Investigation : poulaillers "bio" de 40.000 poules, le grand détournement

Des exploitations intensives voient le jour un peu partout en Europe. La Belgique n’échappe pas au phénomène. Et cela n’est pas sans risques.

À Septon, en province de Luxembourg, le poulailler est difficilement repérable depuis la route principale. Pourtant, l’exploitation est énorme : 40.000 poules pondeuses réparties dans deux bâtiments, dédiées exclusivement à la grande distribution.

#Investigation a tenté de visiter les lieux, sans succès. La gérante a refusé. Il faut dire que ce genre d’élevage n’a pas bonne presse. "40.000 poules pondeuses, cela ne colle pas avec l’esprit du bio", commente Juliette Leroux, conseillère politique française pour le Groupe des Verts/ALE, au Parlement européen. "L’intérêt du bio, outre le fait de ne pas avoir un impact négatif sur l’environnement, c’est d’être inséré dans son écosystème naturel et social. Si on émet des nuisances sonores et olfactives, cela ne va pas".

Lobbying efficace

Pour comprendre comment ce type d’élevage a pu être autorisé, il faut se plonger dans les archives du règlement européen. Avant les années 2000, les textes de loi sont plutôt clairs sur la question : il est interdit de concentrer plus de 3000 poules pondeuses par bâtiment avicole.

En anglais dans le texte "poultry house". Mais le lobbying de plusieurs États et d’entreprises de l’agroalimentaire va passer par là. Et la loi va prendre une autre tournure. Certains vont considérer ces "poultry houses" comme étant un compartiment de bâtiment avicole. Et non plus un bâtiment avicole.

Une simple différence d’interprétation qui va tout changer. À partir de ce moment-là, des exploitations vont pouvoir aligner plusieurs poulaillers de 3000 poules dans un même poulailler. "La pression des lobbies a fait entrer des pratiques industrielles et intensives dans un cahier des charges qui se voulait vertueux. Ce n’est pas satisfaisant ", râle Benoît Biteau, Eurodéputé pour le Groupe des Verts/ALE.

5 images
Le règlement bio européen avant les années 2000 © RTBF
Le règlement bio européen après les années 2000 © RTBF

Légal, mais risqué ?

Ces exploitations posent questions, pour Juliette Leroux. "On est vraiment à la limite de la légalité. C’est légal, en tout cas, en Belgique, vu la manière dont vous interprétez le règlement. Mais chaque pays n’a pas la même façon de voir les choses".

Au-delà des nuisances pour le voisinage, ce genre de poulailler n’est pas sans risques. "La taille de ces exploitations fait référence à ce qui existe dans les productions industrielles conventionnelles. Des poulaillers hors sol. De plus, on s’expose à des risques sanitaires. Concentrer des animaux dans un espace réduit, c’est dangereux. Quand on regarde les précédentes crises sanitaires, le problème surgit généralement d’élevages industriels", analyse Benoît Biteau.

5 images
Vue aérienne du poulailler de Septon © RTBF

Quel avenir pour les poulaillers géants ?

"Ils sont voués à disparaître", assure Marc Fichers, secrétaire général de Nature et Progrès, mouvement pionnier dans le bio. "Construire de tels bâtiments représente un coût énorme. Ces exploitants sont pieds et poings liés avec un distributeur. Ce dernier n’hésitera pas à aller voir ailleurs s’il trouve un autre poulailler qui vend les œufs moins chers". Benoît Biteau va dans ce sens : "Ce ne sont pas ces éleveurs qui s’en sortent le mieux. Ce sont même eux qui alimentent les statistiques de l’échec".

Des œufs bio au goût de gaz liquéfié

Étonnamment, même pour Carrefour, qui vend ces œufs, ce genre d’exploitation ne représente pas l’avenir. "À un moment donné, on a eu besoin de volume", explique Pascal Léglise, responsable de la durabilité pour le groupe. "Est-ce que c’est l’avenir ? Personnellement, je ne le pense pas. On doit favoriser les productions familiales".

En Belgique, selon des chiffres datant de 2018 du Collège des Producteurs wallons, 70% des élevages comptent plus de 6000 poules pondeuses. Dont la moitié oscille entre 8000 et 12.000 animaux. À l’heure actuelle, Septon est une exception, mais pour combien de temps encore ?

À quelques kilomètres de là, un projet de poulailler similaire est à l’étude. 40.000 poules pondeuses basées à Izier. Pour le moment, le permis n’a pas été accordé à l’entreprise Anda-Declercq. Derrière cette société, le même patron que Septon. Un Belge domicilié au Panama, actif dans le transport de gaz liquéfié.

Avouons-le, on est loin du bio local et bien vert.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK