#Investigation : jusqu’où peut mener le complotisme ? Les dangers de ces thèses alternatives

Depuis le début de la crise du Covid19, en mars 2020, les adhérents aux théories du complot se multiplient. Un sondage Le Vif/Knack, réalisé en janvier 2021, révèle qu’un Belge sur trois adhère désormais à au moins une théorie conspirationniste. "Ça bouscule notre quotidien, on manque de repères, explique Marie Peltier, historienne à la Haute Ecole Galilée, spécialiste du complotisme. Et le conspirationnisme peut venir comme une réponse à ce mal-être collectif."

Ces adhérents ne croient plus les institutions gouvernementales, la justice, les médias dits "traditionnels" ou les experts. Danièle Goeyens en est l’exemple même. Cette propriétaire de gîte dans la région namuroise a vu le nombre de clients chuter durant cette pandémie. Une pandémie qu’elle appelle "le cirque Covid", car, pour elle, ce virus n’est rien d’autre qu’"un prétexte pour instaurer une gouvernance mondiale".

Une théorie du complot qui circule énormément sur les réseaux sociaux. "Dans le conspirationnisme, on a déjà, en amont, une croyance qui est ‘On nous manipule, on nous ment, telle ou telle personne tire les ficelles'", rappelle Marie Peltier.

Des leaders d’opinion de moins en moins marginaux

Certains sont devenus experts dans l’art de créer et propager ce type d’idées conspirationnistes. Il existe désormais des milliers de personnages devenus de véritables leaders d’opinion.

Chez nous, un homme se fait appeler Alex Le Complotiste. Il a 26 ans et il vit à Bruxelles. Ses vidéos font 25 à 30.000 vues sur les réseaux sociaux. "On me connaît dans les lieux de manifestation", confie le jeune homme que nous avons rencontré lors de notre enquête.

Découvrez un extrait de l'émission #Investigation "Quand le doute vire aux théories du complot":

Dans son discours, presque toutes les théories du complot y passent : Lady Di a été assassinée et Dutroux ferait partie d’un réseau pédophile national. Il y a aussi ses discours sur la pandémie et le vaccin contre le Covid-19.

En plein débat autour de ce vaccin, Alex Le Complotiste fait d’ailleurs intervenir une jeune femme dans un live vidéo sur Facebook. Dans son témoignage, elle accuse le Gardasil, un vaccin qui prévient le cancer du col de l’utérus, d’effets secondaires très graves qui "bouleversent sa vie", selon les mots d’Alex Le Complotiste. Il s’agit de douleurs abdominales importantes et du décrochage d’un organe.

Ce témoignage récolte aujourd’hui presque 210.000 vues. Une vidéo qui a interpellé Grégoire Ryckmans, journaliste pour Faky, plateforme de la RTBF qui tente d'aider le public à évaluer la fiabilité des infos. Notre collègue a contacté plusieurs médecins, dont une virologue française, spécialiste du vaccin HPV. "Elle estime que, peut-être, ces effets secondaires sont liés à d’autres facteurs, mais a priori pas au vaccin", indique-t-il. "On peut clairement parler de désinformation parce qu’il n’y a pas d’appui scientifique", intervient Grégoire.

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Dans le post de cette vidéo, l’homme de 26 ans appelle les pro vaccins à prendre ce témoignage en considération. © Facebook

Pour Alex Le Complotiste, il ne serait pas question de faire des liens entre les deux vaccins, mais plutôt d’alerter le public sur le recul envers les vaccins : "Il faut retenir la leçon. Elle l’a fait. Cinq ans plus tard, voilà où elle en est", se défend le leader.

Ces leaders d’opinion conspirationnistes ont aujourd’hui une véritable notoriété. "Quand je vais sur YouTube notamment, je suis très régulièrement effrayée de voir certaines chaînes conspirationnistes ou certaines personnes qui ont des millions de vues en avançant des thèses vraiment très graves et très haineuses", déplore Marie Peltier.

"Le danger de l’émergence de ces leaders, c’est évidemment d’avoir des gens extrêmement mal intentionnés et qui seraient extrêmement doués. Et, d’autre part, qui pourraient alors arriver à un moment donné à manipuler des gens, à les embrigader", remarque Michael Dantinne, professeur de criminologie à l’ULiège et spécialiste des extrêmes.

Une polarisation des idées dangereuse pour la démocratie

On est loin d’un phénomène marginal. La défiance est aujourd’hui partagée par une partie grandissante de la population. En mettant la justice, les médias et le gouvernement, tous considérés comme les "élites", dans le même sac, le complotisme mettrait en danger l’un des piliers du fonctionnement démocratique. "Le gouvernement doit être contrôlé par toute une série d’autres pouvoirs, comme le pouvoir judiciaire, comme les médias, soutient Olivier Klein, docteur en psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste du complot. En considérant que tous ces gens sont de mèche, on met vraiment en danger la possibilité d’avoir une démocratie équilibrée", poursuit-il.

Entre les "élites" et les autres, le dialogue devient parfois impossible. "La démocratie, c’est un système qui organise les désaccords entre une majorité et une opposition, une ou des minorités", explique le professeur de l’ULB. Il faut une base commune sur laquelle s’organise la discussion. "Le complotisme, il détruit cette base commune en remettant en cause tous les faits sur base desquels peut s’organiser la discussion ou le débat démocratique ", poursuit-il. L’un des dangers du complotisme est donc de se retrouver face à un monde polarisé, dans lequel les personnes ne se parlent plus.


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Exemple avec les élections américaines de novembre dernier où certains élus républicains ont remis en cause la victoire de Joe Biden. "À partir du moment où on remet ça en cause au nom d’un complot, il n’y a plus moyen d’avoir un véritable débat démocratique sur des questions de société", ajoute Olivier Klein.

Un complotisme violent

Ces dernières élections américaines révèlent aussi la violence concrète que peuvent amener ces discours de rejet des institutions démocratiques. Le 6 janvier, des centaines de manifestants prennent d’assaut le Capitole à Washington.

"Le défi maintenant, c’est le fait qu’une masse de plus en plus grande croit en ces théories, commente Elisabeth Neumann, ancienne responsable du département de la Sécurité intérieure aux Etats-Unis. Même si le pourcentage de ceux qui sont violents est petit, le risque va augmenter."

Ce jour-là au Capitole, cinq personnes ont perdu la vie. "On n’est pas passé loin d’un coup d’Etat. Un coup d’État en démocratie, c’est quand même extrêmement inquiétant", s’alarme Marie Peltier. 

"On pourrait revoir un 6 janvier, déplore de son côté l’ancienne responsable américaine sous le gouvernement de George Bush. Mais peut-être des petites cellules avec des cibles bien définies. Quand un groupe devient trop grand, il est plus facile à détecter. Ce sont les loups solitaires qui seront plus difficiles à traquer."

Un loup solitaire, comme l’était Brenton Tarrent. Le terroriste néo-zélandais a attaqué deux mosquées de Christchurch. Bilan : 51 morts et 49 blessés parmi la communauté musulmane.

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En 2019, Brenton Tarrent tue plus de 50 personnes dans des mosquées néo-zélandaises. L’homme adhérait à certaines thèses conspirationnistes, comme la théorie du Grand Remplacement. © AFP or licensors

L’homme faisait partie de ce qu’on pourrait appeler "le ventre mou". "Ce n’est pas un leader d’extrême droite, prévient Michael Dantinne. Donc le danger est évidemment dans ceux qui sont tapis dans l’ombre et même ceux qui n’appartiennent pas à des mouvements qui sont clairement caractérisés".

Le jour de l’attaque, Brenton Tarrent publie un manifeste de 74 pages en ligne, intitulé le Grand Remplacement. Une théorie conspirationniste bien connue et sur laquelle les partis d’extrême droite capitalisent énormément. Ecrite par le Français Renaud Camus, elle évoque un plan élaboré par les élites pour remplacer la population blanche et chrétienne par des populations issues de l’immigration.

Brenton Tarrent "va cibler directement ceux qu’il estime être les sujets de ce grand remplacement, détaille Michael Dantinne. Quand vous voyez son attitude a posteriori, le gars est absolument convaincu d’avoir développé la réaction adéquate", observe le spécialiste en criminologie, qui rappelle tout de même que le complotisme est un ingrédient parmi d’autres de son passage à l’acte.

Un danger évalué et surveillé par la Sureté de l’Etat. Les théories du complot peuvent "faire, à un moment donné, croire à quelqu’un qu’il doit prendre une responsabilité, s’exprimer et aller au-delà de cette expression et avoir une expression violente et commettre quelque chose qui soit à l’encontre d’un groupe ou d’une personne ", confirme Pascal Pétry, le numéro de 2 du service de renseignements belge.

Mais ces gens sont difficilement identifiables et repérables. Heureusement, "la probabilité qu’ils passent à l’acte est extrêmement faible, rassure Michael Dantinne. Sinon, on aurait des attentats tous les jours.Mais le risque est bel et bien présent.

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