L’épidémie de coronavirus, un poids supplémentaire pour les patients en attente de greffe

La durée d’attente est toujours incertaine pour les milliers de patients du pays inscrits sur une liste de transplantation. Certains attendent plusieurs années, d’autres, plus chanceux, quelques jours à peine. Ce qui est sûr c’est que l’épidémie actuelle de Covid-19 vient allonger les délais d’attente.

Sarah Gury en a conscience. Elle est en attente d’une greffe de foie depuis près d’un an suite à une maladie héréditaire. "Le personnel médical m’a informé que les délais d’attente allaient évidemment être un peu plus longs que d’ordinaire. Les greffes continuent pour les personnes qui risquent de mourir si elles n’en reçoivent pas, mais, pour toutes les personnes comme moi qui sont moins dans l’urgence, ça va être plus long", explique la jeune femme.

Une greffe pour mieux vivre

Ce nouveau foie, Sarah en a pourtant besoin : si elle souhaite un jour avoir un enfant, pour éviter les malaises lors de la moindre activité sportive et pour manger ce dont elle a envie sans en être malade.

Depuis qu’elle est sur liste d’attente, elle ne part plus en vacances, même pas en week-end. Elle a même renoncé à passer Noël en famille en France de peur de rater l’appel de l’hôpital. "Cela fait un an que je me lève tous les matins en me disant que c’est peut-être aujourd’hui que je vais être greffée."

"C’est déjà très long, mais ce serait égoïste de ma part de penser qu’il y a que moi qui suis impactée par le coronavirus. Je pense que la situation actuelle fait qu’il a beaucoup d’autres urgences à gérer que mon petit cas personnel", confie Sarah.

Les soins intensifs réservés en priorité aux patients Covid

Lorsqu’un patient est transplanté, il séjourne souvent pendant plusieurs jours en observation aux soins intensifs. Or, en cette période de crise, les lits dans les unités de soins intensifs (USI) doivent rester disponibles pour les patients gravement atteints par le coronavirus.


►►► À lire aussi : Toutes les infos sur le coronavirus


C’est l’une des raisons pour lesquelles les transplantations non urgentes sont à l’arrêt depuis le début du confinement. "Les transplantations rénales sont quasiment à l’arrêt, sauf les très rares urgences. Pour les greffes du foie, du cœur et des poumons, on étudie un peu du cas par cas. Clairement, il y a des patients à qui l’on a dit : vous pouvez éteindre votre téléphone, on ne vous transplantera pas avant le mois de juillet", explique le Professeur Olivier Detry, chirurgien transplanteur au CHU de Liège.

Moins de prélèvements, donc moins de transplantations

L’épidémie du coronavirus a complètement transformé les soins intensifs explique le Professeur Detry. "Les lits sont occupés par des patients malades d’un point de vue pulmonaire qui ne peuvent pas être donneurs d’organes. Donc globalement, le nombre de donneurs a sensiblement diminué ces dernières semaines. On a beaucoup moins de possibilités de prélever des organes et de transplanter."

Dominique Van Deynse est coordinateur de transplantations aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Lui aussi constate cette diminution. "Si on fait une comparaison entre les 3 premiers mois de 2020 et les 3 premiers mois de l’année dernière, on constate une diminution du nombre de donneurs et du nombre de transplantations réalisées de 22 à 23% par rapport aux années précédentes."

Augmentation de la mortalité en liste d’attente ?

3 images
Karl Martin Wissing, néphrologue à l’UZ Brussel et président de la fédération belge de transplantation. © Gilles Monnat

Le nombre de patients inscrits sur liste d’attente ne diminue pas pour autant. Cela engendre une hausse du délai d’attente. "Le risque, c’est d’avoir une augmentation de la mortalité en liste d’attente. On travaille toujours en flux tendu en transplantation. On perd chaque année des patients sur liste ; un sur cinq en ce qui concerne la greffe de foie. Ce chiffre risque encore d’augmenter, c’est ce que l’on craint en raison de l’épidémie actuelle", s’inquiète le Professeur Detry du CHU de Liège.

Difficile de chiffrer à ce stade les conséquences de cette épidémie alors qu’elle est toujours en cours, mais le Professeur Martin Karl Wissing, président de la société belge de transplantations, nous livre ses estimations fondées sur les chiffres fournis par Eurotransplant : "En mars 2019 il y a eu 48 greffes rénales en Belgique. En mars 2020, il y en a eu 13. Ce qui correspond pour ce mois de mars à une réduction d’environ 70% des transplantations. Pour les autres organes, les réductions varient entre 30% pour les greffes de foie, 50% pour le cœur et le poumon".

Peser le pour et le contre

Bien entendu les transplantations urgentes sont encore d’actualité. "Si on a foie demain, on aura un patient à transplanter, mais ça dépend vraiment de l’offre fournie par les soins intensifs", rappelle le Professeur Detry. Les médecins pèsent plus que jamais les bénéfices de la greffe par rapport aux risques encourus dans le contexte de l’épidémie de Covid-19.

"Je suis un transplanteur passionné depuis plus de 30 ans. Cela me fait de la peine de ne pas pouvoir transplanter en ce moment, mais notre priorité est de ne pas soumettre les patients à un risque excessif. Ils sont très fragiles et susceptibles de développer des infections sévères", explique le Professeur Wissing de l’UZ Brussel.

"Lorsqu’il ne s’agit pas d’une extrême urgence, personnellement, je pense qu’il faut attendre et faire ces greffes dans des situations qui sont acceptables au niveau du risque infectieux", ajoute-t-il.

En effet, les patients transplantés sont soumis à un traitement immunosuppresseur pour permettre à leur corps de ne pas rejeter le greffon. Frédéric Delsaute en sait quelque chose, il a bénéficié d’une greffe de rein il y a 18 mois. "C’est le côté un peu moins gai de la greffe, on est obligé de prendre des médicaments immunosuppresseurs. Ces médicaments font que l’on est beaucoup plus sensible à tous les virus et bactéries."

Patient transplanté, patient à risque

Les patients transplantés nécessitent une prise en charge toute particulière. Le Professeur Wissing rappelle que ces patients doivent être extrêmement attentifs aux signes évocateurs d’une infection par ce coronavirus et rapidement contacter le médecin et leur centre de transplantation afin de pouvoir réaliser des tests rapidement et éventuellement adapter leur traitement.

L’un de ses patients, Frédéric Delsaute, 53 ans, a contracté le coronavirus : "Je crois que, pour toutes les personnes comme moi, c’est un véritable devoir d’être très prudent du fait d’avoir été greffé, on ne le répétera pas assez".

Aujourd’hui, Fréderic se remet de son hospitalisation. "Les médecins ont constaté que j’étais à un stade avancé de la maladie. Le mardi a été la pire journée, j’ai même craint pour ma vie et le mercredi matin la fièvre était tombée. Quand l’amélioration s’est fait sentir, j’ai réalisé que j’étais passé par le chas de l’aiguille et que j’étais très chanceux. Je suis une personne à risque. J’y ai échappé une fois, je n’ai pas envie de repasser par là. Je reste le plus possible confiné. La vie vous sourit, je lui souris aussi", conclut-il avec émotion.