Coronavirus : la grande défiance envers les médias traditionnels

"Collabos", "merdias", "vendus au Big Pharma"… Depuis le début de la pandémie, les journalistes entendent et lisent la défiance exacerbée d’une partie du public envers leurs informations. Ils ne sont pas les seuls à faire l’objet d’une défiance : les experts sont également visés, tout comme les politiques.

Comment évolue cette crise de confiance ? Mal. Entre mars 2020 et aujourd’hui, le chemin est de plus en plus caillouteux.

C’est ce que montre la 4e vague de l’étude réalisée par l’équipe du professeur de communication et chercheur Grégoire Lits et son équipe, à l’UCLouvain. Cette recherche montre une défiance accrue des Belges à l’égard des médias, mais aussi des experts.

On la retrouve surtout chez les personnes qui s’informent via les réseaux sociaux. Ces dernières sont les plus sceptiques, mais aussi les plus hésitantes à se faire vacciner ; les plus vulnérables, aussi, aux théories conspirationnistes. Et en fin de compte, les Belges fuient de plus en plus les médias traditionnels.

La fuite

La dernière vague de questionnaire (mars 2021) montre qu’une proportion plus importante de personnes fuit les médias traditionnels et ressent une défiance à leur égard, tout comme envers les politiques. Le recours aux médias traditionnels pour s’informer sur le Covid-19 est en nette diminution, au profit des réseaux sociaux. Ainsi, en mars 2021, 27% des répondants déclaraient utiliser ces réseaux, ce qui représente une augmentation de 8%.

A côté des réseaux sociaux, de plus en plus de répondants déclarent utiliser les discussions interpersonnelles (avec des proches ou des professionnels de la santé) pour s’informer.

Une proportion croissante de Belges francophones déclare même éviter totalement de s’informer via les médias audiovisuels et les journaux en ligne : 30,2% en mars 2021, contre 19,4% en mai 2020. On appelle cela "l’évitement informationnel". Les chercheurs estiment que c’est une conséquence négative de l’épidémie et de son traitement médiatique.

Cet évitement gêne une partie croissante de la population : 45,2% des répondants estiment être gênés par cette incapacité à s’informer par les médias traditionnels, alors qu’en mai 2020, ils étaient 33%.

La confiance baisse

Le JT, le moment de référence ? Tout comme les autres médias traditionnels, il n’obtient pas les faveurs des personnes qui ont répondu à l’enquête de l’UCLouvain. La confiance se dégrade. En mars 2021, seul un répondant sur quatre dit avoir fortement confiance dans le journal télévisé, contre près d’un sur deux au début de la crise. Grégoire Lits, professeur de communication à l’UCLouvain et pilote de cette recherche, précise que "d’habitude, les niveaux de confiance sont relativement stables d’une année à l’autre en Belgique en tout cas. On voit sans doute un impact ici de l’épidémie sur la confiance des Belges envers les médias d’information."

Lassitude ? Overdose ? "Ça peut être les deux à la fois", estime l’auteur. "L’Organisation Mondiale de la Santé parle d’une infodémie qui accompagne l’épidémie, c’est-à-dire un flux massif d’informations. On parle de l’épidémie tout le temps. On sait que spécialement dans les premiers mois de l’épidémie, ça a occupé toutes les Une, tous les JT ; donc, sans doute, il y a un sentiment de lassitude. Et puis un autre phénomène, c’est que cette crise est la première crise d’ampleur globale qui se passe à l’ère numérique où les réseaux sociaux se sont fortement développés. Et aujourd’hui, l’information circule différemment et cela a joué aussi dans notre rapport à l’information."

D’autres personnalités qui ont le rôle d’experts en prennent pour leur grade : la confiance envers le porte-parole officiel de la lutte contre le Covid-19 (ndlr : actuellement Yves Van Laethem) connaît la diminution la plus forte avec un niveau allant de 73,6% en avril 2020 à 36,3% en mars 2021.

En revanche, en mars 2021 la source la plus créditée de confiance est les professionnels de la santé tels que médecins et infirmières (61,5%).

La défiance monte

A côté du manque de confiance dans les médias traditionnels et plus préoccupante encore, l’expression de la défiance est en croissance. Il s’agit de personnes qui n’ont pas du tout confiance dans une source d’information. Cette proportion est en augmentation. En ce qui concerne les sources d’information traditionnelles (gouvernement fédéral, porte-parole officiel, journal télévisé, gouvernement régional, émissions radio), le niveau de défiance était très bas en début de pandémie (entre 1 et 5%), mais il remonte à près de 30%.

Cette augmentation est particulièrement inquiétante. Elle apparaît plus chez les personnes qui se sont inscrites dans des groupes Facebook liés au Covid-19 que dans le reste de la population.


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Reste à savoir quelle est la cause et quelle est la conséquence : les personnes inscrites sur ces groupes Facebook y sont-elles parce qu’elles se méfient des médias traditionnels, ou bien leur défiance augmente-t-elle précisément en raison de leur inscription ?

En mars 2021, 47,9% des répondants déclarent qu’ils ont perdu confiance dans les médias traditionnels. De même, la perte de confiance envers les dirigeants politiques est forte : plus de la moitié des répondants l’exprime (53,4%).

A noter que cette diminution de confiance touche plus le groupe d’âge des 26 à 65 ans que les groupes plus jeunes ou plus âgés. Cette défiance augmentée est, pour Grégoire Lits," vraiment un problème pour la démocratie. Pour qu’une démocratie fonctionne bien, il faut un espace public qui fonctionne bien et pour cela, il faut que les citoyens aient confiance envers les journalistes qui produisent de l’information. Si on constate un effritement de cette confiance qui pourrait durer au-delà de la crise actuelle, ce serait problématique pour le fonctionnement de la démocratie en général."

Le risque de la vulnérabilité

Les chercheurs ont identifié trois profils dits "de vulnérabilité" face aux informations : ceux qui perdent confiance envers les médias traditionnels et les évitent (vulnérables), ceux qui perdent confiance, mais multiplient les sources (boulimiques) et ceux qui maintiennent leur confiance mais ne regardent plus ces médias (évitants).

Ces trois profils augmentent et cela a un impact sur les comportements, car ces groupes sont plus enclins à refuser le vaccin, à ne pas respecter les mesures, à sous-estimer les risques ou à croire des théories conspirationnistes. De même, ils ont un niveau d’anxiété plus élevé.

Un an de suivi

Entre le 30 mars 2020 (12 jours après l’entrée en vigueur du premier confinement) et le 29 mars 2021, cette équipe de recherche a réalisé 4 vagues d’enquête par questionnaire. Le rapport présente l’avantage de montrer une année de suivi de ce qu’on appelle "l’infodémie" (épidémie de désinformation liée au Covid-19) chez les francophones.

Plus de 2000 personnes ont été sondées en avril 2020, en mai 2020, en novembre 2020 et plus récemment, en mars 2021. L’équipe de recherche a recruté directement des participants via des groupes Facebook portant sur le sujet du Coronavirus. Ces profils sont donc surreprésentés parmi les répondants.

Quel remède ?

Que faire pour remédier à cette crise de confiance ? Pour Grégoire Lits, il faut développer des stratégies de communication qui ne passent pas nécessairement par les médias traditionnels, afin d’atteindre les personnes les plus vulnérables par des canaux différents, comme les réseaux sociaux, par exemple.

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