Australie : un peu d'espoir face à la détresse des Aborigènes

Uluru, l'emblème du désert australien et le coeur spirituel des Aborigènes.
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Uluru, l'emblème du désert australien et le coeur spirituel des Aborigènes. - © Pascale Sury

A l’heure du 10e anniversaire de la politique du "closing the gap" censée "combler le fossé" entre les Aborigènes et les Australiens blancs, aucun des objectifs fixés n’a été atteint. La question des Aborigènes reste extrêmement sensible, leur détresse est visible, mais heureusement quelques initiatives mettent du baume au cœur des premiers Australiens.

Uluru, le rocher flamboyant au beau milieu du désert australien. Le Centre rouge du pays, c’est le territoire des Aborigènes et un road-trip de quelques 1000 kilomètres dans la fournaise nous permet de découvrir cette curiosité géologique de toute beauté, considérée comme un lieu sacré par les autochtones.

L’immense rocher sort de nulle part et prend des couleurs de plus en plus rougeâtres au coucher du soleil. Ce patrimoine mondial, protégé par l’Unesco, l’est aussi par la communauté Anangu, les premiers habitants de la région. En 1985, les titres de propriété ont été rendus à cette communauté aborigène et elle tente de faire respecter ses croyances trop souvent bafouées dans le passé.

Uluru, grimper le rocher sera bientôt interdit

"Please, don’t climb !", l’inscription est visible le long de la route et en arrivant sur le site. Les Anangus implorent les nombreux touristes de ne plus profaner leur lieu sacré et ils auront bientôt gain de cause : "C’est un droit réellement sacré pour nous que vous voulez escalader. Vous ne devez pas grimper ! Ce n’est pas le plus important ici, l’essentiel ici c’est de ressentir et écouter", disent les Aborigènes.

Pourtant depuis les années 40, grimper Uluru, comme n’importe quelle autre montagne, est vanté par l’industrie touristique. Planter son drapeau au sommet, l’esprit fier et conquérant, en essayant d’oublier qu’on méprise la spiritualité aborigène.   

Lors de notre venue, l’ascension est provisoirement interdite à cause de la météo : trop de soleil un jour, trop de vent le lendemain. Des bonnes raisons climatiques pour limiter les montées en attendant l’application d’un tournant historique : le 26 octobre 2019, toute ascension sera interdite, décision unanime du conseil du parc national contrôlé par les Aborigènes.

Pour des raisons de sécurité (au moins 36 personnes sont mortes depuis 1950), environnementales (les millions de pas des grimpeurs ont abîmé le rocher) et par respect pour l’histoire du lieu : "Il est temps de changer notre approche !", dit un panneau planté au pied du rocher, "est-il juste de continuer avec tout ce qu’on connaît aujourd’hui ? Est-ce vraiment un lieu à conquérir ou un endroit pour se connecter?"

Le touriste n’est pas aveugle, le nombre des candidats grimpeurs est donc en chute libre depuis plusieurs années, les tour-opérateurs devraient donc s’habituer à cette décision positive pour le peuple aborigène.

Aucune amélioration notable

Les Aborigènes, comme de nombreux peuples indigènes dans le monde, ont été dépossédés de leurs terres, discriminés et parfois même arrachés à leurs familles. 10 ans après le lancement de la politique "closing the gap" (combler le fossé) censée réparer les dégâts, le bilan n’est pas souriant. Début février, lors de la présentation officielle par le Premier Ministre, l’heure était même à la polémique.

Axée sur l’éducation, la santé et l’emploi, la stratégie de lutte contre les inégalités entre les premiers Australiens et les non-indigènes est un échec. Le rapport est accablant, sur les 7 objectifs fixés, aucun n’est atteint et seulement trois résultats sont jugés encourageants par les autorités : le taux de mortalité infantile (-35% entre 1998 et 2016), le pourcentage d’enfants inscrits en maternelle et le nombre d’élèves scolarisés jusqu’à la fin du secondaire.

Pour le reste, le taux de chômage des Aborigènes reste catastrophique (moins de 50% des Aborigènes ont un emploi, plus de 70% pour les autres Australiens) tout comme le niveau scolaire, le taux de scolarisation et l’espérance de vie de ces populations. Les Aborigènes vivent en moyenne dix ans de moins (69 ans pour les hommes, 73 ans pour les femmes) que leurs concitoyens blancs.

Les organisations Amnesty International et Human Rights Watch s’alarment quant à elles des chiffres de la population carcérale : "Les Australiens autochtones sont nettement surreprésentés dans le système judiciaire pénal, souvent pour des infractions mineures. Les Aborigènes sont 13 fois plus susceptibles d'être emprisonnés que le reste des Australiens" (HRW, rapport 2017).

Tjanpi, les tisseuses du désert

Mais les Aborigènes s’expriment aussi joliment au travers de leurs arts, multiples et colorés.

L’entreprise sociale "Tjanpi, tisseuses du désert" (Tjanpi Desert Weavers) aide les femmes aborigènes des communautés les plus reculées du désert australien, la région NPY (territoire aborigène étendu sur 3 Etats australiens et plus vaste que l’Allemagne). Mères, grand-mères, sœurs, filles, toutes tissent la Tjanpi (une herbe locale du désert) qu’elles récoltent et font sécher dans le désert. Ces artistes créent ensuite des paniers ou des sculptures que l’entreprise sociale vend pour elles aux clients et aux institutions.

Dans la galerie d’art d’Alice Springs (la grande ville locale), Emma Poletti, engagée au service ventes et marketing, nous explique l’importance du projet soutenu par le conseil des femmes de la région : "Il y avait un besoin exprimé par les femmes aborigènes de la région de développer un business qui a du sens et de gagner des revenus. C’est pour ça que le conseil des femmes a été mis en place. Parce que les femmes voulaient avoir plus leur mot à dire et que certaines choses changent. Nous avons des femmes qui font des Tjanpi depuis les débuts en 1995 et nous avons des artistes de plus en plus jeunes. Et d’autres qui commencent maintenant. Donc ça se transmet et c'est vraiment agréable de voir ça !"

Lancé en 1995, le projet Tjanpi soutient aujourd’hui 400 artistes issues de 26 communautés particulièrement isolées dans le désert, une activité développée sans quitter leur terre natale : "Je pense que c’est un projet holistique qui a beaucoup d’avantages en termes de maintien de la culture aborigène, du côté social et de transmettre ce savoir de génération en génération. Les agents de terrain qui travaillent dans les communautés emmènent les femmes récolter l'herbe et c’est une manière pour elles d'habiter leur territoire, d'en être responsables et de soutenir les activités de protection de la culture aborigène."

L'histoire de Tjanpi racontée en radio

Les œuvres d'art réalisées par les artistes de Tjanpi sont régulièrement exposées dans des galeries d’art partout en Australie et dans le monde.

Deux histoires optimistes qui ne font pas oublier la réalité. Les traumatismes du passé aborigène se répercutent encore aujourd’hui : la violence, l’alcool, la drogue, la pauvreté,… Dans certaines villes australiennes, des centaines d’Aborigènes errent dans les rues, les parcs et les centres commerciaux. La détresse se lit sur les visages.

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