La faillite d'un modèle de société

La faillite d’un modèle de société
La faillite d’un modèle de société - © Tous droits réservés

Certains disent qu’on les sentait venir, ces attentats ; n’empêche, le choc est immense, et l’on peine à réaliser : après Istanbul, Ankara, Beyrouth, Paris, etc., la terreur a frappé Bruxelles. À géométrie variable, l’empathie et l’indignation de la communauté internationale se révèlent maximales pour notre capitale et ses victimes.

Les marques de solidarité, nombreuses et émouvantes, empruntent une voie abominablement familière ces derniers temps ; quant à la réaction des résidents belges, quant à leur manière d’exorciser l’horreur, elle induit également un effet de déjà-vu – les leitmotivs de Paris ne sont pas loin : ici aussi, on se replie sur des particularismes somme toute dérisoires, néanmoins exaltés, ici aussi, on se réfère à des bribes vaguement identitaires, à des motifs de fierté un peu insignifiants, mais auxquels on est soulagé de pouvoir se cramponner dans l’adversité : la bande dessinée, la bière, les frites, un goût pour l’humour et le surréalisme, un côté débonnaire et gai luron, une faculté innée, paraît-il, à goûter les plaisirs simples qu’offre la vie – ces mêmes plaisirs que les terroristes voudraient frapper d’anathème.

Peut-être devrions-nous changer

Parce qu’elle parvient sans doute quelque part à revivifier le sentiment de "faire groupe", cette espèce d’orgueil met du baume au cœur ; mais ne se confond-elle pas aussi, au moins partiellement, avec le problème que le terrorisme ne fait en définitive que manifester ? Ne contribue-t-elle pas à accentuer l’exclusion, à tracer entre les personnes des lignes de démarcation ? On crie d’une seule voix : "Nous ne changerons pas, nous sommes fiers de ce que nous sommes". Et pourtant, peut-être devrions-nous changer.

Ce que ces slogans laissent entendre, en effet, c’est qu’il existerait des individus assez libres financièrement, intellectuellement, culturellement, psychologiquement… pour adopter un mode de vie leur permettant de prendre le métro et l’avion quand bon leur semble, de lézarder en terrasse en sirotant une Duvel, de courir les salles de concert, d’assister à des matchs de foot, de roucouler en tête-à-tête au restaurant, et d’autres, les " barbares " (comme on les appelle souvent), les déments, dont le but principal serait d’empêcher les premiers de jouir de cette liberté en toute quiétude. Cette bipartition simpliste omet de préciser que les seconds, la plupart du temps, sont issus d’un groupe plus large, qu’on oublie soigneusement d’évoquer, et qui correspond grosso modo à la masse silencieuse qui vivote et subit l’existence, avec, sous les yeux, constamment, le spectacle offert par ceux qui, par chance plus que par mérite personnel, s’épanouissent, sont reconnus et valorisés, s’émancipent des déterminismes sociaux ou parviennent à les relativiser.

Ce qu’on cherche parfois à faire passer pour un conflit de civilisations s’appréhende surtout comme un déséquilibre social.

L’existence recèle bien des plaisirs, c’est vrai ; et peut-être le Belge n’a-t-il pas son pareil pour en profiter. Mais ces plaisirs ne sont pas à la portée de tous : il faut avoir les moyens d’y goûter, c’est-à-dire se trouver dans une situation telle qu’elle génère ce résidu négligeable de temps qu’on consacre aux loisirs ou, dans le meilleur des cas, à ce que Michel Foucault appelait, au-delà du narcissisme, la " culture de soi " – tous deux inconcevables, aujourd’hui, hors de leur rapport au travail. Méconnaître cette disparité d’accès, c’est refuser de voir que la " barbarie ", terme commode qui paralyse la pensée et dispense celui qui l’utilise de tout examen de conscience, que la " barbarie " promène ses racines au cœur même de ce qu’elle frappe – et qu’elle n’a donc au fond rien à voir avec l’Islam ou avec la migration. Sous cet angle, ce qu’on cherche parfois à faire passer pour un conflit de civilisations s’appréhende surtout comme un déséquilibre social.

En effet, les "barbares" n’en sont pas, puisque, ainsi que le remarquait M. De Wever dans sa dernière saillie médiatique, ils ont grandi en Belgique. Mais plutôt que de se complaire comme le président de la NVA dans une rage stérile aux relents d’autosatisfaction (" Regardez comme ces ingrats traitent la main magnanime qui les a nourris ! "), peut-être convient-il de porter l’interrogation plus loin : commet-on vraiment des actes irréparables comme ceux posés mardi matin sans raison ? Ces terribles événements ne témoignent-ils pas d’un profond malaise, de fractures tellement enracinées dans le paysage qu’on ne les voit même plus ?

Ce sont des petits délinquants, des paumés, des voyous ou simplement des désœuvrés

Les frères Abdeslam, les frères El Bakraoui, Bilal Hadfi, Abdelhamid Abaaoud… tous ont vécu l’essentiel de leur vie de ce côté-ci du monde, sinon en Belgique. Ce ne sont pas des fous d’Allah, des fervents pratiquants d’un Islam dévoyé : ce sont des petits délinquants, des paumés, des voyous ou simplement des désœuvrés – comme bien des combattants de l’EI, si l’on en croit les témoignages. On peut émettre l’hypothèse que le Djihâd par les armes fonctionne pour eux comme un exutoire, qui leur permet de matérialiser leur frustration, éventuellement de transformer celle-ci en défiance, en rancœur, voire en haine à l’égard d’une communauté qui n’a pas voulu, ou pas su les inclure.

Chacun réagit à sa manière face à la possibilité du déclassement : certains redoublent d’efforts pour y échapper, parce qu’ils ont les ressources pour le faire ; d’autres subliment dans la dépression ou le burn out, somatisent en développant un cancer ; d’autres encore s’y abandonnent, et meublent leur temps avec les prétextes qui se présentent à eux. La radicalisation n’est qu’un de ces prétextes – le nom qu’on donne parfois à la marginalisation de ces jeunes types qui n’attendent plus grand-chose de l’existence. Ainsi, s’ils sont prêts à mourir, ce n’est ni par folie religieuse, ni dans l’espoir de se distraire ensuite pour l’éternité dans les bras de 72 vierges : c’est parce que le monde tel qu’il se configure pour eux ne leur offre plus rien qui puisse satisfaire leur appétit de vie.

"Tous les hommes recherchent d’être heureux […]. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre", écrivait Pascal dans ses Pensées. Les candidats à l’attentat suicide de mardi incarnent aussi, qu’on le veuille ou non, la face cachée d’une société malade, qui fabrique des cohortes de mécontents, de malheureux et de laissés-pour-compte. Par un mauvais tour de passe-passe, cette société tend encore, pourtant, à imposer ses idéaux néfastes et obsolètes (croissance à tout prix, concurrence entre les personnes, primat de la raison comptable, travail et réussite matérielle pour valeurs ultimes) comme la norme, ou, au moins, comme la garantie, disons, du "moins mauvais" système. Mensonge : ce modèle aujourd’hui intenable, mais toujours hégémonique, ne génère plus rien de bon et ne rencontre plus que l’enthousiasme de ceux dont il perpétue les privilèges.

C’est ce terreau que lui fournit notre société gangrenée par les inégalités et le mal-être, incapable d’ouvrir sur l’avenir, pour tous, des perspectives réjouissantes ou simplement dotées de sens

Il ne s’agit ni d’excuser les attentats qui endeuillent la Belgique, ni d’en minimiser l’horreur : il s’agit de comprendre, pour dépasser la peine et la douleur, mais aussi la colère, qui ouvre grand la porte au bellicisme. La radicalisation est un fléau qu’il importe de combattre bien sûr, mais qui ne surgit pas de nulle part : il nécessite un terreau propice où germer, et c’est ce terreau que lui fournit notre société gangrenée par les inégalités et le mal-être, incapable d’ouvrir sur l’avenir, pour tous, des perspectives réjouissantes ou simplement dotées de sens.

Dans les circonstances présentes, la réponse sécuritaire n’aurait aucun sens : à la logique idiote du cataplasme sur la jambe de bois (plus de police, de contrôles intempestifs, d’exclusion, de division, de frustration), qui jamais n’empêchera le pire, il faut en préférer une autre, s’attaquant aux sources du problème en réclamant : une meilleure démocratie, plus saine, plus fédératrice et plus participative ; une meilleure instruction, plus en phase avec les mutations actuelles du savoir et l’esprit du temps, débarrassée de sa culture de l’excellence et de son obsession pour les chiffres ; une manière plus inclusive, plus juste, plus égalitaire de "faire société", sans convertir la dignité, le bonheur et la reconnaissance en ressources rares, accessibles à certains seulement.

Matthias De Jonghe est doctorant en littérature française à l'UCL et à la KU Leuven.

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