La fraude scientifique : l'autre virus menaçant la recherche médicale

La fraude scientifique : l'autre virus menaçant la recherche médicale
La fraude scientifique : l'autre virus menaçant la recherche médicale - © Thamrongpat Theerathammakorn - Getty Images

C’est un sujet d’une actualité brûlante, étant donné la masse de publications scientifiques, de valeurs inégales, liées au Covid-19. Il a fait l’objet d’une tribune émanant d’un collectif de médecins dans Le Monde, il y a quelques jours, intitulée "La médecine ne relève pas d’un coup de poker. Ce sujet, c’est la fraude scientifique.

Car scientifique, ne rime plus avec véridique, en termes de publications. Entre les "preprints", les prépublications non soumises à relecture par les pairs, et les études sans groupe témoin, non réalisées en double aveugle, le Covid-19 donne un peu la nausée. Comment s’y retrouver en termes de validité ?

Quelle fraude ?

La Revue de médecine interne consacre un article à la menace du moment : cette fraude scientifique. Les auteurs, François Barde, Nathan Peiffer-Smadja et Arnaud de La Blanchardière, distinguent deux types de fraude : la "fraude proprement dite" à savoir la fabrication, la falsification de données et le plagiat et la "fraude apparentée", c’est-à-dire la manipulation de données, de références et les auteurs de complaisance. Pas joli, joli… Mais ces deux types de fraude sont avoués respectivement par 2% (fraude proprement dite) et 33% des chercheurs (fraude apparentée). C’est moche, pour les médecins, les scientifiques qui perdent en crédibilité, mais aussi pour les patients qui font les frais de ces articles rétractés.

Et donc, près de 2 scientifiques sur 100 admettent avoir déjà fabriqué-falsifié des données et pensent que 14% de leurs collègues y ont déjà eu recours au moins une fois. Une autre source recensée dans l’article estime que 1 à 2% des 1.400.000 articles scientifiques publiés annuellement dans le monde est frauduleux, certains auteurs allant jusqu’à affirmer que la moitié pourrait être faussée.

"C’est effrayant", nous explique Nathan Peiffer-Smadja, jeune interniste à l’Hôpital Bichat à Paris. "Le pire, c’est que ça arrive parce qu’on a intérêt à faire ça. Toutes les institutions valorisent la publication massive. Il faut un changement culturel et institutionnel. Si c’est ça qu’on propose aux nouvelles générations dont je fais partie, elles vont s’écarter."

Les pratiques douteuses

Une autre catégorie de tricherie regroupe les "pratiques de recherche douteuses", qui, disent les auteurs, peuvent parfois être tolérées. Ils citent pour exemple le découpage d’un travail de recherche en plusieurs articles, lorsqu’il s’agit d’études intermédiaires prévues dans le protocole, ou l’auto-plagiat, c’est-à-dire le fait de se citer soi-même, de reprendre partiellement un travail antérieur. Les chercheurs interrogés évaluent à 72% la fréquence des pratiques de recherche douteuse, et 33% reconnaissent y avoir déjà eu recours. Pas terrible, non plus.

Quelles conséquences ?

Le plagiat est la seule fraude qui est susceptible d’être sanctionnée par la voie judiciaire. Il ne porte cependant préjudice qu’au plagié.

Or, les conséquences de ces fraudes variées peuvent être lourdes. Tout d’abord, la foi en la recherche peut en prendre un sacré coup. On se souvent de ce récent article sur l’hydroxychloroquine, de la vénérable revue The Lancet, retiré suite à une levée de boucliers concernant le sérieux de ses données et de la société à la base de la récolte de celles-ci.

Les fraudes dégradent l’image des chercheurs. En France, selon une enquête de 2017, seuls 65% des sondés faisaient confiance aux scientifiques pour le respect des règles et des lois régissant la recherche.

Ensuite, il peut y avoir des effets négatifs en termes de santé publique. Sans parler des queues de patients attendant la recette du professeur Raoult, devant son hôpital à Marseille, souvenons-nous aussi d’une autre publication du Lancet en 1998 : cette dernière établissait un lien entre la vaccination contre la rougeole, la rubéole et les oreillons, et la survenue de l’autisme chez 12 enfants britanniques. L’article a été rétracté en 2010, mais le mal était fait : la vaccination a subi un frein, et le taux d’immunisation contre la rougeole au Royaume-Uni a diminué de 92 à 73%.

Le thermomètre des rétractations

Pour prendre la température des articles bancals, un bon indicateur est le taux de rétractation. Le nombre d’articles scientifiques rétractés a été explosé ces dernières décennies : le premier cas a été rapporté en 1973, et en 2011, on a atteint le nombre de 4449 articles rétractés. Dans 21% des cas, c’était à cause d’erreurs ; mais dans 67% des cas, en raison de mauvaises conduites scientifiques : 43% pour fraude, 14% pour publication dédoublée et 10% pour plagiat. Il s’écoulait en moyenne 33 mois entre publication et rétractation.

Sur le blog Retractation Watch, on retrouve l’ensemble des articles rétractés. Et en 2019, leur nombre a dépassé 20.000. Selon une étude de 2012, la moitié des articles rétractés, tous domaines confondus, concernent des articles médicaux. Il reste cependant du travail : l’Office of Research Integrety a recensé que sur 200 cas de mauvaises conduites scientifiques signalés entre 2007 et 2017, 41 n’avaient pas publié de notice de rétractation, malgré un signalement d’au moins 2 ans pour 35 d’entre eux.

Agir sur les causes

Les chercheurs ont une sacrée pression pour publier le plus possible, selon l’adage "publish or perish". Dans leurs CV, l'"impact factor" de la revue et du rang qu’ils occupent dans la publication est scrupuleusement examiné. En France, existe même le score "SIGAPS" (Système d’Interrogation, de Gestion et d’Analyse des Publications Scientifiques) calculé au départ de ces critères.

Nathan Peiffer-Smadja et les coauteurs soulignent l’absence d’une formation spécifique à l’intégrité scientifique au cours des études médicales : aucune formation obligatoire n’existe pour les étudiants en médecine qui commencent leurs premières publications scientifiques. La formation obligatoire n’existe que pour les étudiants qui passent une thèse en science. Les auteurs recommandent donc la mise sur pied d’un enseignement de l’intégrité scientifique, des différentes fraudes dans les études de médecine.

Et en Belgique ? Ancien Doyen de la Faculté de médecine de l’ULB, Elie Cogan a induit une réflexion suite à un cas de fraude avérée. Il a participé à l’élaboration d’un texte sur l’intégrité scientifique, adopté par les conseils d’administration des universités francophones. Mais il n’existe pas non plus de formation obligatoire à l’intégrité scientifique dans les études de médecine. Une piste à développer chez nous également.

Pourquoi ne pas non plus évaluer les chercheurs également qualitativement, plutôt qu’au nombre de publications parues ? L’Académie des sciences française le recommande depuis 2011. Des pistes de solutions que recommandent de jeunes internistes, qui veulent défendre la rigueur scientifique, contre les charlatans et les imposteurs.