#Investigation : police, violence autorisée ?

#Investigation : police, violence autorisée ?
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Aujourd’hui plus que jamais, la relation entre la population et les policiers est fragile. L’argument de l’uniforme ne suffit plus à asseoir leur autorité. Le citoyen perd confiance. Notamment à cause du dérapage de certains policiers, qui utilisent la force de manière disproportionnée. Comment de telles situations sont-elles possibles ? Enquête sur les violences policières.

Kagiso et Adam ont 16 ans. Le 14 décembre à Anvers, ils fêtent la fin des examens. Assis en cercle à l’extérieur, ils sont une douzaine. C’est plus que le nombre autorisé par les mesures sanitaires. Les policiers sont appelés par les riverains pour diminuer les nuisances sonores dans le quartier. Certains jeunes s’en vont, d’autres restent. C’est le cas de Kagiso et Adam. Rapidement, la discussion s’échauffe et les jeunes sont bousculés par les policiers. Ils se retrouvent à terre, plaqués au sol. Une semaine plus tard, Kagiso marche en béquilles et Adam ne sait plus ouvrir son œil. Tout a été filmé.

Comment expliquer qu’une situation puisse dégénérer au point d’entraîner des violences policières ?

La police peut user de la force de manière proportionnée, dans le but de protéger le citoyen d’actes criminels. Ce droit peut être interprété de manière large, ce qui entraîne des dérapages. Paul Jacobs, policier à la retraite et enseignant dans les Ecoles de police de Bruxelles et du Brabant Flamand, tient à distinguer les "bons" des "mauvais" policiers. "L’objectif d’un policier n’est pas de blesser mais de neutraliser un individu. Mais bien sûr il y a la réalité de terrain et l’effet de groupe qui joue. Et vous avez beau dire que 'les policiers sont des êtres humains comme les autres', quand vous donnez du pouvoir aux gens, il y en a toujours qui en abusent. Avec certains, ça dégénère".

Manque de confiance et relations tendues

Pour comprendre la réalité du terrain, les journalistes de Pano à la VRT ont suivi une patrouille de proximité à Anderlecht. Robert et Murat ont dix ans d’expérience dans la police. Ils connaissent bien les jeunes du quartier. Pour Robert, "les jeunes aiment bien tester pour voir jusqu’à quel niveau on peut supporter l’agressivité ou la provocation. Il faut toujours rester calme sinon ça se transforme vite en émeute et on ne contrôle plus la situation". C’est un métier qui demande beaucoup de contrôle de soi.

Si au bout de 5 ou 6 fois, vous en avez marre, alors votre place n’est pas dans la police

Pour Jurgen De Landsheer, chef de corps de la zone de police de Bruxelles-Midi, la relation entre les jeunes et la police est compliquée depuis plusieurs années. Selon lui, le manque de confiance de la part de la population s’est amplifié avec la pandémie. Les policiers seraient les "mauvais", sans cesse sous pression pour faire respecter les mesures. "On a l’impression de toujours devoir faire la leçon aux gens. Ce n’est pas facile d’être policier ou policière dans les rues de Bruxelles en ce moment. Je suis sûr que de temps en temps, il y a un usage de la force excessif et démesuré. Mais il y a aussi des agents qui pendant une demi-heure, une heure, sont provoqués, se font cracher dessus, se font insulter. À un moment donné, il faut pouvoir réagir".

Difficile de s’en débarrasser

"On le voit bien, ce sont toujours les mêmes noms de policiers qui reviennent quand on a des problèmes ". Jurgen De Landsheer l’explique, les procédures disciplinaires pour écarter un policier sont complexes et aboutissent difficilement. Il y a des délais, des actes à poser et un droit de la défense à respecter. Et même si, selon lui, c’est normal et nécessaire, dans certains cas il voudrait pouvoir s’en passer : "Nous devrions pouvoir agir beaucoup plus rapidement et donner un signal clair à la population et au sein de la police. Montrer que nous ne pouvons pas accepter ce genre de situation. Parce qu’en interne, les autres policiers n’acceptent pas non plus ce genre de comportement, ajoute le chef de corps. Ils ne veulent pas y être associés."

Une question de formation ?

Les procédures pour s’acquitter d’un policier sont difficiles parce que les enquêtes sont longues. Il faut creuser pour faire parler les collègues. "À la police il y a une forme de solidarité, des liens fraternels, explique Paul Jacobs. On ne dira jamais du mal de l’autre. Dans une organisation saine, il existe souvent une forme d’autorégulation. Chez nous, non. On se tait. On peut ne pas être d’accord mais on ne dit rien". L’ancien policier ajoute que la déontologie devrait être davantage mise en avant lors de la formation du métier de policier.

Une formation d’ailleurs jugée beaucoup trop courte par Sofie de Kimpe, criminologue à la VUB. Pour devenir policier en Belgique, il faut passer une série de tests, suivre une formation d’un an et un stage de 6 mois. Selon elle, c’est la racine du problème. "Si vous comparez avec d’autres filières de l’enseignement supérieur chez nous, la formation de police est beaucoup trop courte. Impossible d’enseigner toute la complexité du métier en un an".


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Sofie de Kimpe étudie le fonctionnement des services de police. Dans ses travaux, elle a constaté l’importance de la formation et l’impact positif que cela a sur le travail des forces de l’ordre. Les policiers formés plus longtemps font preuve de plus d’empathie et de souplesse. Ils comprennent mieux la situation des minorités. Et ils sont plus à même de gérer des situations difficiles, notamment des situations de violence. Pour elle, une première solution pour améliorer nos services de police serait donc d’allonger la formation à 3 ans.

Elle aimerait également que l’on réfléchisse à long terme. "Il faudrait que chaque agent de police soit évalué, et prendre des mesures si ce n’est pas le cas. Il faudrait fixer des quotas, recruter des policiers issus de l’immigration". Ces mesures pourraient permettre, à long terme, de freiner les débordements et de rétablir, au moins en partie, la confiance du citoyen envers les services de police.

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