#Investigation : Les naufragés du corona

Quand le vendredi 13 mars 2020 la Première ministre Sophie Wilmès décrète un confinement strict pour éviter tout risque de saturation des hôpitaux, beaucoup pensent qu’il ne s’agira que d’un mauvais moment à passer. Mais les semaines qui ont suivi le 13 mars ont été celles de la prise de conscience : une crise économique sévère allait progressivement s’installer et s’ajouter à la crise sanitaire. Et six mois plus tard, des pans entiers de l’économie sont en lambeaux et beaucoup de professionnels à bout de forces.

Dès le mois d’avril, une équipe d’Investigation s’était attachée aux pas de quelques-uns des professionnels qui, sur le terrain, allaient devoir se battre au jour le jour pour garder la tête hors de l’eau : un duo de cafetiers hutois, la directrice d’une petite compagnie théâtrale, un voyagiste et un jeune Montois qui venait de trouver son premier emploi. C’est avec eux qu’elle a passé les premiers mois de la crise…

Le gros dos

Premier réflexe partout observé : on fait le gros dos en attendant que ça passe, puisqu’on croit que ça va passer…

Tous sont relativement optimistes au moment des premières rencontres, après quelques jours de confinement : la situation est certes entièrement inédite mais il faut s’organiser, travailler à distance, régler tout à coup mille problèmes nouveaux qui mobilisent toute l’attention.

Alors le jeune homme patiente tranquillement. Les cafetiers sont désarçonnés mais bien aidés par une subvention exceptionnelle rapidement mise en place, qui leur assure 1500 euros mensuels tant que leur café est fermé. La directrice de théâtre consacre toute son énergie à maîtriser une situation mouvante et le voyagiste n’a pas une minute à lui : il faut rapatrier, annuler, expliquer, s’excuser.

La solitude

Fin mai, la situation semble avoir changé du tout au tout. La solitude, désormais, accable chacun à sa manière.

Nathan, le jeune Montois confiné chez ses parents, souffre du temps qui ne passe pas et des potes qui ne passent plus. Hélène, comédienne et directrice, s’affole du peu de considération que semble attirer le monde culturel dans les médias et la classe politique. Et le voyagiste Jean-Christophe Michel se retrouve pris en étau entre des voyageurs (à qui il a fallu faire des bons à valoir en échange de leurs vols annulés) et des compagnies aériennes qui ne lui répondent plus, tout occupées qu’elles sont à plaider leur cause auprès des gouvernements.

Des disparités

Le mois de juin sera celui des contrastes.

Entendant rendre de l’air à l’économie mais suppliés par les scientifiques de ne pas commettre d’imprudence, les décideurs politiques ne vont relâcher que quelques brides. Des commerçants vont rouvrir les premiers puis, dès le 9 juin, les cafetiers pourront reprendre du service. Pour ceux qui, comme notre duo hutois, vivent sur une clientèle de passage et sont autorisés à étendre leur terrasse sur la voie publique, l’été ensoleillé va donner un coup de pouce : le public suit, les affaires reprennent, en quelques semaines le manque à gagner du printemps est effacé. Le secteur Horeca peut bien prédire 40% de faillite pour la fin de l’année, pour quelques-uns la crise est passée.

Tout un contraste avec la situation des agences de voyages. Les touristes semblent échaudés par le chaos printanier des voyages et, au début de l’été, 50% des avions sont encore cloués au sol. Les voyagistes vivent en outre au rythme des soubresauts régionaux du virus sur la planète : des zones en vert, orange ou rouge, qui changent tout le temps et interdisent toute prévision. La situation est jugée très alarmante…

Fin juin, le jeune salarié est rappelé par ses patrons : c’est le feu vert pour les parcs d’activités comme celui où ce jeune éducateur sociosportif a été engagé il y a désormais quatre mois. C’est une reprise avec prudence, affluence limitée, masques, savons. Mais une reprise et un ouf de soulagement.

Un soulagement qui n’est pas de mise dans le monde culturel. La mobilisation exceptionnelle de l’ensemble des secteurs du spectacle a bien fini par attirer l’attention sur les 220.000 emplois qu’ils représentent. De timides aides ont été débloquées, des encouragements envoyés. Mais il est encore impossible de travailler : des spectateurs ne peuvent être rassemblés.

L’incertitude

L’été passe. L’heure est au bilan pour ceux qui ont eu peur tout le printemps.

Dans le café hutois et au parc d’activités montois, on s’est accommodé des contraintes sanitaires et le public a suivi. Seules les inquiétudes épisodiques mais persistantes d’un deuxième pic de contaminations à l’automne empêchent de considérer la page comme tournée.

Pour la culture c’est désormais plus que jamais l’imagination au pouvoir. Rien ne se passe normalement. On peut proposer des spectacles mais sous conditions strictes. On pourra jouer pour les enfants dans les écoles mais il y faudra mille précautions. Le monde culturel sort éreinté et blessé d’une demi-année où on lui a compté chichement tout soutien.

Quant au voyagiste Jean-Christophe Michel, il sait désormais que cette crise-ci est sans commune mesure avec les précédentes. Quelques clients nouveaux seulement cet été n’ont pas permis de sauvegarder la trésorerie. Trois des onze salariés seulement travaillent encore à l’agence. Les huit autres sont toujours en chômage technique, grâce à des mesures d’accompagnement prolongées jusqu’à fin décembre. Il vit désormais, c’est lui-même qui le dit d’un air las, "au jour le jour". Pour ce secteur-là en particulier, 2021 sera l’année de tous les dangers.


Retrouvez notre reportage ce mercredi dès 20h20 sur La Une ou sur Auvio

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