#Investigation : idées noires, dépression, solitude... Cette "vague psychiatrique" du coronavirus qui déferle sur la Belgique

Après la vague de contamination du Covid-19 au sein de la population, une autre est en train de déferler sur le pays, c’est la vague psychiatrique. Plus d’un an après le début de la crise, le constat des professionnels de la santé mentale est inquiétant : tous les services de première ligne sont saturés. Et, désormais, personne n’est épargné.

Solitude : la douleur des aînés

Annie Denys a 65 ans. Elle vit seule dans son petit chalet à Fontaine-Valmont, un petit village de la botte du Hainaut. Sa vie "d’avant", c’étaient les sorties entre amis, chanter dans une chorale, le cinéma, les voyages au soleil. Mais le 18 mars 2020, avec les premières mesures de confinement, cette vie, riche, pleine de rencontres, s’est arrêtée. Depuis plus d’un an, le quotidien d’Annie est uniquement rythmé par de longues balades en bord de Sambre, avec son petit chien pour seule compagnie. "Que faire d’autre ?", nous explique Annie. "C’est ma seule sortie. Pour le moment, il n’y a pas d’autres activités, on n’a plus de vie sociale ni culturelle. La tristesse m’a envahie, j’ai peur."

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La solitude des aînés © RTBF. be

Les premiers mois du confinement, Annie souffre de la solitude mais elle tient bon. C’est une forte personnalité. Les épreuves de la vie, elle connaît. Mais au moment des fêtes de fin d’année, la retraitée craque. Elle sombre dans une profonde dépression et veut en finir. "Tout a commencé insidieusement. Certains jours, je ne dormais pas : les tourments, les cauchemars… Puis, ça s’est aggravé. J’en ai eu des idées noires. Je prends un traitement qui me permettrait de partir très vite, quelques cachets, un petit verre d’eau et c’est fini."

En dernier recours, Annie tente d’appeler les différents services d’écoute téléphonique. Pendant 4 jours. En vain, ces services croulent sous les appels et ne peuvent faire face à l’explosion des demandes. Désespérée, elle finit par appeler le 112 et tombe sur un "charmant policier". Cet homme écoutera Annie pendant une demi-heure, la rassurera. Il lui a peut-être sauvé la vie.

Je ne peux plus rien faire, je me sens en prison…

Les personnes âgées ont payé deux fois dans cette crise. Dans les maisons de repos, les hôpitaux, ils étaient les premières victimes du Covid. Aujourd’hui, c’est aussi leur santé mentale qui est en danger.

Constantina Nardone a 72 ans. Le 18 mars 2020, quand la Belgique se confine, elle est en mission humanitaire en République centrafricaine. Avant la fermeture des frontières, elle est rapatriée en urgence. "Je suis rentrée à la maison seule, raconte Constantina. J’ai été mise en quarantaine. Le plus dur, c’était le contraste avec mon activité en Afrique. Là-bas, j’étais occupée, je me sentais nécessaire. Ici, je suis devenue inutile."

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Constantina Nardone © RTBF. be

Derrière son masque, on devine un sourire de politesse chez Constantina mais ses yeux trahissent une lassitude, un mal-être. Elle a consacré sa vie aux autres, en Afrique ou ailleurs, et aujourd’hui, elle n’arrive plus à trouver du sens à sa vie. "Je ne fais plus rien, je me suis habituée au silence."

Pour briser la solitude, elle tente de renouer des contacts par écran interposé mais elle abandonne rapidement. "J’aime les réseaux sociaux et internet mais ce n’est pas la même chose, c’est faux, ce n’est pas la vie. Ce n’est pas ma vie. Ce sont peut-être mes origines italiennes qui font ça mais j’ai besoin de vivre entouré de gens."

La solitude a fini par affecter gravement la santé mentale de Constantina. Quand on évoque la dépression, son sourire s’estompe. "Je pleure souvent", nous dit-elle pudiquement. Mais, dans son malheur, cette femme a tout de même une chance. C’est sa fille, Lara. Leurs appartements sont proches et, aujourd’hui, les deux femmes peuvent se voir, se réconforter.

Confinement : la jeunesse sacrifiée ?

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Les jeunes en souffrance psychologique © RTBF. be

Les jeunes souffrent du confinement. Le fait est acquis. Depuis plusieurs mois, ils se manifestent, témoignent de leurs difficultés, se rebellent, parfois. Mais quelle est l’ampleur de ce malaise ?

Les admissions de jeunes en détresse ont triplé dans notre service

La Clinique Saint Pierre d’Ottignies accueille le plus grand service de pédopsychiatrie du Brabant wallon. Là-bas, les demandes ont explosé. En un an, les admissions de jeunes en détresse aux urgences ont triplé. "En janvier 2020, avant la crise, nous prenions en charge en moyenne 12 patients, un an plus tard, en janvier de cette année, 36 jeunes ont été admis aux urgences pour des troubles psychologiques", nous explique la pédopsychiatre Michèle Laurent.

Parmi les pathologies en augmentation, les troubles alimentaires arrivent en tête. "Avec la promiscuité, l’enfermement, le moment des repas est devenu problématique dans les familles, poursuit le Dr Laurent. Avant le confinement, c’était un moment agréable quand tout le monde vaquait à ses occupations. Maintenant, c’est devenu compliqué. Manger pourquoi, manger trop, ne plus faire de sport, le rapport au corps a vraiment changé chez certains adolescentsC’est une hypothèse mais ce qui est certain, c’est que les troubles alimentaires ont explosé".

Les passages à l’acte sont aussi en augmentation : tentatives de suicide, automutilations. Dr Laurent estime la situation dramatique. Pour ce pédopsychiatre, si tous ces cas arrivent aux urgences, c’est parce que les autres services de première ligne sont aujourd’hui remplis. "Si on avait pris en charge ces jeunes plus tôt, on n’en serait pas arrivé là…" Elle ajoute : "Il n’y a pas assez de lieux pour accueillir les jeunes en détresse dans notre pays. Le gouvernement nous dit que des moyens sont débloqués. On n’en n’a pas encore vu les effets chez nous, en tout cas".

Ce qu’on nous fait vivre, ce n’est pas humain

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Océane Stokard, étudiante © RTBF. be

Océane Stokard sort à peine de l’adolescence, elle a 19 ans. Depuis un an, son seul univers, c’est sa chambre. "Je vais passer ma première année de supérieur à la maison. Pour l’année prochaine, je me demande bien ce que j’aurai appris. C’est vraiment difficile de suivre les cours. C’est trop. On n’est pas des robots, avoir des cours à distance uniquement commentés, ce n’est pas humain".

Au fil des mois, Océane a senti sa santé mentale se dégrader. Au départ, son état se résumait à une crainte de décrochage scolaire, c’est aujourd’hui devenu une vraie détresse psychologique. "Je me lève et je commence à pleurer. Ça dure vingt minutes et deux heures plus tard, je me remets à pleurer et je ne sais pas pourquoi. A quoi ça sert de continuer ?" C’est finalement un psychologue qui mettra un nom sur le malaise de la jeune fille : elle est en dépression.

Les jeunes, les personnes âgées, mais aussi les travailleurs, les familles, les soignants : les effets du confinement n’épargnent aujourd’hui personne. Certains résistent mais d’autres ont déjà sombré et les professionnels de la santé mentale ne sont pas optimistes pour la suite. Les assouplissements annoncés et la campagne de vaccination en cours laissent entrevoir une éclaircie. Mais pour les psychologues, les psychiatres, les dégâts sur la santé mentale d’un grand nombre de belges sont d’ores et déjà énormes et, pour les plus fragiles, mettront probablement des années à se résorber.

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