Premier cas mondial chez l’être humain de grippe aviaire H10N3 : une potentielle pandémie ou une broutille ?

La Chine a rapporté ce mardi un premier cas mondial chez l’être humain de grippe aviaire H10N3, un virus de la famille influenza frappant les oiseaux sauvages. Les autorités chinoises assurent que le risque d’une épidémie est "extrêmement faible". Cette phrase pourrait résonner à nos oreilles comme une piqûre de rappel. N’a-t-on pas minimisé également le démarrage de la pandémie de SARS-COv-2 ?

Portrait de ce virus, de son origine, de son potentiel de transmission à l’homme et ensuite, de sa capacité à nous rendre – ou non – la vie impossible, avec Eric Muraille, Maître de recherches au FNRS, biologiste et immunologiste à l’Université libre de Bruxelles.

- Cette forme de grippe aviaire s’appelle H10N3 : que représentent le H et le N dans ce virus ?

- Eric Muraille : Le virus de l’influenza, c’est un virus à ARN assez petit. Il a deux protéines majeures en surface : la protéine H, pour hémagglutinine, c’est le récepteur qui permet la fixation sur l’épithélium des voies respiratoires, et la protéine N, la neuraminidase. Tous les virus sont classés en fonction du sous-type de H et de N. Il existe des H de 1 à 16, et des N de 1 à 9. Ce sont tous des virus influenza, ils fonctionnent un peu tous de la même manière, mais évidemment, en changeant ces protéines, ce qui change surtout, en fait, c’est la capacité d’infection, le type d’espèces qui va être infecté, et également, la capacité à échapper à la réponse immunitaire. De manière assez simple, au niveau des populations humaines, les virus auxquels nous avons été confrontés régulièrement au cours de l’histoire, nous disposons d’une immunité contre ces virus ; les virus que nous n’avons jamais vus, nous n’avons pas d’immunité et eux ont un potentiel de pandémie ou simplement d’épidémie locale.

- Ce virus H10N3 a-t-il justement un potentiel de pandémie ?

- Eric Muraille : Alors, oui. Donc les H10 sont associés aux oiseaux sauvages et sont assez peu fréquents en dehors de ceux-ci. Je crois qu’on en a isolé à peu près 150, 160 en une quarantaine d’années. Donc, il y a eu très peu de contacts avec l’humain. Donc, pas de contacts, ça veut dire pas d’immunité vis-à-vis de ces virus.

- La Chine rapporte une transmission à l’homme. Elle nous dit que le risque d’épidémie est "extrêmement faible". Ça rappelle un peu dans nos esprits un début de SARS-CoV-2 ?

- Eric Muraille : Oui, ça rappelle… Sauf que le SARS-CoV-2, on avait très très peu d’informations au départ. Alors qu’ici, pour les virus de la grippe, ce sont les virus qui sont le plus suivis dans le monde. Donc, on a beaucoup de recul, beaucoup d’expérience, pour ces virus. Et le H10N3 n’est pas nouveau. Il avait déjà été isolé, pas chez l’humain, mais on l’isole depuis plusieurs années. Sa toute première isolation, c’était en 1979 à Hong-Kong chez des oiseaux sauvages. Ensuite, progressivement, on l’a isolé sur des marchés, sur des animaux d’élevage. Et donc, ça n’est pas un virus qui est tout à fait nouveau au bataillon. On le connaît, il a déjà été étudié in vitro. Ici, c’est simplement la première infection humaine rapportée par ce virus.

- Que sait-on en particulier de ce virus ? Quelles sont ses propriétés ?

- Eric Muraille : Il faut différencier deux choses : sa capacité à induire la maladie et sa capacité à être transmis. Souvent, quand un virus n’a pas d’adaptation de l’expérience à l’humain, s’il est capable de l’infecter, il va souvent être assez virulent et dangereux. Et donc, ce qu’on sait du H10N3, en tout cas, chez des mammifères de laboratoire, c’est qu’il est très virulent. Il peut causer des infections assez graves. Ça, c’est démontré. Par contre, en termes de capacité de contagiosité, de transmission, c’est un virus qui en principe, actuellement, n’est pas contagieux d’individu à individu. C’est valable pour le SARS-CoV-2, mais également, pour les virus de type influenza : il y a plusieurs étapes dans l’adaptation à l’humain. La capacité à infecter un humain, c’est la toute première étape. Mais ensuite, généralement, il faut une assez longue adaptation à l’hôte pour que le virus soit capable de disséminer d’individu à individu. Et dans le cas du H10N3, ça n’est pas du tout encore le cas.

- Ce virus a donc pu se transmettre d’un animal – d’un oiseau sauvage – à l’humain, mais pas de l’humain à ses proches ?

- Eric Muraille : Tout à fait. Et c’est le cas des principales infections par virus de grippe aviaire ces dernières années. Donc, ça n’est pas du tout une surprise qu’on observe cette infection. On s’y attendait, étant donné qu’on a retrouvé ce virus de plus en plus dans des animaux d’élevage, et donc qu’il y a des contacts qui deviennent de plus en plus répétés avec ce virus. Mais par contre, ce qui va définir sa capacité à devenir contagieux d’humain à humain, c’est évidemment le nombre d’infections humaines. Plus il y aura d’infections humaines, plus il y a des risques d’adaptations du virus et plus il y a de risques alors de contagion d’individu à individu et un réel potentiel de pandémie. Comme pour tous les virus influenza aviaires, il faut une surveillance, bien isoler les cas, et s’assurer que le virus ne mute pas et ne gagne pas la capacité à infecter l’humain.

- Si jamais, dans le futur, le virus était capable de se transmettre d’humain à humain, aurait-on déjà les antiviraux adaptés pour le combattre ?

- Eric Muraille : Oui. Une grosse différence aussi entre influenza et le SARS-CoV-2, c’est que pour influenza, on dispose d’antiviraux. Il y a plusieurs antiviraux, évidemment, dont l’efficacité  varie en fonction des souches d’influenza, mais on a déjà un certain arsenal thérapeutique. On a également une très très grande expérience dans la production de vaccins contre les influenza. On dispose d’un arsenal qui est aussi rassurant à ce niveau-là et on a également une expérience de contrôle de ces épidémies. Par exemple, pour les grippes aviaires, un ensemble de grippes qui a été assez préoccupant, ce sont les infections par H7N9 en Chine, ça a commencé en 2013, jusqu’à 2017, on a eu plusieurs infections humaines avec un taux de mortalité élevé – il y a par exemple eu 300 morts en 2016-2017 en Chine -, et on a réussi à complètement l’éliminer des élevages par la vaccination. On a une capacité de contrôle et de surveillance pour les virus influenza, ce qui n'était pas le cas dans le cas du SARS-CoV-2. Ici, on a une capacité de surveillance, et donc d’anticipation et de prévention. Donc, il y a un risque potentiel avec ce virus. Actuellement, non. Sur le long terme, il pourrait y en avoir un. Mais en principe, c’est une situation qui est gérée comme pour à peu près tous les virus influenza.

- On peut dire que c’est quand même une piqûre de rappel par rapport aux zoonoses en général, tous ces virus qui peuvent passer de l’animal à l’homme ? Quels seraient les moyens de s’en prémunir ?

- Eric Muraille : Beaucoup plus de surveillance, de prévention. Par exemple, dans le cas du H7TN9 où finalement, on a assez bien réagi, il faut quand même noter, si on veut être critique, que la réaction a été assez tardive. Il y a eu des mortalités humaines dès 2013 et en fait, la réaction de la Chine contre ce virus n’a été développée que quand le virus est devenu agressif pour la volaille. Donc, là, c’est le risque économique qui a en fait mené la Chine à développer une stratégie vaccinale très active, et pas tellement le risque de santé publique, alors qu’il y avait clairement, pour le H7N9, un risque que ce virus s’adapte à l’humain, devienne transmissible d’humain à humain et donc représente une source de pandémie. C’est donc effectivement un rappel et il faut insister sur la prévention de ce type d’épidémie, et sortir vraiment de l’idée que ces épidémies sont un problème local d’un pays. On sait maintenant qu’à chaque fois, il y a un risque de pandémie et donc, c’est l’intégralité de la planète qui peut être mise en danger de cette manière-là.

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