"Les chiffres de décès du coronavirus sont surestimés" : vrai ou faux ?

"Les chiffres de décès du coronavirus sont surestimés" : vrai ou faux ?
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"Les chiffres de décès du coronavirus sont surestimés" : vrai ou faux ? - © Tous droits réservés

Ce sont les premières minutes d’une vidéo Youtube qui circule sur les réseaux sociaux. Elle commence en voix off, sur un ton grave, par ces mots : "Bonjour, les informations que vous allez voir ne proviennent pas de docteurs isolés ou de sites complotistes. Elles proviennent de spécialistes". Le document se donne donc une apparence de caution scientifique.

Le début du propos : "Les chiffres que les médias nous donnent sont faux." L’argument : "Dans la majorité des cas, les gens décèdent de différentes causes, mais lorsqu’ils sont porteurs du coronavirus, on considère que c’est ce coronavirus qui en est la cause".

Examinons ces deux affirmations

1. "Les chiffres que les médias nous donnent sont faux" : les chiffres de décès quotidiens en Belgique relayés par les médias sont ceux enregistrés par Sciensano et rapportés par le centre de crise. Ils figurent en toute transparence, et maintenant en données ouvertes, sur le site internet de l’organisme. Là où il manque encore de la clarté, c’est sur le nombre de décès du COVID-19 dans les maisons de repos belges. Ces données-là ne sont pas détaillées. Affirmer que les chiffres donnés par les médias sont faux, c’est prétendre que les hôpitaux tronqueraient à la hausse le nombre de décès dus au COVID-19. Or, un décès est un décès : il est enregistré, signalé, et matérialisé par un corps, un cercueil, un certificat de décès indiquant la cause. Ajoutons que les décès dus au COVID-19 en dehors des hôpitaux et des maisons de repos ne sont pas répertoriés.

2. "Dans la majorité des cas, les gens décèdent de différentes causes" : il est exact que parfois, les patients victimes d’une infection à coronavirus sont porteurs d’une autre pathologie. Parfois, mais pas toujours. On appelle cela la "comorbidité". Définition, selon le Larousse : c’est l' "association de deux maladies, psychiques ou physiques, fréquemment observée dans la population (sans causalité établie, contrairement aux complications".

Regardons les chiffres existants en Belgique. Il s’agit des facteurs de comorbidité pour les patients admis à l’hôpital pour le COVID-19 (et donc, pas lors des décès). Le tableau ci-dessous, publié par Sciensano dans son bulletin épidémiologique du 26 mars, présente ces comorbidités préexistantes des patients lors de l’admission.

Que disent les chiffres de Sciensano ? Parmi les patients hospitalisés, 35,5% souffraient déjà d’hypertension artérielle, 29,2% de maladies cardiovasculaires, 19,8% de diabète et 14,4% de maladie pulmonaire chronique. A l’inverse, 31,1% des personnes hospitalisées n’avaient aucune comorbidité préexistante identifiée.

 

Variable selon l’âge

Cette comorbidité, ou combinaison de facteurs de risques, est variable selon l’âge des patients : plus ils sont jeunes, moins ils sont atteints d’une maladie chronique antérieure à l’infection. Dans la tranche 16-44 ans des patients, 72,8% des personnes admises à l’hôpital en Belgique pour le COVID-19 n’avaient aucune comorbidité préexistante ; en revanche, 6,1% souffraient d’une maladie pulmonaire chronique, 7,6% d’hypertension et 8,2% de diabète.

Le pourcentage de patients "uniquement atteints du coronavirus" diminue pour les 45-64 ans. Cependant, il reste considérable : 45,2% n’avaient aucune maladie identifiée avant l’infection. Pour les 65 ans et plus, la part des personnes atteintes du COVID-19, sans maladie chronique ou facteur de fragilité, descend à 14,3%. C’est à l’image de la population belge : plus on vieillit, plus on risque de souffrir d’hypertension, de maladies cardio-vasculaires, de diabète ou de maladie pulmonaire chronique.

L’exemple des décès en Italie

La vidéo analysée ici poursuit en affirmant que "par exemple, en Italie, 99% des ceux qui ont le coronavirus étaient atteints d’une autre maladie". Vrai ou faux ? L’auteur montre un graphique "issu de l’institut italien de la santé", dans lequel 0,8% des patients décédés COVID-19 seulement ne présentent aucune autre maladie. La voix off décode cela comme ceci : "25,1% ont le coronavirus, mais sont morts d’une autre cause ; 25,6% ont le coronavirus, et sont morts de 2 autres causes ; et 48,5% ont le coronavirus et sont morts de 3 autres causes ou plus. Seuls 0,8% meurent uniquement du coronavirus." Les chiffres sont mentionnés comme datant du 17 mars.

Le rapport de cause à effet est biaisé : ce n’est pas parce qu’on a des facteurs de risque préexistants, que ce sont eux qui provoquent la mort, et non le virus. Analysons cependant les données : le dernier rapport de l’institut de santé italien sur le profil des patients date du 2 avril. Que dit-il ?

Les données cliniques de 1102 patients décédés à l’hôpital montrent que 2,8% ne présentaient aucune comorbidité (et non 0,8%) ; 22,1% avaient une seule pathologie ; 23,9% en avaient deux, et 51,3% en avaient 3 ou plus. Il est logique que la comorbidité influence à la hausse le taux de décès.

Qu’en conclure ?

Les chiffres italiens présentés dans la vidéo ne sont pas corrects : le nombre de personnes décédées "uniquement du coronavirus" est 3,5 fois plus élevé qu’affirmé (2,8% et non 0,8). Par ailleurs, le principal problème du propos est le raisonnement : on peut vivre toute sa vie avec un diabète ou une hypertension traités et contrôlés, mais c’est bien la contamination par le virus qui, en facteur surajouté, provoque le décès.

Prenons une image simple : un homme de 65 ans prend des médicaments contre l’hypertension. Selon l’enquête de santé 2018 de Sciensano 2018, il est comme plus d’un Belge sur 3. En effet, chez nous, 35,3% des hommes de plus de 65% souffrent d’hypertension. Imaginez : il traverse la rue et se fait heurter par une voiture. Arrivé à l’hôpital, il est admis aux soins intensifs. Après plusieurs jours, le tableau se dégrade et la personne décède.

Dira-t-on qu’elle est décédée de son hypertension, et non de l’accident de voiture (sur un tableau de santé fragile) ? Or, c’est le raisonnement fallacieux de la vidéo : affirmer qu’on "ne meurt pas du coronavirus" lorsqu'on a d’autres maladies. Le COVID-19 tue, et fait son sale travail, même s’il a des alliés de passage : toutes les maladies chroniques dont souffre une bonne partie de la population belge, et qui sont un gros enjeu de santé publique.