#Investigation : enseignement à distance, le blues des étudiants

#Investigation: enseignement à distance, le blues des étudiants
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16 mars 2020, le gouvernement fédéral annonce les premières mesures de confinement. En quelques jours, les universités, les hautes écoles basculent vers un enseignement à distance. En Fédération Wallonie-Bruxelles, plus de 200.000 étudiants rentrent chez eux. L’ordinateur devient le seul lien entre les étudiants et leur formation. Certains le vivent mal. Isolement, solitude, bugs informatiques, manque de contact avec les professeurs: les étudiants souffrent. Mais certains ont aussi profité de cette numérisation totale de l’enseignement. Dans la plupart des établissements, des professeurs ont constaté des fraudes, des tricheries, parfois massives, facilitées par le manque de surveillance des étudiants derrière leurs écrans.

On n’a plus de contacts sociaux, plus de lien… ça détruit le moral

Laura, Yassine, Aline, Nicolas, Joris… nous les avons rencontrés chez eux, loin des campus et des auditoires. Ils ont entre 19 et 23 ans, étudient la comptabilité, les sciences politiques, la médecine ou rêvent d’enseigner en primaire.

Yassine étudie les sciences politiques à l’UCLouvain. A l’annonce du premier confinement, il quitte son kot et retourne vivre auprès de sa mère, dans la région de Charleroi. A peine rentré chez lui, d’importants travaux commencent dans sa rue, au bas de sa fenêtre. Pendant plusieurs mois, le jeune homme va devoir suivre les cours, étudier et passer ses examens, accompagné en permanence par le vacarme des pelleteuses et des marteaux-piqueurs. Mais pour Yassine, le pire, ce ne sont finalement pas ses conditions de travail : "On n’a plus de contacts sociaux, nos camarades de classe ne sont plus que des profils Facebook. On discute en ligne mais ce n’est pas pareil. La solitude, ça détruit le moral." Yassine le sait, il est loin d’être le seul à vivre aussi mal l’isolement. Il est délégué d’auditoire et, dans sa faculté, les témoignages d’étudiants en décrochage sont très nombreux.

"Même ma maîtresse de stage était aux abonnés absents…"

Laura rêvait d’être institutrice. Pour elle, la conséquence du confinement, c’est la suppression de ses stages. En mars dernier, ses professeurs de la haute école Albert Jacquard (Namur), lui annoncent qu’elle va devoir apprendre son futur métier à distance, sans contact avec des enfants. Au début, la jeune fille s’accroche mais, au fil du temps, les contacts avec ses professeurs sont de plus en plus difficiles.

"On avait des cours à 100 derrière notre ordinateur, pas moyen de poser une question, explique Laura. Certains professeurs ne répondaient pas à nos sollicitations. J’avais besoin de soutien et je ne le trouvais pas. Même ma maîtresse de stage était aux abonnés absents." L’isolement et le manque de contact auront raison de sa motivation. Pourtant passionnée, elle abandonne. Laura a aujourd’hui repris des études d’éducatrice, dans des conditions toujours aussi difficiles que l’année dernière…

"Je devais m’ausculter moi-même… on n’apprend pas la médecine à distance"

3 petits mètres séparent le bureau de Nicolas de son lit. C’est cette distance qu’il parcourt chaque matin pour rejoindre son ordinateur. Ce jeune homme de 23 ans entame son master en médecine à l’UCLouvain. Pour lui, la routine de se rendre sur le campus, d’aller au cours, à la bibliothèque, lui manque. "La vie d’étudiant, ce n’est pas que d’apprendre un métier, ce sont les contacts, les échanges, on a perdu tout ça." Le plus difficile à vivre pour Nicolas, ce sont les travaux pratiques à distance. "Je ne vois pas comment apprendre à faire une prise de sang tout seul chez moi, derrière un écran. Je devais aussi m’ausculter moi-même, ou mon père, à la rigueur… Ce n’est pas vraiment l’idéal."

Pourtant, aux sessions de juin et d’août derniers, en médecine comme ailleurs, les taux de réussite étaient globalement meilleurs que l’année académique précédente. Ces chiffres en hausse s’expliquent probablement par une plus grande bienveillance de certains professeurs aux examens. Mais pour Nicolas, et beaucoup d’autres étudiants, un autre phénomène a "boosté" les résultats : la triche. "Dans certaines épreuves, les moyennes ont grimpé de 3 ou 4 points par rapport à l’année dernière. Beaucoup d’étudiants se sont vantés d’avoir triché. Même des profs s’en sont rendu compte, certains étaient furieux après la session de juin… ", ajoute Nicolas.

"Passer les examens à la maison, c’est la porte ouverte à la triche"

Nous avons rencontré des tricheurs. Beaucoup de tricheurs. "Mon père est juriste, c’est lui qui a passé mon examen de droit", reconnaît une étudiante de l’ULB.

"On était parfois dix ou quinze sur WhatsApp. La comptabilité, ce n’est vraiment pas mon truc", nous raconte Julien. "Alors, on s’est entraidé. Je n’en suis pas fier mais c’était trop facile." Il ajoute : "Chez nous (une haute école namuroise), je ne connais personne qui n’a pas triché du tout. C’était très tentant, surtout pour les cours qu’on traîne derrière nous depuis plusieurs années…"

Maxime est en "agro" à l’UCLouvain : "Passer les examens à la maison, c’est la porte ouverte à la triche. Même avec les logiciels espions, il y a toujours moyen. J’ai passé plusieurs épreuves avec mon "cokoteur" en face de moi, avec mes syllabus, avoue l’étudiant. Ma mère n’était pas vraiment d’accord mais elle avait trop peur que je rate, de devoir repayer un minerval et un an de loyer supplémentaire pour le kot. Et puis elle a bien vu que tout le monde faisait comme ça, elle a lâché l’affaire…"

La caméra prend des images pour vérifier que l’étudiant ne triche pas

TestWe est l’une des plates-formes informatiques choisies par l’UCLouvain pour faire passer des examens à distance. "C’est tout simplement une salle d’examen virtuelle", explique le PDG de TestWe, Benoît Sillard. "Nous sommes présents dans 13 pays, 200 universités, grandes écoles et administrations nous font confiance." Avec TestWe, l’étudiant télécharge son examen sur son ordinateur avant de passer l’épreuve et peut être surveillé à distance. "Comme dans une salle d’examen classique", précise Benoît Sillard. "En fait, TestWe prend possession de l’ordinateur de l’étudiant le temps de l’examen et empêche d’ouvrir d’autres applications, un navigateur internet ou des fichiers. A l’heure prévue, l’épreuve est libérée, l’étudiant la télécharge et répond aux questions. Si le professeur a choisi cette option, la webcam prend des images pour vérifier que l’étudiant ne fraude pas."

"Je vais chercher l’examen dans le futur"

Des étudiants nous l’ont raconté, malgré les logiciels anti-triche, ils se sont "entraidés" aux examens, en communiquant via leur smartphone ou grâce à un complice qui souffle les réponses. Mais un étudiant, Thomas, est allé encore plus loin. A ses heures perdues, il est aussi hacker. Les systèmes informatiques n’ont aucun secret pour lui. Lors de la dernière session d’examen, il a réussi à contourner tous les dispositifs de sécurité de TestWe. "Je vais chercher l’examen dans le futur". Derrière cette phrase énigmatique se cache une manipulation où ce hacker change le fuseau horaire de TestWe, laisse penser au logiciel qu’il se trouve dans une île du Pacifique. "TestWe croit que nous sommes dans le futur et libère l’examen 14 heures à l’avance. Il reste parfois un code à casser, ce n’est pas vraiment un gros problème…"

Thomas est également parvenu à empêcher le blocage complet de l’ordinateur, pour avoir accès à ses cours en ligne ou à internet. Le pirate a même réussi à remplacer l’image réelle prise par la webcam par une vidéo enregistrée plus tôt. "Si le professeur vérifie la vidéo, il me voit immobile, studieux, devant mon écran alors que je suis peut-être en train de consulter mon cours ou que nous sommes 3 ou 4 à passer l’examen…"

"Quand, pour tricher, il faut être un spécialiste…"

Le PDG de TestWe relativise cette forme de tricherie. "Il y a quand même des moyens plus simples pour tricher", explique Benoît Sillard. "Quand, pour frauder, il faut être un spécialiste en informatique, y passer des heures et des jours, cela prouve que le phénomène est marginal." TestWe, et toutes les autres plates-formes similaires, ont des failles. Aucun système informatique n’est fiable à 100 pourcents. "Mais TestWe s’adapte en permanence aux failles qui pourraient apparaître. Elles sont comblées quand elles sont découvertes, au fur et à mesure." L’étudiant-hacker le reconnaît, depuis ses premières tentatives de pirater le logiciel, de nouvelles mises à jour sont apparues, compliquant (un peu) l’efficacité de ses attaques.

"La tentation de la triche était trop forte"

"Si les étudiants sont coupables d’avoir triché, il ne faut pas oublier qu’ils sont aussi en partie des victimes de cette digitalisation forcée", nous explique Guillaume Deterville, directeur technique de la société bruxelloise de cybersécurité Cresco. Il ajoute : "Avec la crise sanitaire, on a demandé aux étudiants de tout faire à distance, du jour au lendemain, avec des outils informatiques qui présentent de grosses vulnérabilités, qui donnent accès à leur ordinateur privé".

Pour Clément Laurens, le directeur commercial de Cresco, cet usage à la fois scolaire et privé de l’ordinateur est un vrai problème qui fragilise autant l’étudiant que son école : "L’étudiant télécharge des documents, des cours, voire un examen sur le PC où il va regarder une série ou un match de foot en streaming le soir." Ce sont ces sites de streaming qui infectent le plus les ordinateurs de virus. Clément Laurens poursuit : "Les conséquences peuvent être dramatiques aussi pour les universités, un pirate pourrait avoir accès à toutes leurs données, en infectant les PC privés des étudiants."

"On espère une issue positive à cette situation mais c’est clair que pour les étudiants, comme le reste de la société, il y aura un monde d’avant et un monde d’après, conclut Guillaume Deterville. Cette hyperdigitalisation a été mise en place réel accord des étudiants, ils la subissent. Comme leurs professeurs, d’ailleurs. Il faudra tirer des enseignements de tout ceci une fois la crise sanitaire terminée".


Retrouvez notre reportage ce mercredi soir dès 20h20 sur La Une ou Auvio.

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