Coronavirus: est-ce bien rationnel de prendre des mesures aussi drastiques?

Coronavirus: est-ce bien rationnel de prendre des mesures aussi drastiques?
Coronavirus: est-ce bien rationnel de prendre des mesures aussi drastiques? - © NOEL CELIS - AFP

56 millions d’habitants coupés du monde dans la province du Hubei, désinfection et mise sous scellés de billets de banque, passagers en quarantaine dans un paquebot de croisière, interdiction d’entrer aux Etats-Unis, en Australie ou en Nouvelle-Zélande pour les étrangers s’étant rendus en Chine, suspension de vols commerciaux, annulation de conférences ou d’événements culturels ou sportifs… Chaque jour, de nouvelles mesures sont annoncées pour faire face au coronavirus qui a émergé en décembre en Chine.

Mais toutes ces mesures sont-elles proportionnées à la dangerosité réelle du virus ? A quel point ce degré de prudence est-il encore rationnellement utile ou nécessaire ?

Jusqu’où peut s’étendre le principe de précaution ?

"Le principe de précaution s’inscrit dans un modèle de gestion rationnel des événements notamment climatique, alimentaire…, rappelle Michel Dupuis, professeur (UCL) et spécialiste en bioéthique. Ce n’est pas le principe de panique qui serait irrationnel, où on ferait n’importe quoi de façon démesurée."

Ce qui fait écho aux propos récents du directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus : "Les mesures doivent être proportionnées à la situation, prises sur la base de preuves et d’éléments de santé publique". Un sens de la mesure qui explique pourquoi l’organisation ne préconise pas d’annuler toutes les croisières, quand bien même une épidémie s’est déclarée sur un paquebot : "Si nous devons interrompre toutes les croisières du monde au cas où il y aurait un contact potentiel avec un possible agent pathogène, où nous arrêterons-nous ?", a ainsi déclaré le Dr Michael Ryan, directeur des urgences de l’OMS.

On a formulé le principe de précaution notamment pour encourager les autorités publiques à prendre paradoxalement le risque économique

Ce principe suppose de la cohérence et de la proportionnalité. Mais qu’est-ce qu’une mesure "proportionnée" ? C’est toute la difficulté : "Il ne faut pas que ça coûte trop cher, en termes du budget, d’anxiété publique… mais tout est à discuter, souligne Michel Dupuis. " On a formulé le principe de précaution notamment pour encourager les autorités publiques à prendre paradoxalement le risque économique : quand une situation est suffisamment dangereuse, tant pis, on va perdre de l’argent mais c’est ça la bonne gestion d’un risque majeur. C’est le prix à payer pour éviter des accidents. "


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Mais cette balance entre risque sanitaire et autres risques, notamment économiques, n’est pas établie une fois pour toutes. Au fil de l’évolution de la situation, la pertinence des mesures doit être réévaluée à la lumière des données scientifiques disponibles. Précisons que le raisonnement porte ici sur un enjeu de santé publique, et donc à l’échelle de populations entières, et pas au niveau des individus pris isolément.

On peut prévoir des mesures peut-être démesurées dans un premier temps

Le principe de précaution s’appréhende donc dans le temps. Conséquence : " On peut prévoir des mesures optimales, exceptionnelles, peut-être démesurées dans un premier temps pour pouvoir les analyser le moment venu ", souligne Michel Dupuis. Rappelons-le, ce nouveau virus n’a surgi qu’il y a quelques semaines. Les premières décisions se sont basées sur des informations très maigres : les autorités ont fait face à l’inconnu. On n’avait aucune idée de la dangerosité de ce coronavirus. " Il y a un surcoût, peut-être un excès, qui est prudentiel par rapport à des risques qui finalement, on peut l’espérer, vont s’avérer pas trop importants. "

C’est ce qui s’était passé à l’époque avec le virus H1N1, avec notamment l’achat massif de vaccins. Un achat jugé, par la suite, inutile. " C’est la notion d’obstination, bien connue dans le domaine médical : quand on estime qu’après coup on n’aurait pas dû faire autant de choses pour ce patient qui est quand même décédé ", développe Michel Dupuis. " Cette notion-là, on ne le connaît qu’après coup. Après coup, on se dit : on n’aurait pas dû faire ceci ou cela mais avant coup, il est raisonnable d’aller un peu trop loin. Il y a des excès raisonnables de précaution. "

Ce virus H1N1 est désormais devenu endémique chez nous. " Il fait partie des deux-trois grippes saisonnières qui circulent ", explique Charlotte Martin, infectiologue et cheffe de clinique adjointe à l’hôpital Saint-Pierre. " Il est moins sévère, vous l’avez déjà probablement attrapé dans les 10 dernières années. " Un destin qui pourrait être celui du nouveau coronavirus (Covid-19). " On a quatre coronavirus très communs chez nous qui donnent des infections respiratoires peu sévères. C’est possible qu’à un moment ce virus-ci devienne plus endémique mais pour ça il doit circuler et l’immunité de la population doit augmenter ".

Quelles sont les raisons de rester prudents aujourd’hui ?

Les scientifiques progressent dans leur connaissance du virus. Et notamment de son taux de mortalité. Selon Charlotte Martin, qui est également membre du Comité scientifique Coronavirus, le taux de mortalité atteint 2,5-3% dans le foyer de l’épidémie. Mais en dehors de la province de Hubei, il serait plutôt de 0,5% en Chine et de 0,2% dans le reste du monde, en raison de différences dans les systèmes de santé notamment. Les groupes à risque sont les plus de 60 ans, plutôt des hommes, les personnes souffrant de maladies pulmonaires…

A titre de comparaison, chez nous, le taux de mortalité de la grippe saisonnière tourne entre 0,5 et 1% en fonction des saisons, dans la population générale (6% chez les personnes fragiles). Ce qui représente entre 1000 et 1200 morts chaque année en Belgique. " J’ai plein de gens qui se présentent aux urgences à l’hôpital Saint-Pierre et qui demandent quand le vaccin contre le coronavirus sera prêt ", souligne la médecin. " J’ai envie de leur dire ‘on a un vaccin contre une maladie similaire et vous ne voulez pas le faire’… C’est frustrant. Ça demande une éducation médicale. "

Au-delà de ce paradoxe, voici quelques raisons pour lesquelles le principe de précaution reste de mise actuellement face au Covid-19, selon Charlotte Martin.

►►► "C’est un nouveau virus qu’on ne connaît pas encore bien. Des virus émergent tous les 5-6 ans. Ce n’est pas parce que c’est nouveau que c’est méchant. Mais ça PEUT être méchant. On le compare beaucoup à la grippe mais la grippe, on la connaît depuis des dizaines d’années. Et on a des systèmes de surveillance pour capter rapidement un signal de sévérité plus importante d’une année à l’autre : on a des réseaux de surveillance et de vigilance chez les médecins, dans les hôpitaux etc."

►►► "On a déjà vu des virus muter. Quand ils mutent c’est souvent pour devenir plus contagieux ou plus virulents donc à surveiller. Il a l’air bien contagieux, il ne faudrait pas qu’il devienne plus virulent."

►►► "La troisième inconnue, c’est qu’on ne sait pas ce que cela va faire sur l’épidémie de grippe. En Belgique on est en plein dedans. Si on laisse aller l’épidémie de corona, la circulation dans la communauté va se faire au même moment que la grippe. Or ce sont les mêmes groupes à risques. Ce sont les mêmes qui vont payer les pots cassés : influenza + corona."

►►► "Pour la grippe, on utilise des antiviraux dans nos hôpitaux. Ce n’est pas miraculeux, on le donne aux gens hospitalisés et à risque de complications. C’est une arme pour les grippes sévères. Pour les corona, on n’a rien du tout."

►►► "Pour influenza (la grippe), on a une bonne connaissance des modes de transmission du virus, on le connaît depuis tellement longtemps : gouttelettes, voies aériennes. Le coronavirus, on ne sait pas très bien : gouttelettes oui, aérien c’est moins sûr. Le SRAS et le MERS qui sont cousins pouvaient parfois se transmettre par voie aérienne."

►►► "On voit l’effet que ça a en termes de rupture d’économie, du système médical en Chine. Si vous avez 50% de vos travailleurs malades, vous allez fermer votre usine, vous n’allez plus pouvoir faire fonctionner votre hôpital."

►►► "Ce n’est pas trop compliqué d’empêcher un virus d’entrer dans un hôpital : par exemple en testant tous les gens qui rentrent de Chine. Mais il y a des gens fragiles aussi en dehors des hôpitaux : protéger les gens de la communauté, c’est plus compliqué."

La spécialiste le souligne, si un principe de précaution est bien nécessaire en termes de santé publique, cela n’indique pas une marche à suivre unique. Chaque pays adopte ses propres stratégies. Les mesures de confinement prises en Chine sont spectaculaires mais elles ne sont pas l’unique réponse possible dans cette situation. "C’est entre guillemets ‘l’idéal’, dans l’absolu. Mais essayez de confiner une ville en Belgique, ça ne marcherait jamais, on n’essayerait même pas, estime ainsi la spécialiste. Là-bas, ça marche. Ils ont vu qu’ils perdaient le contrôle. Est-ce que c’était disproportionné, je ne sais pas. Dans un pays avec un système politique extrêmement centralisé et autoritaire, c’est ce qui leur est apparu comme solution."

Il n’y a pas de réponse ultime sur la forme que doit prendre un principe de précaution. Mais l’éventuel excès "raisonnable" dont parlait Michel Dupuis ne peut pas perdurer quand les informations deviennent plus rassurantes : "Cela deviendrait un principe purement politique et idéologique – car le couvre-feu peut servir d’autres desseins." Une instrumentalisation. Il reste aussi la possibilité d’une pure panique, déconnectée des données rationnelles. D’où, à nouveau, la nécessité d’une évaluation permanente par des "comités scientifiques indépendants". Et la nécessaire prise en compte de cette évaluation par les acteurs concernés.


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CQFD (Ce Qui Fait Débat) 04/02/2020

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