#Investigation : écologie, conditions de travail précaires, copiés-collés, les dessous de la fast fashion

Il fut un temps où "mode" rimait avec "saisons". Difficile à croire vu le rythme effréné que connaissent aujourd’hui les grandes marques de vêtements. Les binômes "automne-hiver" et "printemps-été" ont laissé place au renouvellement constant des collections. Une cadence effrénée qui ne coûte pas plus cher au consommateur. Au contraire, s’habiller n’a jamais été aussi abordable. Mais que coûtent véritablement nos vêtements ? Entre plagiat, contrats précaires et désastre écologique, enquête sur la fast fashion.

Le marché de la mode est en continuelle expansion. 156 millions de tonnes de vêtements sont vendus chaque année. En Europe, la quantité achetée a pratiquement doublé depuis les années 2000. Selon Nikolay Anguelov, professeur d’économie à l’Université du Massachussetts, le phénomène n’est pas près de s’arrêter. "On estime que d’ici 2030, l’industrie va encore grossir de 60%."

Ce succès croissant est une question d’argent. Le prix des vêtements est dérisoire et le coût de production a suivi le même chemin. Un cercle vertueux, pour la fast fashion. "Aujourd’hui, la fast fashion définit tout le secteur textile parce que c’est elle qui rapporte le plus d’argent", continue le professeur d’économie. Et pour rester rentable et attractive, la mode jetable est prête à tout.

Aujourd’hui, la fast fashion définit tout le secteur textile parce que c’est elle qui rapporte le plus d’argent

La genèse espagnole

Ce modèle de production, c’est Zara qui l’a inventé. Avec plus de 2000 magasins dans près de 100 pays, la marque espagnole est la pionnière de la fast fashion. Dans les années 60, son fondateur Amancio Ortega cherche à se faire connaître. Il se donne alors un objectif : rendre le luxe accessible à tous. Un défi relevé haut la main, vu le succès actuel de la marque.

Chaque année, la griffe génère presque 3 milliards d’euros de bénéfice. "Zara c’est 65.000 nouveaux produits chaque année. 65.000 modèles par an, si on divise par 365, on est à 200 modèles par jour. Pour avoir un ordre de grandeur, normalement dans l’industrie textile qui n’est pas fast fashion, on est plutôt à 5000 par an. Donc Zara se situe à plus de dix fois plus de produits chaque année", explique Christophe Alliot, chercheur en économie au Bureau d’études Basic.

Pour prétendre à un tel rendement, l’enseigne espagnole assure la production de A à Z. Des usines aux boutiques, presque toute la chaîne de production appartient à Zara. La marque est aux commandes et impose ainsi son rythme effréné. Surtout, elle impose le silence aux travailleurs pour préserver le système.

Du copier-coller contrôlé

Malgré les obstacles, nous avons voulu comprendre quels étaient les secrets de la marque. Comment maintenir ce rythme frénétique ? Surtout, comment allier tendance et prix imbattables ? Il semblerait que le plagiat soit une solution. C’est en tout cas ce que confie la styliste Marine Olacia.

Cette ancienne dessinatrice pour Inditex, la maison mère de Zara, nous raconte ses voyages qualifiés d’"inspirationnels". "Tous les designers voyagent pour s’inspirer. On fait du shopping dans une série de boutiques bien précises. Soit des marques très haut de gamme, soit très conceptuelles. Le but c’est vraiment d’avoir les dernières tendances." Une fois l’article acheté, il est ensuite recopié par les dessinateurs.

On avait des formations plusieurs fois par an sur la protection de l’image. Ils insistaient sur le fait qu’il ne fallait pas d’effet "photocopie". On devait donc faire au minimum sept points de différence pour ne pas avoir de poursuites

Mais le copier-coller est un jeu dangereux avec lequel Zara ne prend pas de risques. Pour éviter les problèmes, les employés sont habilement avertis. "On avait des formations plusieurs fois par an sur la protection de l’image. Ils insistaient sur le fait qu’il ne fallait pas d’effet ‘photocopie’. On devait donc faire au minimum sept points de différence pour ne pas avoir de poursuites", confie la dessinatrice. Une stratégie qui paie : si Zara n’échappe pas à quelques procès, peu d’entre eux sont concluants.

"Des contrats à zéro heure"

À la fast fashion de Zara succède à présent l’ultra fast fashion. Une mode exclusivement accessible en ligne. Et généralement, encore moins chère. Pour assurer ce prix défiant toute concurrence, la plupart de ces marques se fournissent à Leicester, au Royaume-Uni. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est donc en Europe que ces vêtements sont produits.

Selon Saeed Khilji, fondateur de Figure 8 Fashion, ce n’est pas un hasard. "Si vous voulez réussir ici, il faut livrer très vite. Lorsqu’une marque nous envoie l’image d’une robe et qu’elle nous demande de faire quelque chose de similaire, on est à proximité du client. On livre le jour même. On est les plus rapides", raconte le patron de l’atelier situé à Leicester. Pour autant, la localisation n’est pas le seul gage de cette rapidité. Les journées interminables des ouvriers ont elles aussi un rôle dans l’équation.

La fast fashion engendre plus d’économie informelle. Plus de précarité

Derrière cette course au rendement se cachent donc des conditions de travail dignes du tiers-monde. Des journées entre douze et quinze heures, pour un salaire qui n’atteint même pas la moitié du minimum légal au Royaume-Uni. Sans parler des contrats extrêmement précaires : les petites mains sont rémunérées à la commande. S’il n’y en a pas, elles sont renvoyées chez elles. Sans compensation.

"La fast fashion engendre plus d’économie informelle. Plus de précarité. Les ouvriers travaillent dans un système informel de contrats à zéro heure, donc ils n’ont jamais de contrat", confirme Nikolaus Hammer, chercheur spécialiste du monde du travail à l’Université de Leicester. Même en plein cœur de l’Europe, la fast fashion exploite donc ses travailleurs.

Un désastre écologique

Au-delà des problèmes sociaux, le textile est la deuxième industrie la plus polluante au monde, après le pétrole. Même la fast fashion dite "verte" cache bien son jeu. Cette variante de la mode jetable continue à utiliser des produits chimiques à l’autre bout du monde. Au détriment tant des ouvriers des usines que des villageois des alentours. La fast fashion écologique ne tient donc que rarement ses promesses.

Chaque année en Europe, 4 millions de tonnes de textiles finissent malgré tout à la poubelle. Et même au fond du vide-ordures, la fast fashion nous est dommageable. C’est en tout cas ce qu’en dit l’expérience réalisée par Heike Derwanz, anthropologue à l’Université d’Oldenburg. "J’ai mis un vêtement dans le compost pendant six mois. Ce vêtement typique de la fast fashion contient des fibres mélangées. La partie 100% coton est en train de disparaître complètement. Mais les fils de polyester, qui sont les fibres chimiques, resteront sur terre pendant des siècles. Et toutes ces tonnes que nous produisons chaque année, au bout d’un certain temps, finiront par se diffuser dans la terre, sous forme de microplastiques". Même si elle ne reste pas longtemps dans nos armoires, la fast fashion risque donc de nuire encore longtemps à notre planète.


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