Coronavirus: "la Chine trompe la communauté internationale" selon Thierry Kellner

Aujourd’hui, les chiffres officiels des autorités chinoises relatifs aux morts liés au Covid-19 sont remis en question. Est-il possible que la Chine mente à ce sujet ? Nous avons interrogé Thierry Kellner, politologue spécialiste de la Chine à l’ULB, l’Université Libre de Bruxelles. Selon lui, depuis le début de l’épidémie qui s’est transformée en pandémie, la propagande chinoise tourne à plein régime. Il affirme également que la Chine a commis de graves erreurs et qu’elle tente aujourd’hui de les masquer en offrant l’image d’un régime autoritaire qui a bien géré le confinement.

Il y a de nombreux questionnements autour du nombre de morts du Covid-19 en Chine actuellement. Vous posez des questions aussi ?

"Les chiffres en Chine ont tout à coup arrêté de progresser. On a l’impression que ce sont plus des chiffres politiques que des chiffres réels, d’autant plus que les spécialistes se demandent si toutes les personnes décédées pendant cette période ont été comptabilisées comme mortes du coronavirus ou pas. Les autorités chinoises ont aussi pu les mettre dans d’autres catégories : problèmes cardiaques et pneumonies. Ensuite, les personnes mortes chez elles ont-elles été comptées dans les statistiques ou pas ? Une série de questions étaient dans l’air et sont revenues sur le devant de la scène puisque la revue chinoise Caixin a réalisé une enquête. C’est un des derniers médias crédibles en Chine qui a fait des calculs qui tendraient à montrer que le nombre de victimes est beaucoup plus élevé."

Un peu plus de 2000 cas à Wuhan, l’épicentre de la pandémie, ça ne vous semble pas crédible ?

"Wuhan, c’est 11 millions de personnes, c’est énorme. Pendant plusieurs semaines, les autorités ont laissé le virus se développer. On n’en parlait pas vraiment. Les personnes qui ont essayé de dénoncer la situation ont été convoquées par la police parce qu’elles répandaient soi-disant des rumeurs. La Chine n’a pas pris assez de précaution. Dans nos pays, on voit à quelle vitesse le virus se propage, donc je pense que la Chine a trompé la communauté internationale sur la rapidité de transmission et sur la sévérité des symptômes."

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Des travailleurs médicaux se sont portés volontaires à Wuhan pour aider à combattre l’épidémie de coronavirus COVID-19, se tiennent en groupe avant de monter dans un bus pour rentrer chez eux. © AFP – 31 mars 2020

La Chine ne communiquerait pas les vrais chiffres ? C’est possible dans une telle crise ?

"À partir du moment où le Parti décide qu’il a gagné la bataille, il fait tout pour montrer que la bataille est gagnée. Le régime chinois n’est pas vraiment connu pour sa transparence, et ce dans de nombreux secteurs, d’autant plus quand ce sont des secteurs sensibles, où des problèmes peuvent porter atteinte d’une part à l’image de la Chine à l’extérieur et d’autre part à la capacité et la légitimité du Parti en interne. La Chine a intérêt à montrer qu’elle a des résultats excellents et donc à présenter le meilleur visage possible. Dans ces conditions, évidemment, on peut penser que tout ce qui n’est pas en accord avec la version officielle est caché".

La Chine a lancé une grande campagne de propagande pour essayer de brouiller les informations sur l’origine du virus.

Cette pratique de masquer des chiffres, ça ne vous étonne pas ?

"Non ça ne m’étonne pas du tout. Par exemple, dans un autre domaine, la Chine prétend depuis des mois qu’il n’y a aucun problème au Xinjiang, que les camps de détention n’existent pas. Elle a même prétendu cela devant les instances des Nations Unies sans honte, alors que les preuves s’accumulent, des photos satellites et toute une série d’éléments qui font qu’aucun spécialiste de la question ne doute de l’existence de ces camps. Or Pékin prétend que ces camps n’existent pas. De la même manière, la Chine a lancé une grande campagne de propagande pour essayer de brouiller les informations sur l’origine du virus. C’est une campagne lancée en interne qui vise à dire que le virus aurait été importé de l’extérieur et que le coupable serait les Etats-Unis. Ce qui est très étonnant de notre point de vue, c’est que cette théorie qui relève de la théorie du complot non seulement circule en interne, mais est aussi relayée par les plus hautes autorités chinoises à l’extérieur par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, par ses ambassadeurs, etc. Cela montre que du point de vue de la propagande, la Chine n’hésite pas à modifier la réalité et propager ce que nous appellerions des fake news si ça peut servir ses intérêts."

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Un coiffeur de rue coupe les cheveux d’un client alors qu’il porte un masque de protection pour prévenir la propagation du coronavirus COVID-19 devant une affiche de propagande dans une rue de Pékin. © AFP – 26 février 2020

On parle aussi des nombreuses coupures de lignes téléphoniques, est-ce que ça a un rapport avec un nombre de décès du coronavirus qui serait plus élevé qu’annoncé ?

"Sur ce point, il est difficile de savoir si cela relève du décès de l’utilisateur ou si c’est la démonstration d’un ralentissement économique. Il faut savoir qu’en Chine, beaucoup de personnes travaillent dans des provinces qui ne sont pas les provinces où ils habitaient à l’origine. Donc il est probable qu’ils avaient deux téléphones portables. Un nombre élevé d’abonnements ont été suspendus, probablement parce que les personnes étaient confinées chez elles et ont perdu l’utilité du deuxième téléphone portable. Cela peut aussi simplement montrer qu’il y a eu un important ralentissement économique."

Officiellement, des usines avaient été rouvertes, mais en fait on mettait l’électricité pour faire croire qu’elles fonctionnaient, alors qu’il n’y avait pas de production en interne.

"Ce qui m’a fait douter aussi sur la véracité des chiffres chinois, c’est que des milliers de personnes ont quitté Wuhan avant le confinement et sont parties un peu partout en Chine. Il serait étonnant que ce déplacement de population très important n’ait pas été un vecteur de contamination dans le reste de la Chine. Or, les chiffres ne montrent pas une croissance exponentielle du virus. Est-ce que c’est parce qu’il y a eu un confinement rapide qui a permis de limiter le virus, ou est-ce que c’est parce qu’on a trafiqué les statistiques ? Ça reste une question ouverte, mais le fait de falsifier les statistiques en Chine, c’est quelque chose qu’on connaît. Une autre enquête de la Caixin montrait qu’officiellement des usines avaient été rouvertes, mais en fait on mettait l’électricité pour faire croire qu’elles fonctionnaient, alors qu’il n’y avait pas de production en interne. L’objectif était de correspondre au discours officiel d’un retour à la normale rapide.

Les liens entre la Chine et l’OMS, l’Organisation Mondiale de la Santé, sont aussi problématiques. Car les chiffres de l’OMS dépendent des chiffres donnés par le pouvoir chinois. Donc ces chiffres de l’OMS qui ont l’air officiels résultent des statistiques chinoises.

Il est important de ne pas laisser le discours chinois sur la pseudo-efficacité d’un modèle autoritaire se développer.

De plus, la Chine vente son modèle autoritaire comme un modèle qui fonctionne, avec l’exemple de ce confinement qui a bien fonctionné. Tout le monde oublie qu’il y a des exemples de démocraties où ça a très bien fonctionné : La Corée du Sud et Taiwan, qui est probablement le modèle le plus efficace mis au point dans un environnement chinois. Et là c’est une démocratie. Donc il est important de ne pas laisser le discours chinois sur la pseudo-efficacité d’un modèle autoritaire se développer. Les médias prennent cela sans regard critique ou avec un regard qui n’est pas assez critique. Il faut être plus attentif parce que ça fait partie d’une campagne de propagande que la Chine a lancée."

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Un slogan de propagande sur le président chinois Xi Jinping à Wuhan en Chine : "Étudiez l’esprit du discours important du secrétaire Xi Jinping lors de son inspection à Hubei, écrivez un nouveau chapitre du développement de haute qualité du district de Ji © AFP – 18 mars 2020

Certains médecins pensent que l’épidémie a commencé avant le mois de décembre…

"Oui, selon le South China Morning Post de Hong Kong, on a connaissance d’au moins un cas officiel le 17 novembre 2019 d’une personne qui s’est présentée dans un hôpital. Or en Chine des mesures seront prises plus tard. Bien sûr, on ne pouvait pas prévoir l’étendue du problème. Mais à partir du moment où on a eu des indices convergents, l’erreur de base de la Chine, ça a été de cacher cette information. En faisant de la rétention d’information, la Chine a perdu un temps précieux.

En faisant de la rétention d’information, la Chine a perdu un temps précieux.

Une étude réalisée par une université australienne montre que si on avait diffusé l’information plus tôt et de manière plus ouverte, on aurait pu circonscrire le virus de manière beaucoup plus rapide pour limiter le nombre de décès et surtout sa propagation à l’extérieur de la Chine. Parce que c’est ça qui est problématique aujourd’hui : le coronavirus est partout dans le monde entier. Parce qu’il y a cette erreur de base des 4 ou 5 premières semaines de l’épidémie. C’est ce que la Chine veut faire oublier, en mettant le projecteur sur la pseudo-réussite de ses méthodes de confinement et sur l’efficacité des mesures."

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