Fusillade de Verviers: un informateur évoque les "contacts" entre Salah Abdeslam et Abaaoud

Un informateur avait fait état de plusieurs échanges directs entre Abdelhamid Abaaoud (à gauche) et Salah Abdeslam (à droite) dans les jours qui ont précédé l'opération de Verviers.
Un informateur avait fait état de plusieurs échanges directs entre Abdelhamid Abaaoud (à gauche) et Salah Abdeslam (à droite) dans les jours qui ont précédé l'opération de Verviers. - © HANDOUT - AFP

C'est l'un des points cruciaux que devra trancher la commission d'enquête parlementaire : les policiers ont-ils fait preuve de négligence dans l'enquête sur les frères Abdeslam ? Jusqu'à présent la version présentée par la DR3, unité chargée de l'anti-terrorisme était la suivante : oui, elle avait bien reçu via un informateur des éléments faisant état de la radicalisation des frères Abdeslam. Mais, non, ces informations ne permettaient pas d'établir que les deux frères appartenaient à une mouvance terroriste et encore moins qu'ils étaient susceptibles de passer à l'acte. 

L'enquête du Comité P (police des polices) contredit désormais ouvertement cette version. Selon ce document classé confidentiel mais auquel la rédaction de la RTBF a pu avoir accès, les informations étaient en réalité beaucoup plus précises que ce qui a été dit jusqu'à présent, et elles laissaient peu de doutes sur la dangerosité des deux frères.

Tout commence le 15 janvier, jour de l'assaut contre la planque de Verviers. Ce jour là les policiers tuent deux terroristes dans la fusillade, capturent le troisième et lancent une vaste enquête pour mettre la main sur leurs complices à travers le pays. En Grèce, l'organisateur présumé de la cellule, Abdelhamid Abaaoud parvient à échapper aux policiers.

Un informateur, quatre éléments

Dans les jours qui suivent, un informateur livre à la police locale de Molenbeek les noms des deux frères Salah et Brahim Abdeslam.

Quatre éléments d'information (qui finiront par remonter vers les fédéraux) apparaissent :

  • Il est question de départ en Syrie pour "aider les frères"
  • Des sacs seraient prêts pour le départ
  • Brahim a téléphoné à son frère de la frontière turco-syrienne au moment où il s'apprêtait à franchir la frontière vers la Syrie (le 28/01)
  • Et, surtout, l'informateur fait état de plusieurs échanges directs entre Abdelhamid Abaaoud et Salah Abdeslam dans les jours qui ont précédé l'opération de Verviers

L'informateur donne même le numéro de GSM qu'utilise Salah Abdeslam dans ce contexte.

Abaaoud ? Une vague connaissance du passé

Immédiatement, la police locale lance un avis de recherche des deux hommes. Des convocations leur sont adressées, sans résultat immédiat.

Le 16 février, un motard de la police de Molenbeek interpelle Brahim Abdeslam au volant d'une voiture pétaradante. Il est en possession de stupéfiants.

Les policiers découvrent qu’il est aussi recherché pour "radicalisme". Ils se rendent chez lui et emportent des ordinateurs et des clés USB.

Salah Abdeslam se rend, sur conseil d'un proche, au commissariat le 28 février, mais affirme qu'Abaaoud n'est qu'une vague connaissance du passé, dont il n'a plus de nouvelles depuis trois ans. C'est faux, mais ça passe. 

La DR3 saturée de travail

Entretemps, le parquet fédéral compétent en matière de "terrorisme" reprend la main et la police locale de Molenbeek n’est officiellement plus en charge du suivi. Mais la police fédérale anti-terroriste bruxelloise, la DR3, qui reçoit les devoirs d’enquête est saturée de travail. Plus de 110 dossiers à gérer, 420 suspects à suivre pour 85 hommes, cadres compris…

La DR3 réalise alors partiellement un premier devoir, le réquisitoire téléphonique (relevé des communications) sur le numéro de Salah Abdeslam entre le 1 mars 2014 et le 19 février 2015, puis décide de "geler" les informations, car elle ne dispose pas des forces nécessaires pour réaliser l’enquête de téléphonie.

Le parquet fédéral est dès lors informé que le groupe de la DR3 compétente en matière "d’islamisme" n'est plus en mesure d'effectuer les devoirs d'enquête demandés par le magistrat titulaire, notamment l’examen des pièces saisies chez les Abdeslam.

Des pistes de réorientation des deux dossiers sont alors recherchées au sein de la police judiciaire puis suggérées au magistrat titulaire du dossier.

Quatre mois "en attente" d'une réaffectation, puis classés "sans suite"

Un rapport de "contextualisation" indispensable pour pouvoir transférer le dossier vers une autre unité de la PJF est rédigé et transféré vers le magistrat du parquet fédéral.

Il ne s’agit pas d’une synthèse de l’enquête, mais des seules observations effectuées au départ de la documentation de la DR3.

Rien ne figure donc dans ce rapport sur les premiers éléments rapportés par l’informateur à la police locale qui faisait état de connexions récentes avec Abaaoud qui est pourtant activement recherché par les services.

Durant quatre mois, les deux dossiers resteront "en attente" d’une réaffectation, mais, en juin 2015, le magistrat titulaire décidera sans attendre les résultats des devoirs qu’il a prescrit de classer les deux dossiers "sans suite". Il demandera de poursuivre "une surveillance discrète" des frères, mais plus aucun service de police ou de renseignements ne considérera cette mission comme "prioritaire"… jusqu’aux attentats du 13 novembre.

Voilà comment Salah Abdeslam, l'homme dont on aurait du savoir qu'il était en contact direct avec Abaaoud, a disparu des radars.

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