Thromboses et chutes de plaquettes sanguines : la piste d’une réponse immunitaire pour les rares cas de jeunes patients vaccinés avec AstraZeneca

Une piste fait l’objet de nouvelles publications en preprint, pour expliquer l’apparition de thromboses inhabituelles post-vaccination AstraZeneca, chez de très rares patients. Il s’agit la plupart du temps de femmes, âgées de moins de 50 ans. Phénomène très rare, ces thromboses s’accompagnent d’une chute des plaquettes sanguines, ce qu’on appelle une thrombopénie. C’est la raison pour laquelle l’Allemagne a décidé de suspendre l’utilisation de ce vaccin pour les personnes de moins de 60 ans. De même, le Canada a recommandé de réserver le vaccin AstraZeneca aux plus de 55 ans. La Belgique recommande toujours ce vaccin à partir de 18 ans, sans limite d’âge. Néanmoins, la Task Force vaccination et le Conseil Supérieur de la santé se réunissent ce mercredi soir. Par ailleurs, l’Agence européenne du médicament a annoncé qu’elle se pencherait sur AstraZeneca dès la semaine prochaine.

Après avoir, dans un premier temps, recommandé le vaccin uniquement pour les moins de 55 ou 65 ans, parce que l’étude clinique de phase 3 manquait de données pour les participants de cette tranche d’âge, voilà donc que des pays font exactement l’inverse, cette fois en raison de phénomènes thrombotiques rares et inexpliqués. La Belgique les a rejoints, en limitant pour 4 semaines l’injection du vaccin AstraZeneca aux personnes de plus de 56 ans. Le Royaume Uni, lui, a opté pour le seuil de 30 ans.


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Mais une piste apparaît, pour décrire ce qui se passe chez ses patients, et sans doute en trouver l’explication. Pourquoi chez eux, et pas chez d’autres ? On n’en est pas encore là.

Quelle piste ?

Des chercheurs allemands (hôpital universitaire de Greifswald), dont le Professeur Andreas Greinacher, suggèrent que ce qui se produit chez ces rares patients vaccinés, à savoir la combinaison de thrombose avec une chute de plaquettes, pourrait s’apparenter à un autre phénomène très rare, bien connu des hématologues : chez certains patients qui reçoivent un anticoagulant, l’héparine. Les spécialistes appellent cela "la thrombopénie induite par l’héparine" (TIH ou HIT en anglais), il se produit parfois une telle réaction auto-immunitaire. Le Professeur Greinacher vient de publier ces observations dans The New England Journal of Medicine.

Explication

"Peu de maladies peuvent donner des thromboses (de localisations multiples) et une réduction des plaquettes sanguines (thrombopénie)", explique le professeur Cédric Hermans, responsable du service d’hématologie des Cliniques universitaires Saint-Luc. Parmi celles-ci, les thromboses induites par l’héparine. "Le patient sous héparine développe des anticorps contre un nouvel antigène (un corps extérieur, "agresseur", ndlr). Les anticorps formés activent et consomment les plaquettes (qui chutent) et activent la paroi des vaisseaux sanguins, avec comme conséquence des thromboses veineuses et/ou artérielles. C’est une réaction paradoxale, puisqu’un anticoagulant (héparine) entraîne une réaction du corps qui provoque finalement l’inverse de l’effet attendu : des thromboses."

Un patient qui a fait une réaction de ce type après avoir reçu des héparines ne peut plus être exposé à ce médicament. Ces thromboses très particulières sont rares dans la population générale. C’est pour cela qu’un lien a été établi avec la vaccination.

Quel rapport avec le vaccin ?

L’hypothèse, évoquée en Allemagne notamment, est que sous l’effet du vaccin, il pourrait y avoir un processus un peu semblable, impliquant le même "facteur plaquettaire" qui agit dans la réaction à l’héparine, mais sans qu’il y ait administration d’aucune héparine. Ce facteur s’appelle PF4.

Le Groupe français d’études sur l’Hémostase et la Thrombose (GHFT) estime cette hypothèse plausible. Le professeur Philippe Nguyen, président du Groupe Français d’études sur l’Hémostase et la Thrombose, a répondu aux questions du site français medscape. Pour lui, "il faut revenir sur chacune de ces observations de thromboses ou thrombopénie", car "il s’agit très probablement d’une biologie sous-jacente très complexe". "Il s’agirait d’un mécanisme proche (de la thrombopénie induite par l’héparine) mais pas strictement identique parce que dans le contexte de la vaccination, les patients concernés n’ont a priori pas reçu d’héparine."

Une réponse immunitaire

Mais comment expliquer que des patients vaccinés, qui n’ont a priori pas reçu d’héparine, produisent des anticorps anti-héparine ? C’est toute la question. Le professeur Marcel Lévi, du University College de Londres, partage avec ses confrères et consœurs que lui et son équipe ont identifié trois cas au Royaume-uni de personnes qui ont développé cette très rare thrombose veineuse cérébrale et que l’on a identifié chez ces patients un élément allant dans le sens de cette piste : une très forte réponse immunitaire en anticorps anti-PF4, dirigés contre les plaquettes. Ces patients n’avaient jamais reçu d’héparine auparavant.

De même, le professeur Andreas Greinacher et l’équipe allemande, explique dans l’article qui vient de paraître que dans leur cas, les 9 patients étudiés (8 femmes, âge médian = 36 ans), ont présenté une thrombose débutant 4 à 16 jours après la vaccination. Aucun patient n’avait reçu d’héparine avant l’apparition des symptômes de thrombose. Les quatre patients ont été testés fortement positifs pour ces fameux anticorps anti-PF4, et testés fortement positifs dans le test d’activation des plaquettes en présence de PF4 indépendamment de l’héparine.

Ces spécialistes en hématologie partagent et publient cette piste, non pour faire suspendre la vaccination avec ce vaccin, mais pour que tous soient bien au courant des implications en termes de traitement pour les patients : en effet, il faudrait surtout ne pas traiter l’un de ces patients avec… de l’héparine.

La Société internationale sur la thrombose et l’hémostase (ISTH) a publié ce vendredi une nouvelle déclaration : " Bien que la cause de ces résultats reste incertaine, une réponse immunitaire qui déclenche l’activation et la consommation de plaquettes et des événements de coagulation ultérieurs a été observée chez certains patients. L’ISTH prévient que des études scientifiques plus rigoureuses doivent être entreprises pour déterminer clairement si et comment le vaccin provoque ces événements, comment ils peuvent être diagnostiqués au mieux et pour recommander les traitements optimaux pour eux", a-t-elle déclaré, ajoutant que "pour rappel, le Covid-19 est associé à un risque d’hospitalisation et de décès. La combinaison rapportée de caillots sanguins et de plaquettes sanguines basses est extrêmement rare, et les avantages globaux du vaccin dans la prévention du Covid-19 l’emportent sur les risques d’effets secondaires thromboemboliques."

Beaucoup d’inconnues

L’hypothèse est aujourd’hui confortée par les observations rapportées par des médecins norvégiens dans le New England Journal of Medicine. Les Canadiens vont plus loin et parlent de "thrombocytopénie immunitaire prothrombotique induite par le vaccin" (en anglais VIPIT).

Néanmoins, beaucoup d’inconnues persistent notamment pour comprendre ce qui modifie la protéine PF4 en l’absence d’héparine. Le professeur émérite en immunologie Michel Goldman (ULB) vient de proposer dans une publication – non encore revue par des pairs – que des substances chargées négativement interviennent suite à leur libération par des vaisseaux endommagés.

Extrait du JT du 10/04/2021 à 19H30 :

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