#Investigation : méthadone à Charleroi, la mort en rue

La méthadone est un produit de substitution à l’héroïne. Elle calme le manque. 15.000 personnes en consomment en Belgique. C’est un médicament. Mais c’est aussi une drogue très puissante. Aujourd’hui, on la retrouve dans les deals de rue. Via des labos clandestins ? Non, via des médecins. Et au coin de la rue, la méthadone tue.

La méthadone est délivrée par les pharmacies, sur ordonnance de médecin. La préparation des gélules est millimétrée, adaptée à chaque consommateur. Avec des variations considérables. Une gélule peut contenir 10 ou 200 mg de méthadone. Et le patient l’ingurgite une fois par jour, ce qui calme son manque d’héroïne.

"C’est un système qui fonctionne très bien, explique Samuel Libert, un pharmacien qui compte beaucoup de patients traités à la méthadone. Ce qui sort de la pharmacie est étiqueté. Vous avez un dosage de méthadone bien précis. On voit beaucoup d‘amélioration au niveau santé publique puisqu’avec la méthadone on a un produit très pur, d’une grande qualité. Si vous achetez de la méthadone en rue, on peut vous faire croire n’importe quoi. Qu’est-ce qu’il y a exactement dedans ? On n’en sait rien."

Mort sur ordonnance

Car le problème est là : le commerce de médocs côtoie le trafic de drogues.

Travaillant en partenariat, le magazine Médor et #Investigation ont pu le constater à Charleroi : des rues entières sont de vraies pharmacies à ciel ouvert. Vas-y que je te balance des médocs sous ordonnance. Benzo ? Diaz (benzodiazépines, diazépam, des anxiolytiques) ? Valium ? Et bien sûr de la métha. Et pas la peine de chercher longtemps. Khalid, riverain carolo, s’en indigne.

Si on la trouve facilement ici la méthadone ? Vraiment facilement. En deux secondes je peux vous en trouver.

A deux euros la gélule (et la promo de cinq euros pour trois), l’affaire est belle. Chez le pharmacien, les 15 gélules valent 4,6 euros. La "mafia de la métha" n’existe pas. Les revendeurs se contentent de deal à la petite semaine. Mais ce marché parallèle a des conséquences dramatiques. Rien ne ressemble plus à une gélule de 100 milligrammes qu’une gélule de 30 milligrammes. Et pourtant, cette différence n’est pas un détail. Elle tue. Des noms de gens qui ne se sont pas relevés, nos interlocuteurs peuvent nous en citer quelques-uns. Dont deux cas depuis le début 2020.

Les autorités communales sont au courant de la situation. À Charleroi, une réunion a été provoquée sur cette consommation de rue en février 2019. Les associations de terrain, le CPAS de la ville et également le Parquet de Charleroi étaient de la partie.

Et une question surgit : d’où viennent ces gélules vendues en rue ?

Une loi oubliée

La méthadone est prescrite par des médecins généralistes et les MASS. Créées dans les années 90, les Maisons d’Accueil Socio-Sanitaire (MASS) viennent en aide aux personnes qui ont des problèmes d’assuétudes. La prise en charge y est pluridisciplinaire. Aide sociale, aide psychologique, soins de première ligne, prescription et traitements psychiatriques peuvent être délivrés.

Quand le législateur a décidé d’autoriser la prescription de ce puissant médicament en 2004, il a en même temps établi un cadre strict : limite de 150 patients par médecin (limite revue à 120 en 2006, un avant-projet de loi en 2016 envisageait de réduire de nombre à 50 patients), obligation d’un enregistrement du suivi, suivi psychosocial, expertise et formation nécessaire du médecin. Problème : les arrêtés d’application n’ont pas été votés. Et les obligations restent de belles intentions. Ivan Godfroid, Directeur médical de la Maison d’Accueil Socio-Sanitaire (MASS) "Diapason", le déplore : "À l’heure qu’il est en Belgique, quiconque est médecin peut prescrire de la méthadone, rien ne s’y oppose. Et, à ma connaissance, il n’y a pas vraiment de contrôle très poussé du nombre de cas ou de la manière dont on prescrirait la méthadone, si c’est seul, si c’est en équipe… "

Plus criminel que médical

L’absence d’un contrôle strict de la part du médecin augmente le risque de retrouver la méthadone en rue. Et parmi ces Hippocrate à la main légère, un docteur dans la région de Charleroi bat tous les records. Selon nos différentes sources, sa patientèle contiendrait entre 236 et 256 patients toxicomanes ! "C’est une pratique plus criminelle que médicale", assure un de ses pairs. Une balade avec le département Urgence Social du CPAS de Charleroi (ex "Carolo Rue") permet de confirmer la popularité de ce médecin parmi les vendeurs et acheteurs de métha en rue.

"Cela fait des années que j’ai entendu parler de ce docteur et c’est de pire en pire, raconte Franck (prénom d’emprunt), habitué du coin. Je ne comprends même pas comment il n’a pas eu de problème, ce monsieur-là."

Médor et #Investigation ont rencontré ce docteur carolo. S’il confirme des ordonnances pour un mois (la pratique conseille une, voire deux semaines maximum) et l’absence de suivi psychosocial, le médecin se défend de toute erreur de sa part. "Je n’ai jamais eu de soucis avec mes prescriptions". Une demande d’information le concernant avait pourtant été ouverte par le Parquet de Charleroi. Par ailleurs, il a été convoqué en 2020 par l’Ordre des Médecins. La raison ? Une prescription de méthadone.

Le cas de ce docteur est cependant extrême. Et pour Dominique Lamy, Président du réseau Alto (qui soutient les médecins généralistes dans le traitement des assuétudes), la loi de 2004 reste bonne malgré les dérives. La prise en charge par des médecins généralistes de patients toxicomanes permet de répartir l’effort, de ne pas stigmatiser les toxicomanes cantonnés dans une institution et de rendre la méthadone très accessible via des acteurs de première ligne.

Reste la question du contrôle qui accompagne cette délivrance de la méthadone. Car il suffit d’un médecin pour retrouver des gélules au coin de la rue.

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