Coronavirus : l'"épuisement pandémique" explose en Belgique, surtout chez les jeunes

Le burn-out ou syndrome d’épuisement professionnel ne se présente plus vraiment aujourd’hui tant il est répandu dans les entreprises. Mais voilà qu’apparaît un nouveau phénomène directement lié au Covid-19 : l’épuisement pandémique autrement dit l’épuisement lié aux déséquilibres que la pandémie a provoqués dans notre quotidien, à la perte de nos liens sociaux et nos interrogations sur le futur.

Le phénomène explose dans toutes les catégories d’âge mais surtout auprès des adolescents et des jeunes adultes.

Tous les témoignages émanant de psychiatres, pédopsychiatres ou de psychologues vont dans le même sens, qu’ils travaillent en hôpital, en institutions dédiées au stress ou en consultation privée : ils sont désormais débordés par les appels de personnes en détresse psychologique, une détresse souvent liée à la pandémie de Covid-19.

La pandémie a engendré des burn-out

"Je dois désormais refuser des patients dans mes consultations privées", déclare Gérald Maes, par ailleurs psychologue à la clinique du stress et du burn-out Le Domaine à Braine-L’Alleud. "La hausse des cas d’épuisement en raison de la pandémie de Covid-19 est évidente et s’opère sur plusieurs niveaux. Certains patients sont en burn-out professionnel (on réserve le terme "burn-out" au travail mais on parle d'épuisement parental, pandémique, etc.), autrement dit les nouvelles conditions de travail induites par la pandémie ont conduit ces patients au burn-out "parce que leurs conditions de travail ont changé et ils n’en peuvent plus. Ils télétravaillent, ce qui s’est souvent traduit par un temps de travail plus long contrairement aux idées reçues, une gestion en parallèle des enfants par les parents ainsi qu'un brouillage de la ligne qui sépare vie professionnelle et vie privée."

Le psychopraticien du groupe Chirec Alexandre Bégué a lui constaté dans sa pratique que les cas d’acouphènes ont augmenté. Des acouphènes, ces bruits ressentis comme des bourdonnements ou des sifflements que seul le patient entend et qui ne sont pas causés par un bruit extérieur ; ils sont liés au stress, au burn-out, même au port du casque fort prisé en télétravail.

Les moments de ressourcement ont disparu

Le confinement coupe les individus des lieux de ressourcement habituels comme les lieux culturels, les sorties familiales ou amicales, les tablées aux restaurants, les pratiques sportives en salles, etc. Les seules sorties autorisées ou presque sont celles qui nous conduisent sur…notre lieu de travail quand ce n’est pas possible autrement. "La population est par ailleurs 'matraquée' par les informations liées au Covid-19", ajoute le psychologue et spécialiste du burn-out Gérald Maes. "Elle n’arrive plus à faire le tri, sature… Bref elle est en surcharge".  A cela s’ajoute des visioconférences en cascade, la suppression des pauses où l’on se retrouvait avec des collègues autour d’un café, etc.

Le coronavirus a déséquilibré nos vies

Sébastien Theunissen est lui chef du service psychiatrie au groupe Jolimont auquel appartient l’hôpital de Jolimont à La Louvière. Il est confronté quotidiennement à la détresse psychologique de ses patients et aux symptômes psychiatriques en lien avec le coronavirus : "La détresse psychologique peut être provoquée par des déséquilibres biologiques, psychologiques ou sociologiques. Dans ce cas-ci, on parle de 'sociogenèse' autrement dit d’une origine sociologique. La pandémie a créé des déséquilibres dans la société qui influencent notre santé mentale."

Quelques exemples en disent long

Ainsi, avant le Covid-19, le deuil engendrait la détresse mais celle-ci pouvait être compensée par un soutien familial, des liens amicaux, des rencontres, des moments de solidarité. Aujourd’hui, ce minuscule virus a tout bousculé et le deuil est devenu difficile voire impossible parce que les funérailles se font en cercle restreint, la solidarité et le soutien ne peuvent pas s’exprimer comme avant ou que les proches sont privés de la possibilité de voir le corps du défunt (s’il était atteint de coronavirus).

Autre exemple : les jeunes "décompressaient" après un blocus. Qui en partant skier, qui en faisant la fête. Ces moments "tampons" ont simplement disparu.

De manière générale, les sources habituelles d’équilibre ont disparu, ce qui peut conduire à une fatigue extrême. La batterie interne de ces personnes n’a plus de jus et il leur est devenu impossible de trouver l’énergie et les moyens pour la recharger.

Les psys sont engagés dans un marathon, pas dans un sprint

On comprend mieux pourquoi l’épuisement pandémique arrive seulement maintenant… Soit près d’un an après le début de la pandémie et après deux confinements c’est-à-dire au bout d’une période de stress prolongé à laquelle il faut associer la fin de l’hiver, une période traditionnelle de mal-être mais encore le sentiment que la fin du cauchemar est incertaine.

Les spécialistes de la santé mentale ne sont absolument pas étonnés de l’explosion des épuisements pandémiques en ce moment, même si l’on ne dispose pas encore de chiffres précis sur cette flambée de cas. La plupart des psys sont malheureusement pessimistes pour les mois à venir, comme le psychiatre Sébastien Theunissen :

"Il y aura une troisième vague 'psy' et ce sera une grosse inondation qui va durer longtemps plutôt qu’une vague vite passée."

Les urgences en pédopsychiatrie prises d’assaut

Le plus inquiétant sans doute dans ce tableau déjà bien sombre, c’est la santé mentale des adolescents et des jeunes adultes. "Les urgences en pédopsychiatrie sont fort sollicitées depuis le mois d’octobre, à tel point que nous avons mutualisé ces gardes avec celles de l’hôpital universitaire des Enfants Reine Fabiola à Laeken. Les institutions d’hébergement arrivent à saturation. Les cas ont triplé.", déclare la cheffe du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Erasme, Marie Delhaye.

"On est mal barre jusqu’en juin car il y a très peu de perspectives et beaucoup d’interrogations. Les parents eux-mêmes sont épuisés et démissionnaires. Les adolescents, eux, ont une intolérance à la frustration et ce qui aurait dû être une petite crise tourne à une situation dramatique. Ils acquièrent des idées noires. Parfois, leur niveau de vie a chuté parce qu’un parent ou les deux ont perdu leur emploi. Il faut aider ces jeunes et en même temps il faudrait trouver des solutions pour que les parents déchargent leur souffrance. "

Anorexie et tentatives de suicide en hausse chez les jeunes

A Erasme par exemple, la pandémie est allée de pair avec une hausse des troubles alimentaires. "Une flopée de jeunes filles sont devenues anorexiques" selon la pédopsychiatre Marie Delhaye. Autre tendance lourde : les ados et les jeunes adultes se mettent beaucoup plus en danger en pratiquant des scarifications ou en tentant de se suicider. Les jeunes ne peuvent plus compter sur les divers groupes qui les soutenaient pendant leur scolarité et cette absence de lien social est destructrice. Qui a pu croire que les jeunes étaient toujours derrière leurs écrans et que ça leur suffisait ?

Last but not least, l’épuisement pandémique a aussi touché le personnel des soins de santé, ces femmes et ces hommes qui sont allés au feu par obligation morale ou contractuelle, souvent les deux. Un secteur dans lequel les Belges ont confiance alors qu’ils doutent de la gestion de cette crise inédite par nos responsables politiques comme le montre le dernier baromètre de motivation réalisé par L’Université de Gand, l’UCLouvain et l’ULB; des infirmier·ère·s, des médecins, des urgentistes et autre personnel de santé applaudis tous les soirs à 20 heures lors du premier confinement. Qu’est devenu le soutien envers ce secteur en dehors de la confiance exprimée par le baromètre cité plus haut, pour prendre cet exemple ?

Mieux financer la santé mentale

Le tableau est sombre et il est urgent de l’éclaircir dans les semaines et les mois à venir. Ce n’est pas le Bureau du Plan qui avancera le contraire après la publication la semaine passée des indicateurs complémentaires du PIB. On peut y lire qu’en 2020, la pandémie a eu un effet désastreux sur tous les aspects du bien-être de la population, y compris la santé ou les relations sociales. Une détérioration du bien-être associée à des coûts humains considérables mais aussi à des conséquences négatives pour l’économie belge.

Il apparaît donc plus important d’agir en amont. Coronavirus aidant, le gouvernement dirigé par Alexander De Croo a décidé de refinancer les soins de santé soit 1,2 milliard d’euros chaque année pendant cette législature en plus de la hausse du budget. Un choix politique qu’il faut souligner car un tel refinancement n’était plus arrivé depuis longtemps. Dans cette enveloppe, 200 millions sont alloués à la santé mentale. Vu l’explosion de la détresse psychologique liée au Covid-19, on peut toutefois s’interroger sur le montant. Il y a urgence.

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