"On crève sous les appels": médecin et infirmiers témoignent de leur combat contre le coronavirus dans les hôpitaux

Dans les hôpitaux en Belgique, les médecins et infirmier(e)s voient de plus en plus de patients affluer face à l'épidémie de coronavirus. Un plan d’urgence a été lancé ce weekend, les hôpitaux réorganisent les services, ils annulent les consultations et opérations qui ne sont pas urgentes. Actuellement, les membres du personnel médical ne sont pas confrontés à une saturation comme en Italie ou dans certains hôpitaux en France. Mais beaucoup s’attendent au pire pour les jours à venir.

Ces professionnels de la santé en hôpitaux n’ont pas le droit de parler à la presse. Les seules informations que nous sommes autorisés à recevoir passent par les voies officielles. Néanmoins, certains médecins ont accepté de nous livrer leurs témoignages de manière anonyme. "On crève sous les appels": seul message que l’un(e) de ces professionnels a le temps de nous donner. "Je me transforme en call center" nous livre un(e) autre médecin. "On utilise même nos gsm privés car les lignes téléphoniques […] ne suffisent pas" explique un(e) autre.

On utilise même nos gsm privés car les lignes téléphoniques […] ne suffisent pas.

Désormais, tout le monde est appelé "sur le front", médecins spécialistes et chefs de service sont réquisitionnés pour les urgences : "Purée c’est clair, nous ça commence à pleuvoir le Covid ici, un (patient) intubé aux soins (intensifs), trois patients positifs à l’étage dont un est resté dans une chambre à 6 lits 24 heures sans masque. Et ça, c’est ceux qu’on détecte, et sans (compter) les 40 frottis en cours. Le personnel tousse mais on teste même plus. Pas de fièvre, tu bosses avec un masque."

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Test pour le Covid-19 à l’Hopital de la Citadelle à Liège, le jour de son ouverture le mardi 10 mars 2020. Les patients envoyés par leur médecin généraliste sont testés dans le garage alors qu’ils sont encore assis dans leur voiture. © BELGA

Il y a aussi ce témoignage touchant d’une médecin et mère de famille: "L’épidémie n’est pas encore à son maximum […] Tout change au jour le jour et je me sens mentalement plus prête à voir le pire qu’il y a 3 jours. Mon souci principal, c'est la gestion des enfants. Éviter qu’ils aillent en garderie car s’ils sont malades, qui va les garder quand je serai au front avec les autres ?" Et elle ajoute : "Vivement dans 3 mois… Si tout le monde respecte la consigne on pourra peut-être voir la fin dans 3 mois…"

Mon souci principal, c'est la gestion des enfants. Éviter qu’ils aillent en garderie car s’ils sont malades, qui va les garder quand je serai au front avec les autres ?

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Test pour le Covid-19 à l’Hopital de la Citadelle à Liège, le jour de son ouverture le mardi 10 mars 2020. Les patients envoyés par leur médecin généraliste sont testés dans le garage alors qu’ils sont encore assis dans leur voiture. © BELGA

En Suisse, "on prévoit le scénario italien"

La semaine prochaine, ça va commencer à être vraiment la merde

Ailleurs en Europe, dans les pays où le virus n’est pas encore arrivé à son pic, les médecins s’inquiètent aussi. Comme celui-ci en Suisse : "Ils sont assez laxistes à mon avis, parce qu’on prévoit le scénario italien ici, on est 10 jours derrière eux. La semaine prochaine, ça va commencer à être vraiment la merde."

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Une infirmière met ses vêtements de protection dans une poubelle après avoir soigné un patient infecté COVID-19 et confiné aux soins intensifs de l’hôpital Bichat à Paris – 13 mars 2020. © AFP

En France : "nous sommes dépassés par les évènements"

Dans l’Est de la France, deux médecins des urgences d’hôpitaux de grandes villes déplorent le fait que la gravité de la situation est encore sous-estimée dans la population. Ils ont décidé d’informer leurs confrères médecins français, belges et suisses par des groupes de conversation avec ces témoignages. Le premier affirme ceci : "L’ouverture des lits COVID ne suffit plus, et l’établissement est quasi à bout des moyens qu’il peut déployer".

Le spécialiste estime être à quinze jours avant le pic de l’épidémie et déjà, il affirme que les urgences de son hôpital sont submergées. Il ne peut que constater la mort de ses patients : "Depuis hier la mortalité dans les secteurs de gériatrie est majeure". Le personnel est déjà à bout de souffle : "Les équipes commencent à s’épuiser, avec un absentéisme qui grandit lié à des cas positifs, même si la solidarité est importante."

Depuis hier la mortalité dans les secteurs de gériatrie est majeure

Son confrère dans un autre hôpital ajoute : "Nous sommes dépassés par les évènements". Et pourtant, "il y avait déjà eu une totale réorganisation des urgences, un renfort en personnel médical et paramédical, une extension des lits de réanimation, la création de zones COVID dédiées au sein de l’établissement […] Toutes les décisions prises et les aménagements sont obsolètes et dépassés […] et pourtant nous étions très prévoyants." Le médecin affirme qu’il manque en permanence 25 à 30 lits et qu’il s’attend à une explosion des cas dans les deux semaines à venir. "Même si le personnel médical et paramédical de nos urgences est formidable, et malgré un soutien indéfectible de notre direction, c’est le matériel qui manque". Et déjà, le docteur sait qu’il devra faire des choix entre ses patients.

Préparez-vous, ainsi que vos personnels, à cette vague majeure. Il y avait un avant Covid-19, il y aura un après Covid-19 avec de très lourdes cicatrices.

Les deux médecins appellent les autres établissements à anticiper "cette crise sanitaire sans précédent". Ils lancent un appel : "Préparez-vous, ainsi que vos personnels, à cette vague majeure. Il y avait un avant Covid-19, il y aura un après Covid-19 avec de très lourdes cicatrices."

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Un médecin s’entretient avec des membres du personnel alors qu’ils observent un patient atteint du nouveau coronavirus COVID-19 à travers une fenêtre de l’unité de soins intensifs de l’hôpital Bichat à Paris – 13 mars 2020. © AFP

Et Italie : voir ses patients mourir seuls

"Elle était grand-mère et voulait voir sa petite-fille. J’ai sorti mon téléphone et je l’ai appelée par vidéo. Elles se sont dit au revoir

En Italie, où la situation est à un niveau dramatique, la Docteur Francesca Cortellaro, chef du service des urgences de l’hôpital San Carlo Borromeo, explique dans Il Giornale qu’elle voit ses patients mourir seuls car les visites sont interdites : "Vous savez quel est le sentiment le plus dramatique ? Regarder les patients mourir seuls, les écouter vous supplier de dire au revoir à leurs enfants et petits-enfants". Grâce à cette médecin, certains patients ont pu dire au revoir à leur famille par vidéo avant de mourir : "Elle était grand-mère et voulait voir sa petite-fille. J’ai sorti mon téléphone et je l’ai appelée par vidéo. Elles se sont dit au revoir. Elle est partie un peu plus tard. J’ai maintenant une longue liste d’appels vidéo. J’appelle cela une liste d’adieu".

Le journal rapporte également ces propos du professeur Stefano Muttini, responsable de la réanimation : "J’ai l’impression de me retrouver dans un tsunami que, quelle que soit la force avec laquelle je me débats, je ne pourrai jamais l’arrêter. Le principal problème est d’inventer de nouveaux lieux." Ces témoignages de professionnels de la santé en Italie ne sont malheureusement pas isolés. C'est tout un pays qui est dépassé par cette crise sanitaire sans précédent. 

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