#Investigation : Salah Abdeslam, un petit criminel devenu terroriste connu mondialement

Pour l’opinion publique, le visage des attentats de Paris, c’est lui. Pourtant, Salah Abdeslam n’est qu’un pion parmi d’autres dans ces attaques, dont l’instigateur est plutôt Abdelhamid Abaaoud, son meilleur ami. C’est notamment cette proximité entre les deux hommes qui a fait glisser Salah, doucement mais sûrement, vers le djihadisme.

Un jeune comme un autre

À entendre ses proches, rien ne laissait pourtant présager que Salah Abdeslam intégrerait un jour un groupe terroriste. Dans un témoignage exclusif accordé aux équipes du documentaire, un membre de la famille raconte : "Au départ, Salah, même s’il est musulman, il sort, il fréquente des filles, il boit de l’alcool… Même s’il est musulman, il s’amuse et il profite de la jeunesse. Et il n’y avait aucune pression du côté des parents : chacun faisait le ramadan s’il voulait, chacun avait le droit de faire la prière s’il en avait envie".

Il n’y a pas eu d’éducation radicale

Même sentiment du côté de son ancien professeur, qui était aussi un voisin de la famille. Il se souvient de Salah comme d’un jeune qui vivait sa vie comme tout le monde. "Je n’ai rien détecté qui aurait pu me dire qu’on arriverait à une catastrophe comme celle-ci, regrette-t-il. En voyant les premières images, j’étais en état de choc. Je n’arrivais plus à manger. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? C’est la question que je me pose depuis 2015, jusqu’à aujourd’hui".

Cet ancien professeur raconte que Salah Abdeslam était effectivement croyant, mais pas radical.

Abdelhamid Abaaoud, relation radicale

Parmi tous les éléments qui ont mené Salah Abdeslam à Paris le 13 novembre 2015, une ceinture d’explosifs autour de la taille, ses relations avec son frère, Brahim Abdeslam, et avec Abdelhamid Abaaoud ont joué un rôle déterminant.

Abaaoud, tête pensante des attentats de Paris, est le meilleur ami de Salah Abdeslam. Les deux hommes se connaissent depuis qu’ils ont 10 ans. "Son tout premier ami, c’était Abaaoud, raconte un membre de la famille. Ses premières connexions, c’était avec lui. Quand il y avait une bagarre, Salah et Hamid étaient toujours ensemble. En grandissant, ce n’était plus un ami, c’est devenu presque un frère. Ils se protégeaient l’un l’autre."

Avec l’âge, ils continuent à faire les 400 coups ensemble et commettent leurs premiers "petits larcins", comme le raconte le proche de Salah. "Dès qu’il y avait une combine à faire, quelque chose d’illicite, quand il y avait des problèmes avec la police, ils étaient tout le temps à deux".

Le groupe joue ici un rôle important, comme l’explique le procureur fédéral, Frédéric Van Leeuw : "Ce sont des jeunes qui ont grandi ensemble, entre lesquelles une amitié très forte existe. Il y a une très forte loyauté, et ce groupe devient, à un certain moment, criminogène". De petits délits en petits délits, Abdeslam et Abaaoud tentent un jour un cambriolage dans un garage du Brabant Wallon. Ils échouent, sont arrêtés et passent un mois en prison.

Quand on refait le fil de l’histoire, et qu’on voit ce que ça va devenir, on comprend que c’est la rencontre qui a changé sa vie.

Après son passage en prison, la famille de Salah Abdeslam fait appel à son ancien professeur pour lui venir en aide. "J’ai cherché à ce qu’il ait une réinsertion professionnelle après ça, j’ai essayé de l’épauler. Mais je n’ai pas plus discuté sur son vol, je n’ai pas voulu insister, avoue l’ancien professeur. Il disait que c’était une bêtise, qu’il regrettait". Au vu de la réaction de son ancien élève, le professeur ne s’inquiète pas. Il est persuadé que c’est un incident isolé, un dérapage de jeunesse.

Mais Salah ne va pas vraiment se ranger. Même si les parents font des efforts et tentent de ramener leur fils sur le droit chemin, ils perdent le contrôle. "Tu peux faire ce que tu veux, si le gars ne veut pas se ranger, il ne se rangera pas". En 2013, Salah et Brahim Abdeslam reprennent le café "Les Béguines", à Molenbeek. Il va leur servir de couverture pour leur trafic de stupéfiants.

Abaaoud part en Syrie, le déclic

Jusque-là, on ne perçoit aucun signe de radicalisation chez Salah Abdeslam. "Il n’y a pas vraiment quelqu’un qui lui a montré la voie du radicalisme, raconte son avocat Sven Mary. On ne lui a pas donné un mode d’emploi. Ce n’est d’ailleurs pas ça qui le préoccupait à ce moment-là". Comme le raconte un membre de sa famille, c’est quelque chose qui vient bien après.

En réalité, tout commence par le départ de son meilleur ami. Début 2013, Abdelhamid Abaaoud quitte Molenbeek, direction la Syrie. "C’est à ce moment-là que Salah commence à voir les choses différemment", se souvient le membre de sa famille. Abaaoud est le premier du quartier à partir. "Tout le monde a vécu ça comme un choc". La période est difficile pour Salah Abdeslam : il se retrouve seul, sans son meilleur ami, son frère de cœur. Le déclic se fait alors dans sa tête : si son meilleur ami est parti en Syrie, pourquoi pas lui ?

Le départ d’Abaaoud, c’est le départ de la radicalisation de Salah.

Et pourtant, quand Abaaoud est médiatisé les premières fois, Abdeslam désapprouve son meilleur ami : "Il disait qu’il était contre, se remémore son voisin et ancien professeur. Salah disait qu’il ne reconnaissait pas Abaaoud lui-même. Donc, forcément, on n’a rien vu venir pour la suite".

Radicalisé depuis Bruxelles

Salah Abdeslam ne part jamais en Syrie, mais il garde des contacts avec Abdelhamid Abaaoud. Au fur et à mesure qu’Abdeslam se radicalise, son ami lui explique qu’il ne doit pas faire le voyage jusqu’en Syrie. "Il avait d’autres projets pour lui", explique un proche. Ces autres projets, on les devine aisément : Salah Abdeslam doit rester en Europe, rester en Belgique. "Pour attaquer l’Europe", confirme son proche.

C’est d’ailleurs ce que Brahim Abdeslam, le frère de Salah, va recevoir comme consigne également. Brahim part effectivement en Syrie mais il est rapidement renvoyé à Molenbeek : au bout de dix jours, il est de retour en Belgique. À tel point que son passage dans les rangs de Daesh n’inquiète pas la police : il n’a pas pu recevoir un entraînement intensif en si peu de temps.

Le retour de Brahim, c’est un soulagement pour la famille. Mais en fait, c’est le cauchemar qui les attend

Et pourtant, en dix jours, Brahim a beaucoup changé : alors qu’il était extrêmement bavard avant son départ et qu’il racontait à tout le monde qu’il allait partir en Syrie, depuis son retour, le frère de Salah Abdeslam est silencieux et méfiant. "Il revient de très loin, donc la famille s’estime chanceuse. C’est un soulagement", raconte un proche.

Brahim Abdeslam est devenu plus silencieux, il ne parle plus de radicalisme. La famille pense donc qu’il a tourné la page, refermé le livre de la radicalisation. "Mais en fait, c’est le cauchemar qui les attend". Ce que les autorités et la famille ignorent en effet, c’est que Brahim Abdeslam a reçu en Syrie un plan et des consignes détaillés pour commettre des attentats en Europe. Et il va entraîner son frère Salah avec lui.

Le 13 novembre 2015, Brahim Abdeslam se fait exploser au Café Voltaire, à Paris, pendant que son frère doit faire de même, au Stade de France. Salah Abdeslam ne se fera finalement pas exploser. Il est en cavale pendant 4 mois jusqu’à son arrestation, le 18 mars 2016.

Lettre à Yasmina

La seule personne à qui Salah Abdeslam s’est confié sur les raisons de sa radicalisation et la façon dont cela s’est passé, c’est sa fiancée, Yasmina. Quelques jours après les attentats, alors qu’il est en cavale, Salah Abdeslam écrit une longue lettre d’adieu à sa fiancée. Dans cette lettre, il lui explique qu’il a "pris l’engagement de servir la cause et de se battre en première ligne, afin de venger le sang des musulmans et d’élever la parole d’Allah". Il espère qu’Allah "les unira dans l’autre monde".

Un jeune qui se fait exploser, c’est qu’il y croit.

Pour Alain Grignard, islamologue et ancien commissaire de la police fédérale, c’est clairement cet espoir d’une vie meilleure, ailleurs, qui pousse ces jeunes vers les attentats. "On leur disait que, comme musulman, ils étaient déjà condamnés d’avance et que c’est pour ça qu’ils étaient en prison, explique l’islamologue. Par contre, s’ils mettaient leurs talents de voleur, d’armurier, au service de la cause, on leur promettait non seulement que leurs mauvaises actions seraient pardonnées, mais qu’elles l’emmèneraient au paradis."

C’est ce discours qui a séduit tant de jeunes selon l’ancien commissaire. "Le jeune qui se fait exploser, il y croit, sinon il n’irait pas jusque-là. Certains psychiatres disent que ce sont des pulsions de mort. Je ne suis pas d’accord. Ils sont persuadés qu’ils vont monter directement au paradis en se faisant exploser."

Ce ne sont pas pulsions de mort, ce sont des pulsions de vie.

 

 

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