Rafael Correa, président de l'Équateur: "Le capital au service du citoyen"

Le président équatorien, Rafael Correa.
Le président équatorien, Rafael Correa. - © Tous droits réservés

L’émission Face à l’Info d’Eddy Caekelberghs sur La Première a eu l’opportunité d'un entretien exclusif avec le président équatorien, Rafael Correa. Le président Correa est présent en Belgique dans le cadre du sommet entre l’Union européenne et la Communauté des États d’Amérique Latine et Caraïbes (CELAC). Résolument de gauche, mais d’inspiration chrétienne sociale, inspiré par les héritages de Chavez et Lula, soucieux d’indépendance économique et persuadé que la dette est odieuse quand elle préfère les intérêts financiers à l’intérêt humain, Rafael Correa ose quelques mises en garde et critiques dans cet entretien.

Rafael Correa a deux grandes préoccupations : un développement économique et commercial plus que jamais encadré entre la zone CELAC et l’Union européenne, et le développement de l’enseignement public comme condition de la citoyenneté au 21ème siècle.

Pour lui, la période est propice à renforcer les liens entre l’UE et les pays d’Amérique latine et Caraïbes : l’Europe négocie un possible Traité transatlantique avec les USA et le Canada, il ne peut être question que ce soit au détriment des échanges commerciaux entre l’Europe et les petites et moyennes entreprises de son pays. Ce point a d’ailleurs été évoqué au sommet entre l’UE et la CELAC à Bruxelles ces jours-ci. "Soyons clairs, dit-il, être de gauche ne signifie pas refuser le marché ou les intérêts privés; mais la libéralisation et le capital (surtout financier) doivent être au service du citoyen et pas l’inverse !"

"Dette odieuse"

À propos de la dégradation économique et de la crise (que son pays a connu de manière dramatique en 1999 avec les échecs des politiques drastiques imposées par le FMI et la Banque Mondiale), Rafael Correa met en garde contre ce qu’il appelle la "dette odieuse", celle qui brise les individus, les endette à vie pour le compte de banques et de financiers enrichis par la spéculation. À cet égard, il dit clairement concernant la Grèce qu’il y a péril en la demeure européenne (la question de la dette grecque a été évoquée en marge du sommet UE-CELAC entre Athènes et ses créanciers).

"L’État doit occuper une juste place : pas 'plus d’État' mais 'mieux d’état', dit Rafael Correa. Un État qui prend toute sa place pour rappeler que nous avons des intérêts et engagements collectifs à assumer à défaut de privilégier surtout les intérêts personnels", résume-t-il. Et de rappeler que "nul ne peut se prévaloir d’être de gauche s’il ne défend les services publics et, en particulier, un enseignement public, de qualité, absolument et intégralement gratuit et accessible à tous".

À la question de l’expérience d’un coup d’État avorté qui l’a visé le 30 septembre 2010, Rafael Correa révèle "la grande fragilité des démocraties latino-américaines par rapport à nos vieilles institutions européennes", tout en nous mettant en garde : "il y a quarante ans, vous aviez encore des dictatures ici, en Espagne !". "Mais chez nous, en Equateur, les intérêts des plus gros secteurs privés sont aux mains (notamment les médias privés) de 2% des familles qui ne supportent pas par exemple nos récentes décisions d’imposer (sur le modèle belge, insiste-t-il !) des droits de succession progressifs ; ces quelques nantis pourraient être tentés de fomenter de nouveaux coups d’État parce qu’on s’en prend aux droits de succession : c’est ça aussi la fragilité de nos démocraties", conclut-il.

Calendrier progressif de transition énergétique

Vient encore à l’avant-plan des préoccupations de cet entretien la question de l’écologie et de l’environnement. "Question cruciale de survie", s’exclame Rafael Correa. "Nous ne pouvons pas nous permettre de gâcher du temps. Il faut obtenir (nous en avons discuté au sommet UE-CELAC) des avancées contraignantes au Sommet de Paris à l’hiver prochain, avec des vraies sanctions à la clé. C’est capital et urgent !", martèle-t-il. Tout en rappelant aussi qu’être un pays producteur de pétrole impose deux réflexions : ne pas refuser une exploitation raisonnée des ressources naturelles, mais s’imposer un calendrier progressif de transition énergétique. "Cela fait huit ans que nous y travaillons. Mais huit ans c’est encore trop court pour tout bousculer."

Sur un plan plus personnel et politique à la fois, Rafael Correa insiste sur les racines de sa pensée : la gauche, mais aussi le christianisme social. Marqué par quelques figures emblématiques dans cette zone du monde où il gouverne (Monseigneur Oscar Romero ou Dom Helder Camara, par exemple). Des figures inspirantes qui n’ont pas toujours été portées par l’Église de Rome et ses dignitaires latino-américains dans les années 70 et 80. "Mais avec le pape François, les choses évoluent dans le bon sens." Clin d’œil appuyé aux origines latinos du pape actuel.

Un regret : la fermeture de l’ambassade de Belgique

Un grand regret pour conclure : le président équatorien Correa aime la Belgique, il y a fait ses études (en économie à l’UCL), il a épousé une Belge et rappelle que ses enfants ont la double nationalité, la double culture. Mais il vit mal la fermeture en 2006 de l’ambassade de Belgique (pour raisons économiques) dans son pays et espère que la Belgique (siège de l’UE) pourra réenvisager sa décision.

Son souhait ou son projet pour le siècle qui s’ouvre ? "Éradiquer la pauvreté dans le monde et établir la justice", conclut-il le sourire aux lèvres et la main tendue.

RTBF

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