#Investigation: après la faillite d'un entrepreneur, une famille a dû détruire sa maison

Nous sommes fin 2017. Laurence et Damien Duchenne prennent la décision de rénover complètement la maison dans laquelle ils habitent depuis cinq ans. C’est leur premier bien immobilier, ils veulent en faire la maison de leur rêve. "On avait déjà fait le toit, l’isolation de la maison et les châssis, mais on avait des problèmes d’humidité. On s’est lancé dans l’aventure de rénover la maison", explique Damien Duchenne. Le couple trouve un entrepreneur, il paie l’acompte, 30% de la totalité des travaux prévus, et les travaux commencent. Chaque semaine, les Duchenne paient des avances pour les matériaux, la TVA, etc.

Du rêve au cauchemar

L’aventure tourne au cauchemar quelques mois plus tard. "Le rythme a diminué, on sentait qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas", poursuit le propriétaire. Le chantier est à l’arrêt en raison du permis d’urbanisme, mais "il aurait pu continuer les travaux à l’intérieur", s’insurge le couple. A ce moment-là, la famille a déjà donné beaucoup d’argent. "On est dans une dynamique, on reçoit des factures, explique-t-il. On était en confiance. A la fin, on se retrouve avec une somme qui dépasse les 230.000 euros."

Les mois passent, le couple ne donne plus un centime et tente de faire avancer le chantier. Il veut récupérer ce qu’il a déjà donné. L’entrepreneur est bien souvent injoignable. Près d’un an après le début du chantier, fin 2018, l’homme déclare la faillite. "Quand on lui a fait comprendre que, pour nous, ce n’était plus possible, une semaine plus tard, il s’est mis en faillite", explique Damien.

En attendant, la maison est inhabitable. La toiture neuve a été enlevée, les murs sont à nu. Pendant des mois, l’eau s’est infiltrée dans les murs. Le couple se rend compte qu’il y a des malfaçons. Le constat est sans appel : l’habitation n’est pas stable et la destruction est inévitable en octobre 2019. 

"C’est un gros échec. Un projet de vie qui s’en va avec la maison. On passe de l’excitation à la désolation. C’est devenu un cauchemar. Autant d’argent pour cette maison et elle se retrouve à terre", confie Damien.

Des soupçons de faillite frauduleuse

Les soupçons que Laurence et Damien avaient sur l’entrepreneur se vérifient. Pour eux, peu de doute, la faillite semble frauduleuse. L’homme aurait tout organisé, selon les Duchenne. Il aurait notamment changé le siège social de sa société peu de temps avant de déposer le bilan. Dans un sms envoyé à la famille, l’entrepreneur écrit : "Ça ne change rien pour vous, c’est juste de mon côté que j’ai tout protégé. Ça ne change rien pour le chantier. C’est juste en cas de problème qu’on ne puisse rien toucher de mes affaires privées."

D’autres signes les ont étonnés. L’entrepreneur aurait eu un train de vie très confortable avec, notamment, de superbes voitures, dont une Maserati à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Une voiture qui ne lui appartenait pas, disait-il à la famille Duchenne.

Enfin, en tant que créancier de cette faillite, Laurence et Damien ont eu accès à plusieurs documents. "Il n’a rien payé à la TVA et aux cotisations sociales. Si notre argent n’a pas été dépensé là-dedans, où est-il ?", questionnent-ils.

Certains décrivent l’entrepreneur comme un magouilleur…

L’homme a fait quatre fois faillites. Durant notre enquête, nous avons contacté plusieurs personnes qui ont eu affaire à l’entrepreneur. Ils sont architectes, clients, sous-traitants. Ils ne mâchent pas leurs mots pour décrire l’homme. : "C’est un escroc fini. Il prépare une sortie à chaque fois", confie l’un. "Il savait bien qu’il prenait un chantier pour en boucher un autre", dit l’autre. "Il baratinait comme il voulait, c’est un manipulateur", nous décrit une troisième personne. Le mot "magouilleur" est régulièrement revenu dans toutes ces conversations.

L’intéressé nie en bloc

En octobre 2019, après plusieurs essais infructueux, notamment au siège social de la société, nous avions finalement rencontré l’entrepreneur devant sa maison. Pas très heureux de notre démarche, il finit tout de même par répondre à nos questions. "Je sais très bien ce qui a été raconté", entame-t-il d’emblée. L’entrepreneur évoque plusieurs problèmes avec des collaborateurs. "J’ai eu des gens qui ont travaillé avec moi, qui n’ont pas assuré le travail derrière, explique-t-il. Et moi qui, d’un autre côté, n’ai pas assuré la gestion."

L’homme reconnait ses erreurs : "Je ne peux pas nier, c’est moi qui suis totalement en tort par rapport à tout ça. Je me suis mis dans un secteur dans lequel je n’aurai jamais dû me mettre". Nous lui rappelons tout de même qu’il a fait plusieurs faillites, toujours dans le même secteur. Nous lui demandons également où est passé l’argent de la famille Duchenne, même si nous ne les nommerons jamais durant cette conversation. "Dans toutes mes dettes, répond-il. J’ai été reprendre d’autres chantiers. Je me suis complètement merdé, encore plus, donc la situation a encore empiré. J’ai pris un trou pour fermer un autre à chaque fois."

Nous évoquons également avec lui les soupçons de faillite frauduleuse. Il botte directement en touche. "Je ne sais pas si vous vous rendez compte que si j’avais, soi-disant, détourné l’argent, je ne serais pas dans une petite maison", s’exclame-t-il. Il dit être reparti de zéro et être conscient qu’il va passer des années à rembourser l’argent de la faillite. Mais il réfute les accusations de magouilleur et d’escroc. Quant à la question sur un éventuel détournement d’actifs, il répond : "Non !", plusieurs fois.

Mais une preuve accable l’entrepreneur

Quelques semaines après cette rencontre, nous obtenons un document. Celui-ci prouve que l’argent versé par Laurence et Damien Duchenne a été utilisé à des fins privées. "Une étude concernant les mouvements du compte bancaire de Monsieur X démontre que ces paiements ont permis pendant une période bien déterminée d’être dépensés en grande partie uniquement à titre privé alors qu’ils n’étaient pas une réelle contrepartie des travaux réalisés", conclut le document.

Ce document devrait peser dans la balance lorsque la justice se penchera sur cette faillite.

La famille Duchenne, de son côté, espère que l’entrepreneur sera puni, "pour ce qu’il a fait à nous et aux autres, qu’il ne puisse plus jamais exercer en tant qu’indépendant", plaide Laurence. "Dans un spectre plus large, que l’Etat puisse bloquer ce genre de situation, ajoute Damien. A partir du moment où une personne fait plusieurs faillites, et qu’il y a suspicion de fraude ou d’escroquerie, qu’il y ait un témoin qui s’allume quelque part au niveau de l’Etat pour dire : 'Attention, il faut aller vérifier ce qu’il se passe, ce n’est pas normal'."

Le couple aimerait aussi récupérer les 230.000 euros qu’il a avancés à l’entrepreneur, mais ça, "c’est un tout autre espoir, avoue Damien. On essaie de ne pas compter dessus."

Un budget qui a explosé

Pourtant, le couple aurait bien besoin de cette somme. Un an après la démolition de la maison, les travaux de gros œuvre se terminent petit à petit. Le couple voit le bout du tunnel, mais il sait que tout ne sera pas terminé quand ils emménageront dans l’habitation avec leurs deux filles.  "On va y aller petit à petit pour les finitions", déclare Laurence. "On ira à l’essentiel, surenchérit son mari. On va sûrement faire du camping. On ne pourra pas mettre des portes, on ne pourra pas mettre du revêtement de sol dans toutes les pièces." Leur priorité est de rentrer dans la maison avec un minimum de confort pour toute la famille.

Mais leur situation financière est compliquée. Laurence et Damien ont perdu beaucoup d’argent dans ces travaux… Au total, avec la démolition, la reconstruction (travaux finis) et l’argent avancé à l’entrepreneur, et désormais perdu, le couple évalue le montant du préjudice à 800.000 euros. "On pense que ça n’arrive qu’aux autres, mais il faut être vigilants, ça peut arriver à tout le monde de se faire arnaquer", prévient le propriétaire de la maison. "Je ne le souhaite à personne, même pas à mon pire ennemi", conclut Laurence.  

En attendant, Laurence et Damien ont dû mettre leurs projets entre parenthèse. Laurence, esthéticienne, avait prévu de faire son institut de soins dans la maison. Elle attend depuis bientôt quatre ans, depuis le début de la descente aux enfers. Elle avait aussi un projet de piscine pour faire des séances de bébé nageurs dans leur village namurois. Ce projet-là ne verra peut-être jamais le jour.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK