Coronavirus: les marchés d’animaux sauvages en Chine sont un "cocktail explosif"

Le marché d’animaux sauvages de Wuhan, épicentre de la pandémie de Covid-19, est désormais mondialement connu. Chauve-souris et pangolins qui s’y vendaient seraient bien, selon plusieurs études scientifiques, les sources de transmission du nouveau coronavirus à l’homme.

La Chine a dès lors décidé d’interdire le commerce et la consommation d’animaux sauvages, très prisés malgré les conventions internationales. À l'avenir, pour tenter de limiter la transmission d’un nouveau virus de l’animal à l’homme, faudra-t-il renforcer les contrôles des marchés, voire instaurer un "tribunal sanitaire" international ? Nous avons recueilli l’avis de scientifiques belges.

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Un vétérinaire du Save Vietnam Wildlife (SVW), tenant un pangolin blessé dans le parc national de Cuc Phuong au Vietnam. Le pangolin est devenu le mammifère le plus trafiqué au monde en raison de la demande croissante en Asie pour ses écailles pour la méd © AFP – Octobre 2016.

De la chauve-souris au pangolin… Puis vers l’homme

Depuis le début de la pandémie du Covid-19, plusieurs études ont été publiées sur les origines de ce nouveau coronavirus. Selon le Professeur de virologie et chercheur à l’UCLouvain Jean Ruelle : "Il est très clair que la chauve-souris est un réservoir de plusieurs coronavirus". 

Selon une récente étude, les génomes du Covid-19 et de ceux qui circulent chez cet animal sont identiques à 96%. Mais le virus de chauve-souris n’est pas équipé pour se fixer sur les récepteurs humains. La chauve-souris est donc vraisemblablement ce qu’on appelle un animal "réservoir", c’est-à-dire un animal qui héberge le virus sans être malade, mais qui le transmet à une ou plusieurs espèces.

"Ensuite les chercheurs ont essayé de découvrir le chemin de transmission possible. Après analyse, il apparaît que le pangolin serait ce qu’on appelle un hôte intermédiaire probable". Le pangolin est un petit mammifère à écailles menacé d’extinction. Sa chair délicate est très prisée par des gourmets chinois et vietnamiens, tout comme le sont leurs écailles, leurs os et leurs organes par la médecine traditionnelle asiatique.

Après avoir testé un millier d’échantillons provenant d’animaux sauvages, les savants ont déterminé que les génomes de séquences de virus prélevés sur les pangolins étaient à 99% identiques à ceux trouvés sur des patients atteints du nouveau coronavirus. "Les études scientifiques se rejoignent sur ce point, cela devient donc une hypothèse probable. En plus de ces données génétiques, il y a un faisceau de présomptions par rapport à la présence de l’animal sur les marchés."

Le coronavirus avait été repéré en décembre sur un marché d’animaux de Wuhan (épicentre chinois de la pandémie). De nombreux experts chinois estiment donc que ce marché de Wuhan est le point de départ du nouveau coronavirus.

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Les douaniers de Hong Kong avaient dévoilé une saisie record d’écailles de pangolin en février 2019. Une manière de souligner le rôle central de la ville dans le lucratif et florissant commerce illégal d’animaux sauvages. © AFP

La Chine interdit "complètement" le commerce d’animaux sauvages…

Fin février, 2020, la Chine a annoncé interdire "complètement" et immédiatement le commerce et la consommation d’animaux sauvages, puisque la pratique était désormais fortement suspectée dans la propagation du nouveau coronavirus.

… Mais pour combien de temps ?

Ce commerce d’animaux sauvages avait également été interdit lors de la crise du SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère) en 2002-2003, un coronavirus dont la transmission avait aussi été incriminée à la consommation d’animaux sauvages.

Mais il avait rapidement repris. Des organisations militant pour la protection des animaux accusent donc la Chine d’avoir trop longtemps toléré un commerce caché d’animaux exotiques utilisés pour la cuisine ou la médecine traditionnelle.

Ces marchés d’animaux sont "un cocktail explosif"

Les marchés d’animaux sauvages et domestiques existent partout dans le monde. Mais en Asie, "La particularité, c’est que les espèces sur les marchés sont nombreuses et variées. C’est ancré culturellement, il y a un goût pour cela. Dans ces marchés, il y a donc un mélange qui favorise des événements comme l’émergence du Covid-19" explique la Professeure de géographie médicale de l’UCLouvain Sophie Vanwambeke. "La Chine, en outre, se distingue par le gigantisme de sa taille et de sa population. Par cet aspect "volume, c’est donc un territoire particulièrement à risque par rapport à d’autres régions dans le monde."

De plus, selon la Professeure, les Asiatiques ont une "préférence pour la viande qui vient d’un animal récemment abattu : quelques heures ou quelques minutes avant l’achat. Les animaux sont vivants dans le marché jusqu’au dernier moment. Cela favorise la circulation des pathogènes."

Les animaux sont vivants dans le marché jusqu’au dernier moment. Cela favorise la circulation des pathogènes.

Mais ces marchés ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Aujourd’hui, les activités humaines donnent de plus en plus la possibilité aux virus de se multiplier : "Quand on empiète sur les milieux naturels pour l’agriculture et l’urbanisation, quand on place des élevages sur les routes des oiseaux migrateurs, ou quand on se promène dans des forêts, ce sont toutes des activités humaines qui ont pour résultat d’interférer avec le fonctionnement des écosystèmes". Conséquence, dans certains cas, les virus trouvent un chemin pour migrer vers une espèce domestique ou vers l’humaine. C’est un processus normal de multiplication, mais qui est aggravé par un phénomène global d’empiétement de l’humain sur les zones naturelles selon la Professeure Vanwambeke. "Dans la plupart des régions d’Europe, il y a des humains partout. C’est pour cela notamment que la grippe aviaire est très c’est surveillée et qu’il y a beaucoup de recherches sur les maladies à tiques." Dans d’autres régions du monde, le cocktail est plus néfaste encore : changements environnementaux, biodiversité abondante, empiétements importants. "C’est ce qui provoque des événements comme ceux du SRAS et du Covid-19. Pour Ebola par exemple, dans l’Afrique de l’Ouest, le cocktail était très mauvais : circonstances sanitaires et politiques difficiles, couplées avec la consommation de viande de brousse."

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Une vendeuse devant de la viande de brousse séchée, au marché Ajegunle-Ikorodu de Lagos au Nigeria. L’apparition de la fièvre mortelle Ebola en 2013 avait ravivé les inquiétudes concernant les risques sanitaires liés aux traditions africaines séculaires d © AFP – Août 2014

Sanctionner les marchés d’animaux sauvages ?

Afin de limiter la survenance d’un autre virus transmis d’un animal à l’homme dans le futur, faut-il dès lors mieux réguler les marchés d’animaux sauvages et domestiques ? Dans une interview donnée à France Culture, le Docteur Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses et professeur émérite à Sorbonne Université se dit inquiet par "l’indifférence" dans cette crise au sujet du point de départ du Covid-19.

Il faudrait créer une sorte de tribunal sanitaire international

Le Professeur estime qu’il faut aller plus loin en ce qui concerne la surveillance et les sanctions relatives au trafic d’animaux sauvage. En théorie, une convention internationale encadre les ventes, mais "En Chine, notamment, cette convention internationale n’est pas respectée. Il faudrait créer une sorte de tribunal sanitaire international. On voit bien que si on demande à chaque pays de s’organiser nationalement, rien ne changera." 

Selon lui, c’est toute une culture qu’il faut remettre en question à plusieurs endroits du monde "Au Laos, dans la campagne, il y a beaucoup de marchés où les animaux sauvages sont vendus comme des poulets ou des lapins. Dans l’indifférence générale, car c’est la culture locale. Or la culture est la chose la plus difficile à faire évoluer dans un pays."

Un tribunal sanitaire : vraiment utile ?

Les chercheurs belges que nous avons interrogés sur le sujet sont plus nuancés. Pour le virologue Jean Ruelle, l’idée d’un tribunal n’est pas mauvaise, "Mais cela dépend ce qu’on met dedans, si le tribunal n’implique pas les pays concernés, ça ne sert à rien. Le but, c’est de traquer les pratiques, mais surtout, de confronter les États à leurs responsabilités, sinon c’est contre-productif. A fortiori si on mobilise des spécialistes médicaux, qui dès lors ne seraient pas disponibles pour d’autres missions." 

Pour le spécialiste, l’objectif, c’est avant tout que les conventions internationales soient respectées en permettant et que l’on permette aux contrevenants de revenir dans la légalité.

Selon la Professeure Sophie Vanwambeke, "Réfléchir à un tribunal sanitaire n’est utile que si on se pose aussi la question suivante : pourquoi ces marchés existent ?"

Et de manière plus large, "Au-delà du cliché du consommateur de viande chinois, quel est le rôle de ces marchés en tant que source de revenus pour les vendeurs et les producteurs ? Est-ce crucial pour leur propre survie économique ?"

 La question est brûlante : dans quelle direction et comment faut-il rediriger le système de production et d’alimentation ? Avec quelles conséquences pour les producteurs ? Les spécialistes s’accordent sur ce point, il faut se poser la question maintenant.

Journal télévisé du 07/02/2020

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