#Investigation : la face cachée des énergies vertes

On nous les présente comme la solution contre le réchauffement climatique : les énergies renouvelables polluent moins notre air, ne craignent pas la pénurie contrairement au pétrole ou au gaz, sont plus sûres… Mais vont-elles vraiment sauver notre planète du réchauffement climatique. Pas vraiment. L’émission #Investigation vous explique pourquoi.

La chasse aux métaux rares

Pour produire de l’énergie verte, plus besoin de pétrole. Les nouvelles voitures électriques fonctionnent, comme leur nom l’indique, à l’électricité. Les éoliennes produisent de l’électricité à partir du vent. Plus besoin de charbon, d’énergie nucléaire… Mais pour produire, il n’y a pas de miracle. Sans batterie, la voiture électrique ne roule pas. Sans rotor, les pales de l’éolienne ne tournent pas. Dans ce moteur, dans ce rotor, plus de pétrole, certes. Mais il a été remplacé par d’autres matières premières : les métaux rares.

Prenons une voiture électrique par exemple. Dans la batterie, qui représente jusqu’à la moitié du poids du véhicule, on retrouve notamment du cobalt, du graphite ou encore du lithium. Et ce ne sont pas les seuls métaux rares essentiels au fonctionnement d’une voiture électrique. Le néodyme sert à fabriquer les aimants, qui vont transformer l’énergie électrique en énergie mécanique. Sans néodyme, pas d’aimants. Sans aimants, la voiture ne peut tout simplement pas avancer.

Et c’est pareil avec les éoliennes ou les panneaux solaires. Pour fabriquer les cellules photovoltaïques des panneaux solaires, il faut aussi utiliser des métaux rares. "Dans les grandes éoliennes offshore, qu’on installe en mer, on va retrouver une tonne de métaux rares par éolienne", explique Karine Samuel, professeure à l’Institut Polytechnique de Grenoble.

Bref, les énergies renouvelables permettent certes de s’affranchir du pétrole, mais elles sont elles aussi dépendantes d’une matière première : les métaux rares.

"On a délocalisé la pollution"

Tous ces métaux rares, il faut bien les trouver quelque part. Bien que les voitures électriques ne produisent pas de C02 et ne polluent donc pas l’air que l’on respire, l’activité minière pour extraire ces métaux qui leur permettent de rouler pollue énormément. Pourquoi les industriels ne communiquent-ils pas sur l’importance de ces matières premières ? Peut-être parce que les métaux rares sont extraits loin de nos centres-villes et de nos regards.

Quitte à développer une certaine hypocrisie. En Norvège, les autorités ont mis en place des mesures pour encourager l’achat de voitures électriques. Résultat, une nouvelle voiture sur deux fonctionne à l’électricité. "Les politiciens connaissent très bien l’origine des minerais, mais ils considèrent que cela est moins important que d’électrifier la société norvégienne et d’avoir des voitures électriques dans nos rues", raconte Henrik Shiellerup, directeur des ressources minérales à la Commission géologique de Norvège.

Pour faire du propre, il faut toujours faire du sale.

Philippe Bihouix, ingénieur et membre de l’Institut Momentum insiste : "Il n’existe pas de produit zéro impact, zéro C02. Ce n’est pas possible". Il n’a pas peur des mots : pour lui, la transition énergétique est un "immense greenwashing. On fait semblant d’être propre et en réalité on est sale. On a simplement délocalisé la pollution."

C’est le cas au Chili, notamment. Au nord du pays, la mine Chuquicamata est la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Dans un désert où la pluie n’est plus tombée depuis 500 ans à certains endroits, l’extraction de cuivre utiliserait 2000 litres d’eau par seconde, absorbant toutes les réserves de la région. Et l’impact de la mine se fait même ressentir dans la ville d’Antofagasta, à 4 heures de route. L’air y est saturé de métaux lourds, à cause des camions et trains qui transportent le cuivre jusqu’au port. Résultat : 1 habitant d’Antofagasta sur 10 est atteint de cancer.

En Chine aussi, les métaux rares font des dégâts. À l’extrême nord du pays, dans la province de l’Heilongjiang, les pelleteuses ont fait tomber la montagne et mis à nu les nappes phréatiques, à la recherche de graphite. Les ouvriers travaillent dans des usines archaïques, quasiment sans protection. Et les résidus du graphite sont disséminés, tel un tapis de déchets toxiques, dans la campagne environnante. Dans cette région agricole, les arbres n’ont plus de feuilles. Toutes les plantes sont malades. "Nous sommes des victimes, mais il n’y a rien à faire, déplore un paysan. Ils sont grands et nous sommes petits, on ne peut pas les atteindre."

Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les métaux rares

Ces paysans sont effectivement bien trop petits face aux enjeux économiques que représentent les métaux rares pour Pékin. La Chine est le premier producteur mondial de métaux rares. Elle produit déjà 70% du graphite mondial et possède, en son sol, 75% des réserves mondiales de métaux rares. Autant dire que sa position est avantageuse.

Et les dirigeants chinois ont bien l’intention d’en profiter. La Chine est plus ambitieuse que les pétromonarchies du Moyen-Orient. Elle ne se contente pas du monopole des mines. Elle veut aussi s’arroger le monopole des usines. "La Chine ne se satisfait plus d’un rôle de fournisseur bas de gamme de ressources, de matériaux et de produits bon marché. Nous voulons devenir un fabricant et exportateur de nouveaux produits de haute technologie", précise Ma Tianjie, directeur de China Dialogue.

Les Chinois pourraient d’ailleurs inspirer d’autres pays, comme la Bolivie. Au sud de ce pays de 10 millions d’habitants se trouve le Salar d’Uyuni, le plus grand et le plus haut désert de sel au monde. Mais bien que ce désert impressionnant attire chaque année énormément de touristes, ce qui intéresse les autorités, c’est ce qui se cache en dessous.

Sous le sel, le Salar renferme les plus grandes réserves de lithium de la planète. "Actuellement nous sommes en procédure de validation de la totalité de nos ressources, explique Oscar Mamani Quiñones, chef de production. Quelles sont ces capacités réelles ? Ce que nous pouvons dire avec les informations que nous avons à ce stade, c’est que nous dépassons les 50 voire les 60% de la réserve mondiale de lithium."

Les autorités boliviennes se veulent elles aussi ambitieuses. Elles espèrent pouvoir un jour fixer le prix du lithium, pour mieux s’enrichir, comme le fait la Chine aujourd’hui avec d’autres métaux rares. Le marché mondial du lithium pèsera 40 milliards d’euros d’ici à 2022. L’ère de l’après-pétrole est une opportunité unique et presque inespérée pour cette république andine.

La Paz se rêve même en exportateur de technologies vertes, produites avec ses propres ressources. "Le pays considère le lithium comme l’un des espoirs les plus concrets pour le développement de l’économie et plus généralement de la Bolivie", commente Luis Alberto Echazu Alvarado, vice-ministre des technologies de haute énergie.

Business is business

Finalement, cette transition énergétique est aussi une transition économique, à la fois pour les pays producteurs de métaux rares et pour les entreprises qui se lancent sur le marché des énergies vertes. À court terme, les Greentechs devraient engendrer la création, au niveau mondial, de 25 millions d’emplois verts dans les 10 prochaines années.

Derrière ces nouvelles technologies, il y a donc toute une nouvelle industrie, un nouveau marché et, forcément, de l’argent à générer. Il ne faut pas oublier que, même dans le cas des énergies renouvelables, la transition est conduite par le monde du commerce. La rentabilité reste donc un argument important, même dans ce secteur. Comme l’explique Randy Hayes, président du Rainforest Action Network, "ce ne sont pas des bénévoles qui tentent de trouver les meilleures solutions possibles. Les entreprises dans les secteurs de l’éolien et du solaire, ils essaient de gagner de l’argent, ils tentent de développer une activité économique profitable. Et cela ne va pas sauver la planète ou sauver l’espèce humaine."

Face à toutes ces problématiques, il est urgent de repenser notre rapport aux matières premières, pour finalement consommer moins d’énergie et extraire moins de ressources.

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