Coronavirus : peut-on faire confiance à l'OMS ? "Ce que dit Trump n’est pas honnête", selon Jean Macq

Le président américain Donald Trump a-t-il raison de suspendre les financements américains à l’OMS ? L’Organisation mondiale de la Santé est-elle, comme il le dit responsable de la pandémie de Covid-19 ?

Selon le président, l’Organisation a diffusé de fausses informations, elle a commis des erreurs et elle a suivi les chiffres donnés par la Chine.

Faut-il dès lors remettre en question cette organisation ? Ou faut-il au contraire continuer à lui faire confiance ? Réponses avec le Docteur Jean Macq, expert en santé publique à l’UCLouvain.


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Quel est votre avis sur la décision du président américain ? C’est de la com' ? Ou a-t-il raison sur le fond ?

"Son attitude est logique par rapport à son discours politique et ce qu’il a toujours défendu : 'America first', l’Amérique d’abord. L’OMS est une structure qui est l’émanation d’un ensemble d’Etats, et qui est donc par définition multilatérale. Il est logique que Trump soit contre l’OMS.

Par ailleurs, l’OMS est une structure dans laquelle les Etats ont chacun leur représentation. Actuellement, le directeur de l’OMS est africain (ndlr. Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus).

De ce point de vue, à l’OMS, ce n’est pas comme à la Banque mondiale et au FMI. Ça change la donne au niveau des décisions. Donc pour Trump, ce n’est certainement pas intéressant de voir des Etats qui n’ont d’habitude pas la parole et qui prennent le dessus par rapport à des pays comme les Etats-Unis."

Et sur le fond, a-t-il raison de critiquer l’OMS ?

"Je pense que dans la tête des gens, il y a une confusion. On croit que l’OMS est une structure qui ne donne que des recommandations scientifiques et techniques.

On oublie que l’OMS dépend d’un ensemble d’Etats et que la prise de décision au niveau cette organisation n’est pas que technique, mais aussi politique.

Elle dépend des avis d’un ensemble de politiciens qui viennent des 194 États membres de l’OMS. […] C’est une structure qui essaye de trouver un juste milieu entre des priorités scientifiques, politiques, économiques et sociales. C’est cela le rôle de l’OMS."


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Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à la fin d'un point de presse quotidien sur le COVID-19, alors qu'il vient d'annoncer le 11 mars 2020 que la nouvelle épidémie de coronavirus peut désormais être qu © AFP

Peut-on critiquer la gestion de la crise du Covid-19 par l’OMS ? Certains affirment qu’elle aurait dû aller enquêter en Chine par exemple…

"Dans certains pays l’OMS est très efficace pour contrôler des épidémies. Avec Ebola au Congo, l’OMS joue un rôle très important dans l’organisation de la riposte au virus. Pourquoi ? Parce que cette organisation a les structures pour la surveillance épidémiologique, mais aussi les capacités techniques pour répondre à ce type d’épidémie, si l’état lui-même n’a pas les capacités de le faire.

L’OMS agit à la demande d’un Etat, pas contre un Etat. Ainsi, l’OMS ne pourrait pas aller en Chine contre l’avis de la Chine. Et c’est le cas de toutes les structures multilatérales."

L’OMS ne pourrait pas aller en Chine contre l’avis de la Chine. Et c’est le cas de toutes les structures multilatérales.

Donald Trump est-il malhonnête en accusant l’OMS ? Puisque ce n’est pas son rôle d’envoyer des scientifiques pour enquêter en Chine…

"L’OMS peut envoyer des scientifiques si la Chine est d’accord, mais elle ne peut pas imposer ses scientifiques. Et Trump le sait très bien. Il joue un rôle de politicien intéressé par sa réélection. Ce qu’il dit n’est pas honnête.

Des scientifiques peuvent aller surveiller des épidémies à condition que ces pays soient d’accord de recevoir ces scientifiques.

Par ailleurs, Donald Trump a eu une attitude moins efficace que l’OMS face à cette épidémie jusqu’à présent. Donc évidemment son attitude n’a aucun sens d’un point de vue du contrôle de l’épidémie et de sa gouvernance mondiale."

Donald Trump a eu une attitude moins efficace que l’OMS face à cette épidémie jusqu’à présent.


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Le 11 avril 2020, des agents de sécurité portant des combinaisons de protection contre les matières dangereuses se tiennent devant l'hôpital Wuhan Leishenshan à Wuhan, dans la province centrale de Hubei en Chine. © AFP

L’OMS n’a donc pas de pouvoir sur les Etats, qui restent souverains en matière de santé et de partage d’information. C’est un frein à son bon fonctionnement ?

"Le rôle de l’OMS est comparable à celui du GIEC dans le cas du réchauffement climatique. Il y a des groupes d’experts, mais leurs avis sont à chaque fois contrebalancés par des priorités politiques, économiques et sociales. À l’OMS, c’est donc la balance des deux qui est le résultat de ce qui est décidé.

Je crois que c’est une bonne chose, pour moi ça n’a pas de sens que la prise de décision au niveau national ou international soit uniquement basée sur des données techniques. Ça doit aussi tenir compte d’autres priorités. C’est vital, c’est capital selon moi."

Mais c’est en même temps la limite de cette organisation mondiale alors ?

"Oui, c’est la limite de cette organisation mondiale et c’est pour cela bien sûr qu’il faut des organisations non gouvernementales en parallèle. Elles ont un rôle à jouer, parce qu’elles ne sont pas dépendantes des états. Elles peuvent se rendre sur place, elles peuvent agir plus rapidement et ne sont pas issues d’un pouvoir politique."


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Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres (au centre gauche), assis à côté de Tedros Adhanom Ghebreyesus (au centre droit), directeur général de l'OMS, fait le point sur la situation concernant le COVID-19 au siège de l'OMS à Genève, le 24 © AFP

Est-ce qu’on peut dire qu’au début de la crise sanitaire, l’OMS a minimisé la gravité de la situation ?

"Je ne sais pas si l’OMS a réagi assez vite ou pas. Mais ce qui est certain, c’est que le message de la Chine était flou. On ne sait pas ce qu’il s’est passé en Chine ! Et je ne suis pas sûr que l’OMS était outillé pour savoir que qu’il s’était passé.

Le message de la Chine était flou. On ne sait pas ce qu’il s’est passé en Chine !

Alors c’est vrai qu’au départ, l’OMS a un peu minimisé. On ne sait pas très bien pourquoi, mais on l’a vu. D’autres Etats ont aussi minimisé la crise dans leur réaction à la pandémie.

Mais ensuite, l’OMS s’est adapté progressivement… Peut-être un peu tard. Mais comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Italie.

Ce qui est important, ce n’est pas de critiquer ce qui a été fait, mais d’adopter cette attitude : j’apprends sur la base des erreurs pour m’adapter. Les Britanniques et les Américains se sont finalement adaptés. 

En Belgique aussi, on a commencé par un certain type d’action, puis on s’est adaptés, et on sait qu’on va encore s’adapter. […] L’OMS a fait et fait ce que beaucoup d’Etats et de nations font pour le moment. "

Quels ont été les rôles prépondérants de l’OMS dans cette crise sanitaire ?

"L’OMS a réagi, peut-être avec retard, mais elle a pris des décisions qui ont du sens. Elle a déclaré la pandémie. Et faire cela, ça peut avoir des impacts importants sur la manière dont les états interagissent, sur l’organisation des voyages. L’OMS émet régulièrement des recommandations. Celles-ci sont adaptées dans les différents pays. Elles ne sont pas statiques."

Certains Etats prennent tout de même un certain temps avant d’écouter l’OMS…

"C’est vrai, des états prennent du temps, d’autres agissent vite. Il est important de garder aussi à l’esprit que chaque état agit selon son contexte local.

Il est normal que la Belgique prenne des décisions un peu différentes de ce qui est recommandé par l’OMS, en fonction de ses spécificités nationales. C’est ce qui doit être fait dans tous les cas avec les décisions de l’OMS. C’est vital. Copier-coller les recommandations, ça ne mène nulle part."

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