Groenland : aux premières loges du changement climatique, les Groenlandais restent philosophes

Seules 57000 personnes vivent au Groenland, organisées en petites communautés sur les bords de la calotte glaciaire, en première ligne du changement climatique.
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Seules 57000 personnes vivent au Groenland, organisées en petites communautés sur les bords de la calotte glaciaire, en première ligne du changement climatique. - © Pascale Sury

C’est une région du monde qui fascine l’imaginaire : le Groenland s’étend sous nos pieds ! Par les hublots du petit avion, nos yeux sont comme ceux de tous les passagers : figés sur cette gigantesque calotte glaciaire, un désert blanc arctique devenu depuis des décennies le meilleur laboratoire du réchauffement climatique.

Les charmes du Groenland, le paradis blanc européen, nous captivent dès le 1e coup d’œil : ses petites maisons colorées, ses fjords, ses icebergs flottant comme des bateaux de glace. Une terre du bout du monde où la vie s’écoule paisiblement, au rythme des saisons… Seules 57000 personnes sont installées ici sur la plus grande île du monde (après l’Australie). Elles sont concentrées sur les bords de la calotte glaciaire, organisées en toutes petites communautés.

Sur ce territoire immense, dépourvu de routes et morcelé par les glaciers et les fjords, le voyage est particulièrement compliqué. Pour nous aider dans la logistique, nous rencontrons Idrissia Thestrup de Visit Greenland : "Les Groenlandais vivent pleinement le réchauffement climatique, ils sont en première ligne ! Mais ils ont développé un magnifique sens de la résilience au fil du temps face à tous ces changements". Ses mots ne nous ont pas quittés et nous avons voulu rencontrer ces populations aux premières loges du changement climatique.

Nos premiers pas en terre groenlandaise se font dans le sud. Première découverte étonnante : dans "Greenland", il y a "Green"… vert, incroyablement vert ! Dans cette région connue pour ses glaces, des milliers de personnes vivent de l’agriculture, les terres du sud sont cultivées pour la paille, quelques légumes et les pommes de terre tandis que les troupeaux de moutons gambadent en toute liberté avec vue sur les icebergs. A Igaliku, petite communauté de 27 résidents permanents, Malene et sa petite famille exploitent une des plus grandes fermes. Depuis 10 ans, leurs animaux et leurs pâturages ont bien ressenti le dérèglement climatique : "Ces 3-4 dernières années, nous avons eu beaucoup de sécheresse entre mai et août, le sol était sec comme nous ne l’avions jamais connu auparavant. Cette année heureusement, il a plu énormément et tout est vert. Au-delà de ça, on voit le réchauffement climatique à la taille des icebergs beaucoup plus petits que dans le passé et au recul de notre glacier. Il faut désormais parcourir des kilomètres à l’intérieur des terres pour y accéder alors qu’il était tout proche il y a quelques années encore ! Cela dit, le changement climatique ne bouleverse pas notre quotidien pour le moment."

Les esprits positifs espèrent voir les agriculteurs groenlandais tirer profit du réchauffement climatique. Les autorités réfléchissent aux moyens à mettre en œuvre pour augmenter la production de pommes de terre, déjà en hausse, et de légumes pour réduire la dépendance aux importations coûteuses.

Nous quittons Malene et la petite communauté d’Igaliku. A cette époque de l’année, quand la mer n’est pas gelée, le bateau est le seul moyen de déplacement. A la barre, Storch Lund, 62 ans, il est né sur l’autre rive de ce magnifique fjord. Les icebergs, il les connaît, le pilote navigue ici depuis toujours. Il nous emmène vers le fjord du glacier Qooroq, ce géant blanc qui libère plus de 200.000 tonnes de glace chaque jour dans la mer. C’est l’endroit idéal pour naviguer entre les icebergs. Surprise aujourd’hui, alors que nous comptions l’interroger sur les changements dans son paysage natal : le bateau de Storch avance au pied du glacier, comme il ne l’a jamais fait : "Normalement cet endroit est rempli d’icebergs. On est en général obligé de stopper le bateau à 10km d’ici car le fjord est bloqué par les glaces. C’est la première fois depuis de années que je parviens à naviguer jusqu’ici et à m’approcher autant du glacier." Tout en ajoutant, philosophe : "Mais bon, c’est très changeant, peut-être que dans 2 semaines, on aura un million de tonnes de glace tout au long de la côte. Clairement, le réchauffement climatique rend les choses incertaines !"

Le fjord de glace de Qooroq

La conséquence majeure du réchauffement climatique, c’est la hausse des températures à la surface du globe, le thermomètre planétaire pourrait augmenter de 3 à 7°C au cours du 21e siècle. Mais cette augmentation a une répartition inégale et touche plus sévèrement la région arctique avec une hausse déjà observée de 2,5°C depuis 1980 (contre 0,7°C de moyenne sur le reste de la planète) : "Les régions proches de l'Océan Arctique se réchauffent davantage que la moyenne mondiale. Cela est principalement dû à la plus grande absorption d'énergie solaire par la surface de l'océan, qui est de moins en moins recouvert de glace et de neige", nous explique Jean-Pascal van Ypersele, professeur de climatologie à l'Université catholique de Louvain. "Et plus l'absorption est grande, plus vite va la fonte de la glace. C'est un cercle vicieux qui rend ces régions très sensibles au réchauffement."  

Autre symptôme du réchauffement planétaire, bien visible dans la région : l’amaigrissement de la calotte glaciaire qui recouvre 4/5e de l’île et représente entre 6 et 7 % des ressources en eau douce de la planète. Elle se réduit de près de 200 kilomètres cube par an : "Outre la fonte de la calotte glaciaire du Groenland, qui contribue à l'élévation du niveau moyen des mers", poursuit Jean-Pascal van Ypersele, "la glace de mer, l’eau de mer gelée qui flotte sur l'océan, fond aussi. Le volume de cette glace était par exemple 50% plus faible au mois d'août 2018 que son volume moyen sur la période 1979-2017."

L’emblème de la fonte des glaces, c’est le glacier d’Ilulissat, à l’ouest du Groenland, classé au patrimoine mondial de l'Unesco. L’arrivée en bateau au milieu "d’icebergs gratte-ciel" est majestueuse, ils proviennent tout droit de la calotte glaciaire et atteignent la mer par le fjord glacé d’Ilulissat. La merveille naturelle, synonyme d’attraction touristique numéro 1, est l'un des exemples les plus frappants du réchauffement climatique dans l'Arctique, il attire également de nombreuses missions scientifiques. "De nombreuses données scientifiques ont été récoltées ici et sont sorties du pays", nous dit Anja Reimer, la conservatrice du musée de la ville. "Le problème, c’est que rien ne revient aux communautés locales dans un langage qu’elles peuvent comprendre. Pourtant, ce sont elles et spécialement les pêcheurs qui connaissent le mieux notre nature. Ils voient les signaux et repèrent les changements. Les scientifiques devraient un peu plus collaborer avec eux !"

Nous prenons le conseil à la lettre et montons donc à bord d’un bateau de pêcheur. La petite embarcation de Julien Caquineau, un aventurier français installé au Groenland depuis 15 ans. Avec sa femme groenlandaise, ses 3 enfants et ses 17 chiens, Julien est installé à Oqaatsut, un charmant hameau de 27 habitants. Ancien sportif de l’extrême devenu musher, pêcheur et chasseur au Groenland, Julien est en connexion parfaite avec la nature environnante : "Les gens ici sont habitués à vivre avec les éléments, ils s’adaptent tout le temps à ce que leur donne la nature. S’il fait chaud et qu’il n’y a pas de glace, ils prennent les bateaux, s’il fait froid et que la banquise est formée, ils sortent la moto neige ou les chiens de traîneaux. Le réchauffement climatique ne bouscule pas la vie ici, les gens ne se posent pas toutes les questions que l’on se pose. Le Groenland n’est pas en train de mourir et, à mon avis, les dernières populations à survivre sur cette planète, ce seront les populations qui savent encore vivre avec la nature, comme ici !"

Ambiance arctique depuis Oqaatsut

Isolés dans leur petite communauté, les Groenlandais sont à des années-lumière des excès du monde moderne et de la surconsommation, un mode de vie au quotidien, si proche des effets du réchauffement climatique et pourtant si loin des discours alarmistes !

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