Coronavirus : les cinq péchés capitaux de la vaccination belge

Qui va gagner ? Le lièvre ou la tortue ? La fable de La Fontaine connaîtra-t-elle l’issue morale attendue ? La tortue, alias la vaccination contre le Covid-19 en Belgique, franchira-t-elle la ligne d’arrivée avant le lièvre, alias la remontée des hospitalisations, le relâchement de l’adhésion aux mesures, et la part croissante des variants plus contagieux ?

En attendant l’issue de la fable, listons les cinq péchés capitaux de la vaccination dans notre pays : quels sont les points problématiques dans la stratégie belge ?

1. Les patients qui ont eu le Covid

Les études le montrent avec de plus en plus d’acuité, et la dernière en date, dans The Lancet, pourrait être décisive : une seule dose de vaccin s’avère amplement efficace chez les patients ayant développé le Covid-19. Cette étude concerne le vaccin Pfizer-BioNtech chez les patients déjà infectés par le SARS-CoV-2.

Les données sérologiques apportées suggèrent que pour les individus qui reçoivent le vaccin à ARN messager de Pfizer, une approche intéressante serait de réaliser un test sérologique préalable avant la première dose de vaccin, pour prioriser les deux doses pour les personnes qui n’ont pas eu le Covid-19.

En France, la Haute Autorité de Santé a d’ailleurs recommandé mi-février d’attendre "minimum trois mois" et "de se rapprocher des six mois" après la fin des symptômes pour vacciner une personne ayant contracté le Covid-19. Dans ce cas-là, il ne faudrait utiliser qu’une seule dose.

Pourquoi ne pas réaliser ce test sérologique préalable pour les personnes ayant développé le Covid-19 ? Crainte logistique ? Lourdeur administrative ? Rigidité par rapport aux protocoles de départ ?

Face à une pénurie potentielle de vaccins, la question de la priorisation est judicieuse. D’autant plus que bon nombre de médecins ou soignants infectés préalablement le savent : ils ne prendront pas la 2e dose, car leur immunité pourrait être surstimulée, au risque d’une réaction inflammatoire excessive.

2. AstraZeneca et les plus 55 ans

Début février, la taskforce vaccination avait sollicité l’avis du Conseil supérieur de la santé à propos du vaccin AstraZeneca : fallait-il le recommander au-delà de 55 ans, puisque l’étude clinique de phase 3 manquait de données dans cette tranche de la population ? La réponse était non.

A peine quinze jours plus tard, la Belgique déclarait qu’elle pourrait, en fonction de nouvelles données disponibles, revoir cette décision. Mais à la fin du mois de février, la situation était toujours inchangée : le vaccin d’AstraZeneca et de l’université d’Oxford demeurait recommandé uniquement de 18 à 55 ans.

Entretemps, le 10 février, l’Organisation mondiale de la Santé déclarait que ce vaccin était valable également pour les plus de… 65 ans. Certains pays ont en effet placé la limite à cet âge correspondant pour beaucoup à la fin de la vie active. La Belgique a choisi la limite de 55 ans parce que c’est à partir de cet âge-là que l’on manque de données.

Le Conseil supérieur de la santé doit donc, à présent, rendre un nouvel avis sur l’efficacité du vaccin d’AstraZeneca pour les plus de 55 ans. Un mois plus tard, des données en plus, il semble logique de revoir la décision. Car une étude de l’Université d’Edimbourg, toujours en prépublication, sur la vaccination de la population écossaise, a montré que chez les personnes âgées de 80 ans et plus – l’un des groupes à risque le plus élevé – la vaccination était associée à une réduction de 81% du risque d’hospitalisation au cours de la quatrième semaine, pour les vaccins de Pfizer et AstraZeneca.

Il n’empêche que le message a été fortement brouillé pour ce vaccin, qui gagnerait à reconquérir la confiance de la population. Un changement de cap pour les seniors devra se faire le plus vite possible, si tel est le cas, et s’accompagner d’une communication adéquate.

3. La gestion trop rigide des stocks

La Belgique a choisi la stratégie de l’écureuil : garder les stocks de vaccins disponibles pour les avoir dans les temps pour la 2e dose. Celle-ci doit être administrée, dans le cas de Pfizer-BioNtech, 21 jours après la première, et dans le cas de Moderna, 28 jours. Mais il est possible de retarder cette 2e dose. Jusqu’à quel délai ? L’Organisation mondiale de la Santé estime que la deuxième injection du vaccin contre le Covid-19 développé par les laboratoires Pfizer et BioNTech peut être retardée de quelques semaines dans des "circonstances exceptionnelles de contextes épidémiologiques et de contraintes d’approvisionnement". Ces circonstances ne sont-elles pas d’actualité ? Avec la montée des hospitalisations et un variant britannique plus contagieux qui a déjà remplacé la souche classique pour plus de la moitié des nouvelles contaminations ?

La question de la responsabilité se pose malgré tout, si un Etat ne suit pas les recommandations d’administration du régulateur européen. Le fabricant d’un vaccin pourrait se désengager de toute forme de responsabilité.

4. Les bugs dans les convocations

Un médecin dans les conditions de vaccination, mais qui ne parvient pas à obtenir un rendez-vous ; une ancienne soignante qui ne travaille plus dans la santé, mais qui reçoit une convocation prioritaire ; une gynécologue vaccinée dans son hôpital, mais reconvoquée pour se rendre dans un centre de vaccination ; des personnes décédées, même, qui reçoivent une convocation… La liste des bugs liés à l’envoi de convocations est longue et chaque jour qui passe entraîne son lot de découvertes.

A côté des centres de vaccination du Heysel et de Ronquières déserts, il y a aussi des Belges qui piaffent d’impatience mais ne seront vaccinés que fin mars, si tout va bien : les personnes de 65 ans et plus, et celles de 18 à 64 ans atteintes de pathologies prioritaires.

Pas moyen pour autant pour ces personnes de profiter du calme pour se présenter dès maintenant dans les centres de vaccination. Ce n’est tout simplement pas leur tour. Et tant pis si le personnel de santé de première ligne ne se bouscule pas pour se faire injecter le précieux vaccin, en ce moment. La stratégie fixée ne pourrait-elle pas être assouplie ?

5. Les généralistes hors circuit

Les médecins généralistes sont la clé de la confiance des patients envers la vaccinationC’était l’un des principaux résultats du baromètre de la motivation, émis par l’université de Gand, l’UCLouvain et l’ULB en collaboration avec Le Soir et les journaux de Sudpresse.

Et pourtant, les médecins généralistes ne sont pas impliqués dans la campagne de vaccination, organisée par les Régions. Ils ne sont pas présents dans la Taskforce vaccination, mais dans un groupe de travail "groupes à risque". Thomas Orban déplore, pour le Collège de Médecine générale, cette absence dans la Taskforce. "Je ne comprends pas qu’il n’y ait pas de mise en place de la vaccination dans les cabinets de généralistes", explique-t-il. Il est vrai que les problèmes de chaîne du froid ne se posent pas pour les vaccins comme AstraZeneca ou le futur vaccin mono dose de Johnson & Johnson qui devrait arriver en avril. Le vaccin de Moderna se stocke à moins 20 degrés. Seul Pfizer-BioNtech exigeait un super congélateur à -70 degrés.

Par ailleurs, la Société scientifique de médecine générale souhaite que lors de la prochaine étape, les patients prioritaires ne soient pas classés par âge décroissant. Sans quoi, un jeune de 25 ans dialysé passerait après une personne de 65 ans en pleine forme… Thomas Orban estime, au nom de la SSMG, qu’il faudrait de l’équité, en la matière, et croiser âges et facteurs de risque.
 
Ce soir, le Conseil supérieur de la Santé se réunit, suivi de la Taskforce vaccination. Il doit envisager de proposer une adaptation de la stratégie vaccinale avant la réunion de la conférence interministérielle hebdomadaire des ministres de la Santé, ce mercredi.
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