce moment-là que le jeune homme est devenu complotiste. Il remet tout en question. Il passe de vidéos en vidéos et s’enferme dans une bulle conspirationniste. "J’avais vraiment l’impression d’avoir un esprit critique supérieur aux autres, d’être vraiment supérieurement informé et que les autres, c’était juste un troupeau de moutons", se souvient Sylvain.

Toutes les théories du complot me paraissaient totalement plausibles

Il s’intéresse aussi aux attentats du 11 septembre 2001. Pour lui, c’est un complot organisé par les Etats-Unis dans le but de créer des guerres et de voler du pétrole. "J’en étais totalement persuadé, confirme-t-il. C’est une logique avec des autorités qui nous cachent quelque chose pour des raisons malveillantes".

A cette époque-là, il est impliqué au niveau politique et remonté contre les injustices. "J’avais l’impression que les riches, non seulement ils se gavaient, mais qu’en plus, ils nous voulaient du mal, enchaîne Sylvain. Cette idée a vraiment développé le fait que toutes les théories du complot me paraissaient totalement plausibles puisque vu qu’ils sont riches, ils sont méchants, ils nous veulent du mal."

Retrouvez le témoignage de Sylvain Cavalier dans l'émission #Investigation: 

La sortie du complotisme

Sylvain reste dans ce mode de pensée complotiste pendant environ trois ans jusqu’au jour où il s’intéresse à une nouvelle théorie du complot, celle du canular lunaire qui prétend que le premier pas sur la lune n’existe pas. "Ça me dérangeait profondément, se souvient-il. Pour moi, c’était l’un des plus beaux exploits de l’humanité d’avoir été sur la lune."

Depuis tout petit, il s’intéresse à cette prouesse. Cette théorie l’interpelle. "J’ai vérifié tout ce qui se disait dans ce documentaire. Chaque fois qu’il y avait une information factuelle, je mettais sur pause et j’allais vérifier", poursuit-il. Une démarche qu’il n’avait jamais eue durant ces années "complotistes".

On se sent supérieurement intelligent

Sylvain se remet à douter, mais cette fois, des théories conspirationnistes auxquelles il adhère. Mais la chute fait mal. "C’est une blessure à l’ego, admet Sylvain. On se sent vraiment stupide. Pendant des années, on se sent supérieurement intelligent, on se sent au-dessus du troupeau de moutons. On se rend compte qu’en fait, on était dans un autre troupeau de moutons", sourit-il aujourd’hui.

Une sortie du mode de pensée complotiste qui ne se fera pas en un jour. "Ça m’a pris des mois, reconnait-il. La plupart des gens, ça prend des semaines ou des mois. Il y a des petits déclics par-ci, par-là, en fait."

Déconstruire les théories du complot

Sylvain Cavalier participe désormais à ces petits déclics en démystifiant les théories du complot. Il a pris une sorte de revanche en rejoignant la communauté des débunkers en 2016. Il a créé sa chaîne Youtube qui compte aujourd’hui 48.000 personnes. 32.000 personnes suivent "Le DéBunKer des Etoiles" sur Twitter.

Mais le travail reste compliqué. "On ne va pas juste avec un contre argumentaire, en une soirée ou en une vidéo, faire changer d’avis une personne sur un sujet", nuance le Youtuber. "On est là pour discuter et ça peut prendre du temps", surenchérit Dari Beliakhov, également débunker via sa chaîne "Temps Mort". "C’est une crise de foi. Si on apporte la preuve à quelqu’un qui est croyant que Dieu n’existe pas, ou que sais-je, il va avoir du mal à l’accepter directement, même si la preuve est devant ses yeux", poursuit-il.

Il faut donc laisser le temps de digérer les informations, les arguments. Une démarche de pédagogie et d’éducation à l’esprit critique. "Au plus on va aiguiser l’esprit critique des individus, au plus, on maximisera la probabilité qu’il n’y ait pas de fertilité de la petite graine qui est semée par les théories complotistes", confirme Michael Dantinne, criminologue à l’ULiège.

Travailler l’esprit critique

Développer l’esprit critique, un énorme et vaste chantier qui concerne notamment les écoles. En Belgique, plusieurs associations organisent des ateliers pour discuter de la fiabilité de l’information, des fake news, des théories du complot. "C’est vraiment pour nous un sujet qui est très, très important, insiste Jehanne Bruyr, professeure de Français dans une école secondaire de Perwez. Nos élèves sont baignés dans un environnement ultra-médiatique où les fake news et les informations peu fiables font légion."

Beaucoup d’élèves arrivent à distinguer le vrai du faux

Alors elle a organisé une séance d’éducation aux médias. Pendant une heure trente, les élèves sont sensibilisés à ces problématiques. Les animateurs rappellent que le doute est sain, mais qu’il faut savoir s’arrêter de douter. "On donne une méthode et des balises aux jeunes pour qu’ils puissent faire eux-mêmes leurs recherches d’information et développer leurs propres opinions", détaille Valentine François, animatrice et chargée de projets pour Action Médias Jeunes. Leur but : susciter une attitude critique des jeunes face aux médias.

L’ASBL propose des dizaines d’ateliers sur le cinéma et le fonctionnement des médias. Et l’expérience des animateurs est positive, les jeunes sont réceptifs et curieux. "Souvent, ils sont bien plus informés que ce que certains adultes pourraient croire. Et ils sont vraiment à la recherche de pistes de balise pour parvenir à faire leurs propres recherches", confirme l’animatrice. "Beaucoup d’élèves arrivent malgré tout à distinguer le vrai du faux", enchaîne la professeure.

Une note positive dans un monde où le nombre d’informations à traiter est de plus en plus important et où il est important de s’y retrouver. "Avec les réseaux sociaux, tout le monde a une plus grande responsabilité, conclut Valentine François. On peut créer et diffuser assez largement de l’info. Et du coup, c’est super important d’être conscient de cette responsabilité."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK