Que dit le rapport d'Yves Coppieters pour la commission spéciale sur la gestion du coronavirus ?

Que dit le rapport d’Yves Coppieters pour la commission spéciale sur la gestion du coronavirus ?
Que dit le rapport d’Yves Coppieters pour la commission spéciale sur la gestion du coronavirus ? - © Tous droits réservés

Après le rapport préliminaire éclairant de la professeure Leïla Belkhir (UCL), sollicitée comme experte par la commission spéciale chargée d’évaluer la gestion de l’épidémie de COVID-19 par la Belgique, un deuxième rapport vient apporter aux députés quantité de grain à moudre pour leurs discussions. Il s’agit de celui du Dr Yves Coppieters (ULB), pointant d’autres aspects défaillants dans la gestion de la crise. L’épidémiologiste propose aux députés d’avoir une discussion générale sur le "Comment on en est arrivé là ?", avant d’entrer dans les détails des raisons possibles. La commission spéciale démarrera ses travaux ce vendredi, par l’examen du rapport de cet expert en santé publique.

Des messages à Sciensano dès le 4 mars

Premier constat, dans la gestion pré-crise, pointé dans le rapport : "un manque important dans l’évaluation des risques et de la riposte par les instances de surveillance (Sciensano) qui conseillent nos décideurs". Certains experts avaient ainsi déjà prévenu de la situation à venir dès le 4 mars 2020, explique le rapport, qui fait mention d’échanges de mails entre experts qui indiquaient que le taux de mortalité devrait tourner entre 0,5% et 0,8%, soit 5 fois plus que la grippe saisonnière, et que "nous devions nous attendre à une épidémie de grande taille en raison de nos faiblesses institutionnelles".

Yves Coppieters précise que ces messages avaient "entre autres été envoyés à Sciensano" et que "l’absence de réaction de ces derniers a montré qu’ils n’étaient absolument pas convaincus, malgré les éléments disponibles à ce moment-là, que le SRAS-CoV-2 soit plus dangereux que la grippe".

Par ailleurs, en démarrage de la crise, il y a eu "des failles techniques (impréparation, négligence, immobilisme…) mais surtout de mauvaises décisions au départ qui ont conduit à mettre en place des structures de gestion 'peu adéquates' pour organiser la lutte contre l’épidémie." Ajoutez à cela les difficultés institutionnelles typiques de la Belgique, et vous aurez un cocktail compliqué. Par ailleurs, pour Yves Coppieters, "la prise de contrôle de la gestion par 'un petit groupe' a constitué un frein au déploiement de stratégies plus globales."

Surveillance épidémiologique peu réactive

La commission devra donc aborder, d’après l’expert, la manière dont la surveillance épidémiologique pré-crise a été effectuée. Car "il semble que les indicateurs de suivi de cette crise n’ont pas été anticipés, malgré une surveillance des maladies infectieuses efficace en Belgique" (au niveau régional, précise-t-il). Seules les hospitalisations et la mortalité spécifique ont été prises en compte dans le suivi de l’épidémie, lors de la première vague, car il était impossible de mesurer la fréquence de la maladie dans la population (incidence) étant donné l’absence de tests.

C’est la raison pour laquelle, selon Yves Coppieters, les décisions ont pris du retard, et notre système de surveillance épidémiologique "peu réactif et non adaptatif" nous a entraînés "droit au confinement" par manque d’éléments d’anticipation.

"Protectionnisme" de Sciensano

Le document pointe ensuite la faible quantité de données socio-épidémiologiques fournies par la Belgique en début de crise, comparativement à d’autres pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, France). Ce n’est que fin mars que les données ont été mises en libre accès par Sciensano, l’institut de Santé publique.

Par ailleurs, les indicateurs ont fluctué dans leur définition : les critères des diagnostics, notifications des décès, critères d’accès aux tests ont été adaptés "en continu". Par exemple, le rapport pointe le fait que "les chiffres […] ont été réajustés sans justifications particulières."

Concrètement, le nombre de tests a varié pour la même période, selon le jour de consultation des données : "le 17 juillet, les chiffres publiés pour la période du 1er mars au 16 juillet étaient : 1.099.936 tests réalisés et 63.238 cas confirmés." Mais "début août, pour la même période" (1er mars – 16 juillet, toujours), on a vu "377.308 tests de plus que ce qui était annoncé dans les statistiques du 17 juillet".

Yves Coppieters admet la possibilité de quelques ajustements, mais pas une différence de 34%.

Des conflits d’intérêts pointés

Outre l’impréparation politique et le manque d’anticipation de la crise sanitaire, le rapport pointe également un souci dans l’identification des experts officiels, en termes de conflits d’intérêts, de multidisciplinarité, représentativité, expérience : "Certains experts sont en lien direct avec des firmes pharmaceutiques, ce qui peut influencer les débats (ces personnes se retrouvaient entre autres dans le groupe de travail Testing). D’autres sont gestionnaires de sociétés privées de développement informatique et d’e-santé, et ont pris le contrôle de certaines stratégies (le suivi de contact par exemple)."

La commission spéciale devra, pour l’expert, rechercher ces possibles conflits d’intérêts "pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé entre autres pour les commandes de masques et du matériel en général (dont les réactifs PCR), le choix des tests validés par les autorités, le développement de l’application du suivi de contact, le choix des futurs vaccins, etc." On se souvient par exemple du contrat passé par l’Etat belge avec la société liégeoise Zentech, jamais suivi par une commande ferme de tests sérologiques.

Par ailleurs, il faudrait questionner la mainmise des experts dans leur communication avec les politiques, qui ne devraient "pas s’éloigner de leur rôle d’expertise et concurrencer les politiques sur le terrain de la prise de décisions".

Pénuries de stocks

Un autre sujet à aborder par la commission a fait couler beaucoup d’encre : la pénurie de masques et de matériel de protection pour l’ensemble des personnels hospitaliers et extra-hospitaliers. Elle a été "dramatique et a favorisé les transmissions". Il faudrait songer à la "nécessité de productions belges dans l’avenir".

Yves Coppieters rejoint sa consœur Leïla Belkhir à propos de la centralisation du testing par la plate-forme nationale (le laboratoire de la KULeuven), décidée par le ministre Philippe De Backer : elle "a aussi été une erreur incompréhensible". Et, plus récemment, il pointe l’absence de communication quant à l’efficacité actuelle du tracing et au nombre de cas secondaires identifiés, et le déséquilibre entre les Régions : la Flandre a "bénéficié d’un avantage lors d’une période cruciale de l’épidémie, alors que les tests étaient rares et sévèrement contrôlés", dit-il.

La gestion des maisons de repos

Un point d’attention particulier concerne les maisons de repos, dont l’épidémie est à distinguer de celle dans le reste de la population. Les questions principales posées par le Dr Coppieters, et à aborder par la commission spéciale sont les suivantes : quelles anticipations ? Pourquoi les tests ne sont arrivés que trop tard ? Y a-t-il eu des directives pour déconseiller d’hospitaliser les résidents et éviter d’encombrer les hôpitaux ? Les maisons de repos "simples", qui ne sont pas des maisons "de repos et de soins", et dont le personnel encadrant est moins nombreux, étaient-elles été capables de gérer la crise ?

Mise en garde sur les "messages dangereux"

Pour Yves Coppieters, la Commission a un rôle majeur à jouer face à la multitude de critiques "souvent subjectives sur la gestion de la crise".

"Si tout n’a pas été optimal", écrit-il, "on observe actuellement différents collectifs qui ont tendance à remettre tout en question et qui véhiculent des messages dangereux qui peuvent influencer la population". Il fait ainsi allusion à une carte blanche publiée dans La Libre et Le Soir par un collectif "de personnalités académiques et de la société civile".

Yves Coppieters adresse donc une mise en garde préalable aux députés : "Si un travail d’analyse et d’esprit critique est nécessaire pour évaluer la gestion de la crise, il ne doit pas nourrir des arguments de ces groupes influenceurs actuels qui n’attendent que d’être soutenus pour renforcer leurs propos".

Auditions de différents acteurs à prévoir

Sur ces aspects, il propose à la commission d’entendre de nombreux intervenants : Sciensano (Directeur, Gestionnaire des données), l’Administration SPF Santé publique, les administrations Santé des trois Régions, les ministres de la Santé des entités fédérées et la Première ministre, les experts officiels, la Fédération des maisons de repos, les directeurs d’hôpitaux, l’Académie de médecine ou autres sociétés scientifiques, Médecins sans Frontières (pour leur appui dans les Maisons de repos et de soins), Médecins du Monde (pour leur appui aux migrants).

Il suggère également d’auditionner d’autres experts dans le domaine écologique, social et économique, psychologique, philosophique et managérial (Laurent Ledoux), des réseaux sociaux, des entreprises digitales, et des théories du complot.

Revoir le système de santé

La note d’Yves Coppieters remonte plus loin dans les causes de cette gestion de la pandémie. Elle en tire également les leçons : "ce bouleversement est peut-être l’occasion de revoir en profondeur notre système de santé, de façon plus globale et systémique". Car certaines défaillances du système de santé mises en évidence pendant la crise étaient "connues depuis longtemps".

Et c’est là qu’on en arrive aux questions de financement, sur lesquelles Yves Coppieters prend une position engagée, disant que ces stratégies de financement des politiques de santé ont été "dominées par la recherche d’économies d’échelle et de réduction des coûts, tout en restant excessivement axées sur le curatif et la technologie". Il pointe du doigt le regroupement en réseaux hospitaliers des dernières années, mené sur base d’une "logique de rationalisation économique". Et il insiste aussi sur la nécessité de renforcer les liens entre hôpitaux et les structures d’aide et d’accueil aux personnes âgées, handicapées, et aux jeunes en difficultés.

Inévitablement, la réflexion devra se pencher également sur la formation du personnel hospitalier et extrahospitalier, son statut et sa rémunération, et peut-être dégager l’opportunité d’une revalorisation. Sans oublier la première ligne de soins : les médecins généralistes, les maisons médicales, les infirmières à domicile, kinés… qui n’ont "d’abord pas été considérés en démarrage de la crise, puis insuffisamment renforcés par la suite".

Enfin, le leadership belge en matière de santé a manqué, d’après Yves Coppieters : "On ne ressent pas un leadership fort qui aurait pu se dégager et être mis en avant".

Sur tous ces aspects, la commission devrait entendre la Fédération des médecins généralistes, des directions d’hôpitaux, du personnel paramédical, des médecins cliniciens et infectiologues et l’ensemble des administrations de la Santé. C’est du moins la proposition de l’expert.

La commission spéciale, qui se réunit ce vendredi, n’a pas encore arrêté la liste des personnes qui seront entendues, et le calendrier de ses auditions. Par ailleurs, les parlements régionaux ont mis sur pied chacun leur propre commission spéciale sur la gestion de la crise, selon des agendas distincts. Le Parlement de Wallonie a ainsi entendu ce lundi le ministre-président Elio Di Rupo.

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