#Investigation: des accidents graves, parfois mortels, dans les usines de frites surgelées

Il y a la bière et puis, la frite. Un mets de tradition qui est à la Belgique ce que la baguette est à la France, la pizza à l’Italie. Un symbole du Royaume à l’international, sur lequel ont su s’appuyer une poignée d’industriels pour ériger le pays au rang de champion du monde de l’exportation de produits surgelés à base de pommes de terre.

Afin d’envoyer chaque année des millions de tonnes de croquettes jusqu’au Brésil ou en Arabie Saoudite, et ainsi accumuler les milliards d’euros de chiffre d’affaires, les barons de la frite imposent notamment de fortes cadences aux travailleurs et travailleuses de leurs usines. Les accidents s’y répètent et sont souvent graves, parfois mortels.

Plus de 2.800 accidents en 5 ans

Selon les témoignages recueillis durant notre enquête en collaboration avec Wilfried, plusieurs entreprises de transformation de patates se seraient développées trop vite, au point de perdre le contrôle. Entre 2015 et 2019, l’Agence fédérale des risques professionnels (Fedris) a recensé exactement 2.841 accidents dans le secteur, équivalant à 10,8% des incidents de toute l’industrie alimentaire.

Les conséquences peuvent s’avérer dramatiques. Sur les cinq dernières années, l’Auditorat du travail du Hainaut, sorte de parquet en charge des enquêtes en cas d’accident et qui décide d’engager – ou pas – des poursuites pénales, a ainsi compilé trente dossiers concernant des firmes installées en Wallonie picarde. Parmi les blessures les plus courantes, des brûlures au deuxième degré et des membres, soit des bras, des mains, des pieds coincés ou écrasés.

Quand je vois que dans un secteur, j'ai autant de dossiers pénaux ouverts en matière d'accidents du travail, j'estime qu'il y a un problème de mentalité d'entreprise et que manifestement, on cherche plus la rentabilité que la protection du travailleur ", tranche l’Auditeur en chef, Charles-Éric Clesse.

Bourrage sur les lignes

En d’autres termes, la ligne de production doit tourner, de jour comme de nuit, et ce, quoi qu’il arrive. La situation inverse serait justement à l’origine de bon nombre d’accidents. L’équipe d’#Investigation l’a vécu chez Mydibel, l’un des leaders du marché, basé à Mouscron. Sur le moment, la chaîne est à l’arrêt, le tapis roulant figé et les pommes de terre s’entassent, pour se perdre quelques mètres plus bas. Un " bourrage ", d’après le jargon, qui génère du stress, de la précipitation, un sol glissant et des risques de chutes.

Jonas Mylle, le fils de l’un des patrons, demande alors de quitter les lieux. Le sujet des conditions de travail semble d’ailleurs relativement tabou au sein de la boîte mouscronnoise, qui a bien voulu ouvrir ses portes, mais préféré réagir par mail sur la question : " Des investissements énormes ont été faits et continueront pour réduire les accidents au maximum ", assure l’usine à frites de la Cité des Hurlus. " Le focus sur la sécurité est devenu la priorité numéro 1 depuis 3 ans. "

Chez Mydibel, la problématique ne date pourtant pas d’hier. Depuis 2015, la société a été visée par huit enquêtes de l’Auditorat suite à des accidents de travail, dont deux sont toujours en cours. Mais c'est le géant de la région, Clarebout Potatoes, qui retient davantage l’attention de la justice. Le champion d'Europe de la frite surgelée compte dix-neuf dossiers judiciaires relatifs à son seul site de Comines-Warneton.

Brûlure au deuxième degré

Une victime d’accident a bien voulu témoigner, sous couvert d’anonymat. Elle raconte ce jour où, dans l’usine de Clarebout à Warneton, une vague d’huile bouillante a submergé la partie droite de son corps. Brûlée au deuxième degré, encore en complète incapacité de travail, elle a enchaîné les galères. Les allers-retours à l’hôpital, les greffes de peau, des mois clouée au lit, pour une vie marquée à jamais.

Ils attendent qu’il y ait un mort ou un accident pour faire des modifications.

Selon elle, il y a une explication claire à son accident : un manque flagrant de sécurité chez Clarebout, qui aurait la fâcheuse tendance de réagir, mais après coup. Deux semaines plus tôt, le même débordement d’huile s’était produit, au même endroit. " Pourquoi ils n’ont pas fait ce qu’il fallait alors que le débordement était le même, quinze jours avant ? ", s’interroge-t-elle. "Pour moi, il y a eu un manquement de l’usine. Malheureusement, ils attendent qu’il y ait un mort ou un accident pour faire des modifications. "

Deux morts en un an et demi

Des morts, sur les sites de Clarebout, il y a en a eu deux. Deux victimes d’une course folle à l’or jaune, deux personnes originaires des Hauts-de-France. Une mère et un père de famille, décédés en à peine un an et demi des suites d’un accident à Warneton: Alisson Engrand, 29 printemps, en avril 2016 à Nieuwkerke, puis Rachid Maiz, 42 ans.

Le 24 octobre 2017, Rachid Maiz est écrasé par le contrepoids d’un monte-charge et décède à l’hôpital. À Roubaix, ses proches se livrent. Louisa Maiz, son épouse, et Ali, son fils, cherchent à se reconstruire. "Dans certains domaines, des petites choses du quotidien, je sais que j’aurais pu prendre appui sur mon père", confie Ali Maiz, en quête de repères, passant de la peine à la colère. "On a le sentiment qu’on ne peut rien faire…"

Un peu plus de trois ans après les faits, l’Auditorat du travail du Hainaut vient de classer sans suite le dossier de Rachid Maiz. Les circonstances de sa mort ne sont pas claires. Dans le cas d’Alisson Engrand, le Tribunal correctionnel d’Ypres avait reconnu Clarebout coupable, en mars 2018. L’entreprise d’origine flamande est actuellement en appel de cette décision.

Clarebout Potatoes n’a pas souhaité accorder d’interview, mais a tenu à rappeler, par écrit, que la " santé et le bien-être" de ses employés constitue "la première de ses priorités". Des photos de l’intérieur de l’usine de Warneton, récoltées par la cellule #Investigation de la RTBF, semblent cependant démontrer le contraire.


Enquête en collaboration avec le magazine Wilfried, à revoir sur Auvio, et dans le numéro de Wilfried du 18 mars.

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