La rougeole, plaie indirecte de la pandémie de coronavirus pour les enfants des pays pauvres

Un enfant vacciné à Aden, Yemen - 4 avril 2020
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Un enfant vacciné à Aden, Yemen - 4 avril 2020 - © UNICEF/UNI349185/Fahdl - UNICEF/UNI349185/Fahdl

Près de 120 millions d’enfants dans 37 pays risquent de ne pas être vaccinés contre la rougeole cette année. Une conséquence indirecte de la pandémie de coronavirus, qui complique l’accès aux infrastructures de santé, les déplacements et la disponibilité sur le terrain des professionnels de santé, notamment. Or, selon les scientifiques, une diminution de 15% de la vaccination de routine pourrait conduire à près de 250.000 décès d’enfants dans les pays pauvres.

Des chiffres brandis comme un cri d’alarme dans une étude publiée dans Science et qui a été menée par l’UCLouvain, en collaboration avec l’Université de Stanford, la Harvard Medical School et l’Organisation mondiale de la santé.

Aujourd’hui, dans la plupart des pays pauvres, le risque lié à la rougeole, en particulier pour les enfants, est plus grand que la mortalité due au Covid 19 lui-même. "Aujourd’hui, des milliers de petits enfants meurent de la rougeole, c’est certain, pour le Covid c’est une probabilité", pointe Debarati Guha-Sapir, directrice du centre de recherche sur l’épidémiologie des désastres (UCLouvain).

On risque d’être pris par un tsunami du Covid et on laisse tomber certaines choses importantes qui vont revenir après, parce qu’on les avait mises aux oubliettes. La rougeole, il ne faut pas postposer : c’est très transmissible, très endémique, il faut trouver des moyens de continuer les campagnes.

La rougeole est très contagieuse et pour être efficace en termes de santé publique, le vaccin doit être largement utilisé : "Il faut une couverture vaccinale très élevée : 95 à 98% doivent être vaccinés. Si vous êtes en dessous vous créez un groupe de personnes susceptibles d’amorcer une épidémie".

Le risque est encore plus préoccupant dans les pays ou les zones touchés par des conflits, qui rendent les enfants et leurs mères encore plus vulnérables.

Et les conséquences pourraient se prolonger dans le temps : "La réponse immunitaire offerte par le vaccin de la rougeole est meilleure entre les 9 mois et les 18 mois d’un enfant", explique Debarati Guha-Sapir. "A ce moment, l’enfant fait une réponse immunitaire solide et permanente. En dehors de cette fenêtre, il aura beaucoup plus besoin d’une deuxième dose, et dans les pays pauvres vacciner une deuxième fois est un défi".

La RDC particulièrement concernée

La République démocratique du Congo fait partie des pays les plus touchés par la rougeole. Nous avons contacté sur place le dr Xavier Crespin, responsable Santé de l’Unicef sur l’ensemble du territoire. Pour lui, les conséquences de la pandémie de Covid ont exacerbé des difficultés déjà existantes. En RDC, 65% de la population n’est à la base pas vaccinée contre la rougeole. En 2019, plus de 6000 enfants en sont décédés (sans parler des séquelles possibles comme la cécité). Vingt-trois provinces sur vingt-six étaient alors en situation épidémique. Des vastes campagnes de vaccination ont été menées mais cette année, la "dynamique a été cassée".

"Dans les premières semaines, les parents avaient peur de se rendre dans les infrastructures sanitaires", explique le médecin. "Ils avaient peur d’y attraper le coronavirus. Il y a également eu des rumeurs sur des essais de vaccin contre le coronavirus qui ont créé de la méfiance". Du côté du personnel de santé aussi, les difficultés étaient réelles : "Avec le confinement, les activités de terrain ont été réduites et beaucoup ont fait du télétravail. Il était difficile de se rendre dans les infrastructures et les équipements de protection sanitaires manquaient".

Beaucoup d’efforts ont été entrepris, notamment en partenariat avec le Gavi (Global Alliance for Vaccines and Immunization) et depuis peu, la situation se normalise. "Les gens commencent à revenir". La rougeole a tué 910 personnes depuis janvier, essentiellement des enfants de moins de cinq ans. "Si le taux de vaccination n’est pas suffisant pour rompre la transmission, une recrudescence est toujours possible", souligne le médecin, qui rapporte aussi les difficultés actuelles pour effectuer une surveillance épidémiologique efficace.

Pour lui, la vaccination des enfants fait partie des enjeux de santé publique majeurs pour le pays, avec la prise en charge du paludisme, des pneumonies et des diarrhées (trois maladies qui entraînent beaucoup de mortalité infantile en RDC) ainsi que la prise en charge des mères (suivi prénatal et postnatal). "Sur tous ces éléments, nous sommes inquiets car on constate une baisse de la fréquentation et une baisse de la performance dans les indicateurs. Si les gens ne se présentent pas, les enfants peuvent mourir d’une diarrhée."

Les enfants, plus grandes victimes de la pandémie ?

Maud Dominicy, responsable des droits de l’enfant pour Unicef Belgique, partage les préoccupations exprimées, à l’échelle de la planète : "Les enfants ne sont pas les premières victimes du Covid 19 en termes de maladie en tant que telle, par contre on constate que les enfants risquent d’être les plus grandes victimes de la pandémie et que la souffrance et la mort causée par le manque de vaccination pourraient être plus dévastatrices que le Covid 19 lui-même", dit-elle.

"Avant l’apparition de la pandémie, la couverture vaccinale mondiale plafonnait à 85%", ajoute-t-elle. "Depuis l’apparition de la pandémie, le recul est alarmant chez les enfants : pour la rougeole mais aussi pour la diphtérie, le tétanos et la coqueluche, qui sont aussi en chute libre". Des recrudescences de ces maladies sont possibles dans l’immédiat mais aussi à plus long terme.

Sujet JT du 16/07/2020 : Une menace nommée rougeole

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