Affaire Ibrahim El Bakraoui: "Il y a eu négligence d'une personne" selon Jan Jambon

Commission conjointe ce vendredi: "C'est l'avenir du pays qui est en question"
Commission conjointe ce vendredi: "C'est l'avenir du pays qui est en question" - © ERIC LALMAND - BELGA

Les commissions Justice, Intérieur et Affaires étrangères tiennent une réunion conjointe ce vendredi à 14 heures en présence des ministres Koen Geens (CD&V), Jan Jambon (N-VA) et Didier Reynders (MR).

Les déclarations du président turc Erdogan à propos d'un homme arrêté en juin 2015 à la frontière syrienne, qui s'est avéré être Ibrahim El Bakraoui, l'un des kamikazes de Brussels Airport, ont soulevé un vive polémique en Belgique.

Jeudi, plusieurs partis d'opposition ont réclamé que la clarté soit faite sur cette question. Et cette commission conjointe est chargée d'apporter les premières réponses.

Exceptionnellement, cette réunion a été déplacée dans l'hémicycle de la séance plénière en raison de l'engouement qu'elle suscite, a constaté l'agence BELGA.

La réunion devait initialement débuter à 14 heures et les médias audiovisuels avaient installé leur matériel en vue d'une diffusion des travaux en direct. Peu avant le début des travaux, le président de la Chambre, Siegfried Bracke, décidait d'organiser la réunion en plénière, l'ensemble des députés membres de l'une des trois commissions, Justice, Intérieur et Affaires étrangères, n'ayant pas trouvé de siège pour assister aux travaux dans la salle "Europe".

"Une personne de l'appareil policier a commis une erreur "

Le ministre de l'Intérieur Jan Jambon a livré la chronologie des événements qui ont mené au transfert d'Ibrahim El Bakraoui de la Turquie vers les Pays-Bas sans que ce dernier ne soit arrêté en Europe. 

Le 26 juin 2015, l'officier de liaison belge a été informé par les autorités turques de l'arrestation d'Ibrahim El Bakraoui à la frontière avec la Syrie. Le 29 juin, il a demandé à lq Direction centrale de la lutte contre la criminalité grave et organisée (DJSOC) de la police, dont relève la cellule terrorisme, si cette personne était connue. Celle-ci l'informe du passé criminel de l'intéressé, connu pour des faits de banditisme, et souhaite connaître le motifs de son interpellation.

Le 14 juillet, les autorités turques informent l'ambassade de Belgique de l'expulsion d'Ibrahim El Bakraoui vers les Pays-Bas. Le lendemain, l'officier de liaison apprend au cours d'une réunion que l'homme a été arrêté pour des faits en lien avec le terrorisme mais qu'il doit poser une question écrite pour en savoir plus. Il ne s'exécutera par courriel que le 20 juillet. Les services turcs ne répondront quant à eux par écrit que le 11 janvier.

"Quelqu'un a été négligent, et n'a pas été suffisamment proactif ou engagé dans un dossier où l'on sent qu'il s'agit de terrorisme.Une personne issue de l'appareil policier a gaffé", a-t-il ajouté.

Jan Jambon a alors déclaré que c'est en constatant ces faits qu'il a déposé sa démission à Charles Michel, qui l'a refusée. "Je dois en assumer la responsabilité politique."

Une version qui ne convainc pas tout le monde...

Aucun service n'a commis de faute, estime le ministre, mais un homme. M. Jambon a jugé qu'il lui incombait d'en assumer la responsabilité politique. Il a donc proposé au Premier ministre sa démission, mais Charles Michel l'a refusée.

Les explications n'ont pas convaincu tout le monde. Dans la majorité, le chef de groupe Open Vld, Patrick Dewael, ancien ministre de l'Intérieur, a mis en garde le ministre contre la tentation de cibler une personne. "Le passé m'a enseigné que l'on doit faire attention à ne pas crucifier des gens en public quand ils ne peuvent pas venir s'expliquer".

Le chef de groupe Ecolo, Jean-Marc Nollet, a dit ressentir un "malaise". "Vous avez décidé de tout concentrer sur la responsabilité de l'officier de liaison. Quand on liste les questions qui restent, on va bien au-delà de cette seule responsabilité", a-t-il dit.

"Je ne peux pas vous suivre quand vous dites qu'il y a eu une négligence isolée. Il y a eu une chaîne de défaillances", a fait remarquer Georges Dallemagne (cdH).

La cheffe de groupe PS, Laurette Onkelinx, a demandé que l'officier en question soit entendu par la future commission d'enquête parlementaire.

"Le signalement (des frères El Barkraoui) s'est fait d'une manière parfaitement ordonnée"

Le ministre de la Justice Koen Geens est lui revenu sur les parcours judiciaires d'Ibrahim El Bakraoui et son frère Khalid.

Alors que l'implication de Khalid El Bakraoui dans le terrorisme est établie après les attentats de Paris, le 11 décembre 2015, son frère Ibrahim a été, lui, dans les signalements nationaux beaucoup plus tôt. "Il était donc intéressant qu'Ibrahim soit recherché plus activement pour atteindre Khalid. Le signalement de ces messieurs s'est fait d'une manière parfaitement ordonnée, étant donné que ce n'est qu'après les attentats de Paris que l'on apprend que Khalid El Bakraoui est impliqué dans des actes de terrorisme." conclut le ministre.

Le passé des frères El Bakroui, mesuré à l'aune des attentats de Bruxelles, n'était pas "si négatif que suggéré ces derniers jours", a indiqué le ministre de la Justice Koen Geens revenant sur leur libération conditionnelle. "Je souhaiterais dire malgré tout qu'il n'est pas à exclure, que si chacun avait fait son boulot à la perfection, un certain nombre de choses se seraient passées autrement", a-t-il toutefois précisé.

Ibrahim El Bakraoui, qui s'est fait exploser à l'aéroport de Zaventem, mais qui avait été interpellé l'année dernière à la frontière syrienne, "collaborait raisonnablement bien", avant cela, avec la maison de justice dans le cadre de sa libération conditionnelle jusqu'à ce qu'il disparaisse des radars, a indiqué le ministre de la Justice. Il avait reçu à six reprises un bon de sortie et chacune d'elle s'était déroulée sans problème. Le 20 octobre 2014, il a bénéficié d'une décision de libération conditionnelle malgré un avis négatif persistant du directeur de prison. Il avait alors effectué la moitié de sa peine.

Etant donné sa prise en charge psychologique, jugée fructueuse, cette décision a été assortie de critères limités à un accompagnement social et une interdiction d'entretenir des contacts avec ses anciens comparses. Ibrahim El Bakraoui a continué à évoluer positivement jusqu'au 19 mai 2015, jour à partir duquel l'assistant de justice ne l'a plus vu ni entendu. Après cela, les invitations à répondre à de nouveaux rendez-vous sont tous restés lettre morte. Alerté, le tribunal d'application des peines est revenu sur sa libération conditionnelle dans une décision du 21 août 2015, à la suite de quoi il a été signalé quelques jours plus tard en vue de procéder à son arrestation.

Son frère Khalid El Bakraoui, qui s'est fait exploser dans la station de métro Maelbeek avait effectué les quatre cinquièmes de sa peine quand il a bénéficié d'une libération conditionnelle. Il avait été repris pour avoir côtoyé d'anciens détenus mais libéré trois jours plus tard étant donné qu'il respectait tous les autres critères de sa libération conditionnelle. Il a ensuite rempli les conditions contrôlées par la maison de justice jusqu'au 22 octobre 2015. Il ne se présente plus chez l'assistant de justice le 17 décembre 2015. Il est mis fin à la décision de libération conditionnelle le 18 février 2016. Il est signalé sur le territoire en vue de son arrestation.

Un mandat d'arrêt international avait été lancé en décembre 2015 visant Khalid El Bakraoui, après les attentats de Paris. Les services ont alors estimé intéressant de renforcer les recherches visant à retrouver Ibrahim El Bakraoui, celles-ci pouvant mener à son frère.

"Le Tribunal d'application des peines a fait son travail"

Luc Hennart, le président du tribunal de première instance de Bruxelles a fait savoir, vendredi vers 17h00, que le tribunal d'application des peines (TAP) de Bruxelles n'avait rien à se reprocher concernant la fuite d'Ibrahim El Bakraoui alors qu'il était en libération conditionnelle, en juin 2015. Luc Hennart a néanmoins précisé que le ministère public avait la possibilité d'ordonner l'arrestation provisoire de l'intéressé dès le moment où il a su que celui-ci ne respectait plus les conditions de sa libération conditionnelle.

"Tout s'est déroulé de manière parfaite au niveau du TAP de Bruxelles", a affirmé le président Luc Hennart, évoquant le cas d'Ibrahim El Bakraoui, l'un des kamikazes de l'aéroport de Zaventem. "Dès que l'assistant de justice a signalé, mi-juin 2015, qu'Ibrahim El Bakraoui ne s'était plus présenté à ses convocations, le ministère public a été averti, via un rapport dressé par l'assistant de justice, et il est alors le seul à pouvoir réagir", a expliqué le magistrat.

"Le 28 juillet 2015, le ministère public a ainsi convoqué Ibrahim El Bakraoui à une audience. Celle-ci a été fixée au 18 août 2015 et l'intéressé ne s'est pas présenté. Suite à cela, le tribunal a rendu une décision, le 21 août suivant, qui révoquait la libération conditionnelle d'Ibrahim El Bakraoui. C'est alors seulement qu'il a fait l'objet d'un signalement et ce signalement incombe au ministère public", a exposé Luc Hennart.

"Mais, le ministère public a aussi la possibilité d'ordonner l'arrestation provisoire de la personne dès qu'il a connaissance du fait qu'elle ne respecte plus ses conditions. Cette arrestation est alors valable pour sept jours et la justice doit ensuite confirmer ou non le mandat d'arrêt", a-t-il aussi précisé.

"Il ne s'agit pas de moi, mais de l'avenir de notre pays"

Le ministre de la Justice Koen Geens, qui, comme son collègue de l'Intérieur Jan Jambon, avait proposé mercredi soir de démissionner en raison de fautes potentielles des services de justice ou de police dans les enquêtes terroristes, est resté à son poste "parce que le Premier ministre trouve que c'est la meilleure chose pour la stabilité du pays et du gouvernement", a-t-il confirmé à son arrivée au conseil des ministres hebdomadaire.

"Ça m'a donné un sentiment de détachement", a indiqué Koen Geens, interrogé ce vendredi sur son ressenti. "Ça veut dire qu'ici, il ne s'agit pas de moi, mais de l'avenir de notre pays et de la stabilité du gouvernement, c'est la seule raison pour laquelle nous avons réagi d'une telle sorte."

"Il y a une pression politique énorme", a-t-il reconnu, questionné sur certains éléments révélés ces dernières heures. Mais le ministre renvoie à la future commission d'enquête parlementaire, approuvée ce jeudi, et toujours en gestation, ainsi qu'aux commissions prévues dès ce vendredi. "On répondra au mieux cet après-midi", a-t-il assuré.

"Un travail excellent en des circonstances difficiles"

Malgré ces zones d'ombre qui se sont accumulées en très peu de temps depuis les attentats de ce mardi 22 mars 2016, le vice-Premier ministre Kris Peeters (CD&V) s'est pour sa part montré confiant : "Les ministres concernés fourniront toutes les explications et textes attendus, en toute transparence comme convenu hier".

Il estime que le gouvernement s'est "très bien préparé". "Je pense que cela se passera très bien", a-t-il ajouté, affirmant que les ministres Geens et Jambon avaient fourni ces dernières heures "un travail excellent en des circonstances difficiles".

À ses yeux, il n'est pas question de devoir sauver le gouvernement, mais de clarifier la situation et vérifier ce qui peut être amélioré.

D'autres commissions la semaine prochaine

La commission conjointe Justice, Intérieur et Affaires étrangères devrait également se réunir la semaine prochaine, de même que les commissions de suivi des comités P et R, organes de contrôle des services de police et de renseignements.

Les groupes de la majorité se sont également prononcés en faveur de la création d'une commission d'enquête, dont le début des travaux n'a pas encore été fixé.

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