Facebook a temporairement supprimé une vidéo sur la page de l'émission #Investigation

Vous l’avez peut-être remarqué si vous suivez la page Facebook de l’émission #Investigation. La vidéo que nous avions publiée au sujet du reportage sur les violences policières, montrant une intervention violente de policiers sur deux jeunes Anversois, a été supprimée du réseau social durant plusieurs heures. Nous ne sommes pas à l’origine de cette disparition : ce jeudi, Facebook a supprimé la vidéo de notre page, sans avertissement. "La RTBF mettra tout en œuvre vis-à-vis de Facebook pour obtenir des explications et l’arrêt de cette censure à l’avenir", affirmait alors le Directeur de l’information Jean-Pierre Jacqmin.

Après contact avec la plateforme pour connaître les raisons de cette censure, la vidéo a été remise en ligne, en l’accompagnant d’une mise en garde sur le "contenu sensible" de la vidéo. Facebook explique cette suppression par des arguments de protection de mineurs. "Assurer la sécurité des jeunes sur nos plateformes est très important pour nous, et nous avons mis en place des politiques strictes pour les protéger, notamment en supprimant les contenus qui exploitent ou mettent en danger les mineurs. Nous avons réintégré la vidéo en question avec une étiquette d’avertissement car le mineur a consenti à partager la vidéo afin de montrer la violence perpétrée à son encontre par la police, dans un effort de sensibilisation."

Une justification très vague

C’est la seule explication à laquelle nous avons eu droit dans un premier temps : ce jeudi, nous avons reçu une notification sur notre page Facebook, nous avertissant que notre vidéo intitulée "Police : violence autorisée ?" avait été supprimée, parce qu’elle ne "respectait pas les standards de la communauté". Aucune précision n’est alors donnée sur les détails qui auraient posé problème et auraient forcé Facebook à retirer ce contenu.

Nous n’avons pas eu non plus la possibilité d’exposer les raisons éditoriales qui nous ont poussés à publier ces images. La notification n’était pas un avertissement, c’était une annonce. Lorsque nous avons reçu ce message, la vidéo avait d’ores et déjà disparu.

La RTBF réclame des explications

Comme vous pouvez le voir dans la vidéo en tête de cet article, qui est identique à celle publiée sur Facebook, la vidéo traite de violences policières. Inévitablement, il y a donc des scènes de violences, au cours desquelles on voit notamment des policiers plaquer des jeunes au sol, asséner un coup de poing qui fait perdre connaissance à un adolescent. On y montre aussi les conséquences de cette intervention musclée, avec une photo d’un jeune homme dont l’œil a très sérieusement enflé. Ces images de violence envers de mineurs sont donc à l’origine de cette suppression, alors même qu’elles étaient diffusées par un d’une émission de journalisme d’investigation, donc par conséquent contextualisées.

La RTBF ne peut accepter une censure de ses contenus d’information

C’est d’ailleurs là le problème majeur de cette situation. Le réseau social de Mark Zuckerberg peut-il supprimer ainsi, sans sommation ni explication, une vidéo réalisée par un média d’information reconnu, de service public ? En tant que média, la RTBF connaît les avantages et les inconvénients de Facebook, et nous savons que nous ne pouvons maîtriser cette plateforme, qu’elle ne nous appartient pas. Mais cette suppression pose en tout cas la question du lien entre les médias et la plateforme.

"La RTBF ne peut accepter une censure de ses contenus d’information, affirme Jean-Pierre Jacqmin, notre Directeur de l’information. Nous allons demander des explications à Facebook sur les raisons de cette censure. Et nous allons demander que cela ne se reproduise plus. Pour éviter d’être dépendants de ce genre de pratiques, que nous jugeons scandaleuses, la RTBF veillera à ce que ses contenus soient également disponibles via Auvio. La RTBF a d’ailleurs décidé de republier la vidéo en question, sur ses pages Facebook, comme sur Auvio".

L’administrateur général de la RTBF Jean-Paul Philippot ajoute que Facebook "applique des pouvoirs qu’il s’arroge au mépris de toutes les règles. La première c’est la contradiction : nous ne sommes pas consultés en amont. La seconde c’est l’absence de transparence : qui a pris cette décision chez Facebook ? Un algorithme ? Un collaborateur ou une collaboratrice ? En Belgique, en Irlande ou aux Etats-Unis ? Un groupe de pression ? Toutes ces questions sont sans réponse."

Facebook dit avoir réintégré la vidéo parce que "le mineur a consenti à la partager afin de montrer la violence perpétrée à son encontre par la police, dans un effort de sensibilisation". Justine Katz, responsable éditoriale de #Investigation, dit ne pas bien comprendre cette justification avancée par le réseau social : "Cet argument aurait déjà pu être pris en compte avant la suppression. C’était visible tout de suite que ces mineurs n’étaient pas filmés à leur insu, qu’ils participaient pleinement au reportage, et qu’ils voulaient alerter le public sur ce qui leur était arrivé et sur la plainte qu’ils avaient introduite parce qu’ils s’estimaient victimes de violences policières".

Etienne Wery, avocat spécialisé en droit des médias, constate que "bien sûr que la liberté de la presse est un droit, de même que la liberté dans les arts. La nudité est très présente dans l’art, mais elle est presque systématiquement censurée par Facebook. Et ils agissent quand on les contacte. C’est pareil avec la presse. Le problème c’est que tout cela doit se faire a posteriori : Facebook va d’abord supprimer un contenu, puis vous allez les contacter en disant que vous êtes journaliste et que vous avez fait cela dans un but d’information. Et 9 fois sur 10 ça marche".

La vidéo, republiée sur notre page

D’autant que cette situation est problématique pour nos publications futures. Pour l’algorithme de Facebook, qui distribue les contenus sur le réseau social, une page dont on a supprimé un contenu pour violation des standards devient moins fiable. Notre page risque donc d’être sanctionnée dans le futur, ce qui signifie que nos vidéos et nos articles ne seront plus aussi bien distribués qu’à l’heure actuelle. Par conséquent, certains d’entre vous ne tomberont plus sur nos contenus. Pour faire une analogie, c’est comme si Proximus décidait de supprimer La Une chez certains de ses abonnés, parce qu’une de nos émissions n’a pas respecté leurs valeurs.

Des algorithmes qui font du zèle ?

Facebook a reçu plusieurs fois par le passé des avertissements de la part du monde politique à propos des publications sur sa plateforme. En 2013, David Cameron, alors Premier ministre britannique, avait fortement critiqué le réseau social, sur lequel circulait une énième vidéo de décapitation. Facebook a par ailleurs reçu de nombreuses pressions concernant sa gestion des fake news.

Aujourd’hui, le réseau social a donc mis en place un système de contrôle, qui fonctionne principalement avec des algorithmes. Ces mécanismes sont-ils à même de savoir ce qui est répréhensible ou non ? Force est de constater, dans le cas qui nous occupe, que les systèmes de modération de Facebook font parfois du zèle.

"Il faudrait que Facebook fasse la différence entre les pages de média d’information et les autres", propose Aline De Volder, responsables réseaux sociaux à la RTBF. Dans certains cas, les images peuvent être choquantes, peuvent contrevenir à l’une des règles de Facebook, mais l’intérêt général et la nécessité d’informer doit prévaloir pour les pages des médias comme la RTBF.

Il faudrait que Facebook fasse la différence entre les pages de média d’information et les autres.

Il y a quelques mois, la page de Vews avait aussi eu un problème avec une de leurs vidéos, qui racontait l’histoire d’une tatoueuse qui recrée des tétons aux femmes atteintes de cancers du sein. Facebook n’acceptant pas la nudité, la vidéo avait été supprimée à cause des tétons qui apparaissaient. Mais, tout comme pour notre vidéo sur les violences policières, comment parler de ce thème important sans montrer ce qui est au centre du sujet ? Il avait fallu de longues négociations avec le réseau social pour que la vidéo puisse être republiée. Et malgré ça, la vidéo n’a pas été beaucoup promue par l’algorithme, l’empêchant d’être distribuée comme les autres vidéos de la page.

La séquence du JT de 13 heures du 13/03/2021

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