Journal de bord de la Commission fédérale COVID-19 : en février, l’Europe "arrogante" envoyait 55 tonnes de matériel à la Chine…

Après le faux départ du mois de juillet, le faux départ du 4 septembre, ce vendredi 18, c’était enfin le vrai coup d’envoi. Avec, au programme, l’audition d’un représentant de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) et un fonctionnaire du SPF Santé publique, chargé des relations internationales. Mais ce vendredi matin, les députés ont dû subir une douche froide : par simple courriel, le "Director of Business Operation" de l’OMS Europe, David Allen, a informé le président de la Commission spéciale COVID-19 que l’audition prévue de Dr. Hans Kluge ne pouvait avoir lieu. Cette annonce, transmise en tout début de matinée aux membres de la Commission spéciale, a suscité une très contagieuse mauvaise humeur, les uns demandant que le président de la Commission Robby De Caluwé réinsiste auprès de l’OMS, les autres estimant que le statut même de "Commission spéciale" était insuffisant, que sans les pouvoirs d’une "Commission d’enquête", ce genre d’incident surviendrait régulièrement, que la population pourrait légitimement penser qu’il y a des choses à cacher. Chacun et chacune allant de sa petite phrase, pendant de très longues minutes, alors que Lieven De Raedt, le chef de service relations internationales du SPF Santé publique, attendait patiemment de pouvoir s’exprimer. Le prix de la déclaration la plus "limite" revenant au député MR Michel De Maegd : celui-ci a comparé l’absence de l’OMS à l’annulation de l’artiste principal d’un concert à Forest national, ne laissant au public que la première partie. Lieven De Raedt aura apprécié…

Notons, tout de même, que le message électronique adressé par l’OMS, et dont nous avons pu prendre connaissance, laisse parfaitement ouverte la possibilité pour le Parlement d’entendre l’institution internationale. L’OMS prépare une note sur la façon dont son staff peut communiquer avec les parlements nationaux. L’OMS est prête à répondre à des questions de façon écrite. Et qu’après la publication de la note de la direction générale de l’OMS, le docteur Hans Kluge était prêt à se présenter face aux députés. Le sentiment général de ceux-ci était tout de même assez négatif. Il ne faudra pas beaucoup plus d’absences de dernière minute pour qu’une majorité de députés exigent de "switcher" vers une Commission d’enquête.

"L’arrogance européenne"

Après plus d’une heure de discussions où les différents partis ont tenu, à peu de chose près, les mêmes propos, Lieven De Raedt a pu enfin prendre la parole. Ce fonctionnaire belge a proposé une ligne du temps assez intéressante sur la façon dont les institutions internationales avec lesquelles il est en contact comme l’OMS ou l’ECDC (centre européen de prévention et de contrôle des maladies) ont transmis certaines informations. Selon lui, entre le premier cas communiqué à l’OMS par le Chine, le 31 décembre 2019 et la proclamation du COVID-19 comme "urgence de santé publique de portée internationale", le 30 janvier 2020, il s’est écoulé un petit mois, "ce qui est rapide" souligne Lieven De Raedt, alors qu’à ce moment-là, il n’y avait que 82 cas hors Chine. Beaucoup moins rapide, et rétrospectivement assez catastrophique, sera la réaction européenne : "en février, on pensait devoir aider l’Afrique à gérer ce virus. On avait confiance dans nos systèmes de soins de santé." Le 13 février, un Conseil européen sur le COVID-19 conclut sur la nécessité de respecter les recommandations de l’ECDC et de l’OMS, sur l’absence de restrictions de voyage, de contrôle de la température dans les aéroports, sur la solidarité avec la Chine et les pays les plus pauvres. "Le 23 février, la Commission envoie 25 tonnes de matériels d’EPI (équipements de protection individuelle). Plus tôt dans le mois, les États-membres avaient envoyé 30 tonnes d’EPI" explique Lieven De Raedt. Ce même jour, la situation italienne est évoquée, avec ses mises en quarantaine et ses clusters, sans que cela ne provoque d'émotion la moindre émotion... Le fonctionnaire belge l’a répété à plusieurs reprises, c’est toujours plus facile avec le recul.

Reste qu’envoyer, au total, 55 tonnes de matériel de protection en Chine montre bien qu’il y a lieu de s’interroger sur "l’arrogance" européenne par rapport au coronavirus, selon le terme d’une membre de la Commission spéciale… 

La fin février est un moment "charnière" pour la Belgique et l’Europe : ce sont les vacances de Carnaval, de nombreux touristes convergent vers l’Italie, là où un premier cluster de 16 cas est détecté le 21 février, 60 cas de plus le lendemain. C’est ici qu’il y a lieu d’avoir des regrets.

"Une vitesse de propagation sous-estimée"

Lors des retours d’Italie, "on aurait dû tester plus, les définitions de cas étaient trop restreintes. Les voyageurs de retour n’étaient pas testés systématiquement, les asymptomatiques non plus. Au niveau de l’Union européenne et de l’OMS, on a laissé passer des opportunités. Il aurait fallu réagir plus fermement en Chine et en Italie avec des restrictions de voyage, des quarantaines. On aurait dû être plus strict, dès le début. La vitesse de propagation du virus a été sous-estimée" selon l’avis personnel de Lieven De Raedt.

La fermeture des frontières – "inattendue et très rapide" – n’était pas conseillée et n’a pas aidé à restreindre la propagation du virus. La collaboration internationale en a pâti au profit du "chacun pour soi", selon l’expert, avec une Italie qui s’est sentie "abandonnée" par ses partenaires européens. Aujourd’hui, la collaboration à propos du virus est "plus positive".

Et la Belgique dans tout ça ? Avant même l’alarme sonnée par l’OMS le 30 janvier, une première réunion belge s’était tenue le 23 janvier. Pour Lieven De Raedt, la Belgique a "bien suivi les recommandations internationales tant au niveau des experts que chez les politiques." L’OMS et l’ECDC ont une réputation très forte, suivre leurs conseils était donc la marche à suivre, même si, note le fonctionnaire "il y a eu peu de recommandations politiques fermes."

L’OMS est "fragile"

Après sa présentation, Lieven de Raedt a été assailli de questions par les députés de la Commission. Il n’a pu répondre à la plupart d’entre elles, celles qui concernaient plutôt l’OMS ou des éléments hors de sa compétence, comme la gestion du matériel. On soulignera tout de même que l’expert aura pu apporter de l’eau au moulin des multiples interrogations apparues sur le rôle qu’a joué l’OMS. Cette organisation dépend avant tout de ses Etats-membres, elle n’a pas la capacité de contraindre ceux-ci à agir, dans un sens ou dans l’autre. "L’OMS n’est pas en position de force. C’est une institution plutôt modeste, avec un budget entre 3,5 et 4 milliards par an, et peu de rentrées fixes. Elle est donc très dépendante de ses membres pour son financement, ce qui n’est pas sain. Elle reste innocente, jusqu’à preuve du contraire. L’OMS mérite notre soutien. En cas de crise sanitaire, elle est dépendante des Etats qui décident, ou pas, de prendre des mesures." Pour Lieven De Raedt, se demander pourquoi la Chine n’a pas agi plus tôt "est une question pertinente. Une évaluation externe va avoir lieu dans les semaines à venir." La création d’une équipe d’enquête indépendante sous bannière de l’OMS, capable d’examiner la situation sur le terrain, serait une bonne chose.

L’expert a l’espoir que la volonté affichée de la Commission européenne de construire une Europe de la Santé plus forte permettra de répondre plus efficacement à de potentielles nouvelles pandémies. En ce qui concerne une deuxième vague du COVID-19, "des budgets ont été libérés, des stocks stratégiques ont été constitués, des approvisionnements communs pour certains médicaments ont été lancés."

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