Coronavirus : épidémiologistes, virologues, infectiologues, pourquoi ils ne sont pas tous d'accord ?

Coronavirus : épidémiologistes, virologues, infectiologues, pourquoi ils ne sont pas tous d'accord ?
Coronavirus : épidémiologistes, virologues, infectiologues, pourquoi ils ne sont pas tous d'accord ? - © Pict Rider - Getty Images/iStockphoto

A quel chiffre se vouer ? Le taux de reproduction du virus (Rt) ? Le taux de positivité ou l’incidence (proportion ou nombre de nouveaux cas positifs rapportés au nombre de tests effectués) ? L’évolution des hospitalisations ? La mortalité moyenne quotidienne ? Vous êtes peut-être perdus, et c’est bien normal.

Ces chiffres ont tous une pertinence, mais pas la même selon la spécialité des experts qui s’expriment. Ils ne sont d’ailleurs pas d’accord entre eux sur l’analyse de la gravité de la situation. Le chef de clinique aux Cliniques universitaires Saint-Luc, Jean-Luc Gala, suscite par exemple l’agacement de confrères cliniciens, car il estime que les interprétations faites par les experts sur les statistiques ne correspondent pas à la réalité qu’il observe sur le terrain, dit-il, dans les hôpitaux.


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Or, il se trouve que ces cliniciens, infectiologues, ont un contact immédiat avec le patient, sa famille, et le personnel soignant, déjà à bout après la première vague, et qu'ils en redoutent une deuxième. 

Le taux de reproduction (Rt), l’ami des épidémiologistes

A deux jours d’un Conseil national de sécurité, comment s’y retrouver ? Suivez le guide.

Un épidémiologiste n’est pas un praticien de la médecine. Il ne rencontre pas les patients COVID-19. C’est un médecin qui étudie la propagation des épidémies, d’après des modèles mathématiques. Pour un épidémiologiste, c’est le taux de reproduction du virus qui est l’indicateur numéro 1. Il s’agit du nombre de personnes qui peuvent être infectées en moyenne par une personne porteuse du virus.

Sciensano le définit comme "une estimation de la contagiosité qui est fonction du comportement humain à un moment précis et des caractéristiques biologiques des agents pathogènes (le virus)". Les épidémiologistes considèrent qu’une épidémie devrait se poursuivre si Rt a une valeur supérieure à 1 et diminuer si Rt est inférieur à 1. Il est actuellement de 1,3.

Le modèle utilisé pour l’estimation du taux de reproduction pour la Belgique se base sur le nombre d’hospitalisations. Pour l’estimer par province, Sciensano se base sur le nombre de nouveaux cas diagnostiqués par des tests de laboratoire. L’avantage, pour l’institut de Santé publique, est que ces modèles sont complémentaires.

Il faut également distinguer le taux de reproduction de base (RO), du taux de reproduction net (Rt) : le premier indique combien de personnes un individu infecté contamine lorsque personne d’autre n’est encore infecté – en d’autres termes, il indique le degré de contagiosité du virus au "moment zéro".

Le calcul du R0 repose sur l’hypothèse que personne n’a encore acquis d’immunité contre l’agent pathogène et qu’il n’existe pas de mesures de protection contre la contagion, telles que les vaccins ou la limitation des contacts sociaux. A priori, le R0 indique le potentiel épidémique d’un agent infectieux. Le Rt est le taux de reproduction net, qui désigne le taux de reproduction à un moment donné, tenant compte de mesures restrictives éventuellement prises.

"Dr Coppieters, j’ai la migraine"

Yves Coppieters, l’invité régulier des émissions d’information à la RTBF, est épidémiologiste et médecin en Santé publique. Il ne rencontre jamais de patient. Ce n’est pas la peine de lui écrire, comme des centaines de Belges, à propos de symptômes personnels, d’une migraine ou d’une constipation. Il explique les différences de vision entre épidémiologistes et cliniciens : "Tout dépend des disciplines et de son public cible. Certaines ont pour public cible l’individu, la personne. Ce sont les cliniciens, les infectiologues, qui sont en contact avec les patients. Leur unité de mesure est bien la personne. En épidémiologie ou en santé publique, on n’est pas à l’échelle de l’individu, mais à l’échelle de la communauté. Les visions sont donc déjà différentes par rapport à cela."

La méthode de travail est statistique et mathématique : "L’épidémiologiste ne fait pas un diagnostic clinique, il va plutôt analyser ça à l’échelle d’une base de données, avec plusieurs centaines d’individus, et sur base de statistiques simples, ou de modèles mathématiques, on peut prédire ce qu’il va se passer, et évaluer l’efficacité des stratégies", ajoute Yves Coppieters.

Pour l’épidémiologiste, la communauté et non l’individu

"En santé publique, on analyse les situations, les stratégies de prévention les plus efficaces à l’échelle de la communauté. On va suivre les répercussions de nos mesures sur la communauté, mais aussi sur l’individu. L’indicateur, à l’échelle de la population, c’est le taux de reproduction du virus (Rt) qui varie selon les méthodes de mesure" (ndlr : transmission dans la population ou hospitalisations, cfr supra). On travaille sur la base de données chiffrées, des hôpitaux, administratives… On observe ce qu’il se passe sur la base de bases de données qui sont des échantillons de la population, et on transpose ça à la population.

Le nombre d'hospitalisations, l'indicateur des infectiologues

Pour les experts de terrain, ceux qui suivent les patients COVID, il faut être très attentif à l'évolution des hospitalisations. A ce niveau là, on n'observe pas tant la contagiosité que la maladie. Nicolas Dauby est infectiologue au CHU Saint-Pierre. Pour lui, "il est indéniable que depuis deux, trois semaines, le nombre d'hospitalisations augmente de manière très importante dans la Région de Bruxelles-Capitale. On ne peut pas nier ces chiffres-là. Il faut prendre en compte les patients. Un peu de respect pour les patients qui souffrent de cette infection, pour les familles des patients pour qui les visites sont interdites. Dire que les cas n'augmentent pas alors qu'il y a des familles qui souffrent, c'est un manque de respect. Penser aussi au personnel soignant, les médecins, infirmiers et infirmières, aides-soignants, qui s'occupent de ces patients qui demandent une attention très importante. Tout cela génère beaucoup d'anxiété au sein des professionnels de la santé. Personne n'a envie de revivre ce que l'on a vécu au mois de mars. Il n'est pas dit qu'on va le revivre, évidemment, il ne faut pas dramatiser, mais si on peut limiter l'effet sur le système de santé en termes de nombre d'admissions par des gestes simples, je pense qu'il faut absolument prendre ces mesures."

L’incidence, un indicateur caméléon

L’incidence désigne donc le nombre de nouveaux cas positifs détectés par 100.000 habitants. Elle est actuellement de 117. Le taux de positivité est la proportion de nouveaux tests positifs sur le nombre total de tests effectués. Sur l’ensemble Belgique, ce taux est en ce moment de 3,7% (mais il varie selon les provinces de 1,7 à 7,6%).

Par contre, on ne peut pas comparer l’incidence actuelle à celle du mois d’avril. La base de comparaison n’est absolument pas la même : au début de l’épidémie, on ne testait que les cas symptomatiques, et le personnel soignant présentant de la fièvre. Aujourd’hui, les tests se sont élargis aux retours de zone rouge, aux départs en vacance, et à bon nombre de retours de zone orange. En moyenne, par jour, on a testé 38.000 personnes au cours de la semaine écoulée. A titre de comparaison, le 12 avril, au plus fort de l’épidémie, on était sous la barre des 7300.

Virologue, infectiologue, épidémiologiste, expert et experts

Tous les experts n’ont donc pas la même spécialité, mais ils sont trop souvent regroupés selon le même vocable. Ainsi, Jean-Luc Gala, logé à l’institut de Santé publique de l’UCL, a le titre de chef de clinique des Cliniques universitaires Saint-Luc, mais n’est pas infectiologue, comme l’est sa consœur Leïla Belkhir à l’UCL.

Marius Gilbert est épidémiologiste géographe, chercheur FNRS à l’ULB. "Le problème, c’est qu’on nous catalogue tous virologues", raconte Yves Coppieters. "Moi, je ne suis pas du tout spécialiste du virus en tant que tel. Je suis spécialiste des dynamiques des épidémies, c’est différent", dit-il. "Ce sont bien sûr des disciplines différentes et notre objet d’observation est différent. Mettre tout le monde sur le label 'virologue', c’est un problème. Donc, on m’attribue des compétences et on me pose des questions disciplinaires pour lesquelles je n’ai pas tous les éléments de réponse."

D'où l'importance, pour les médias, de qualifier correctement chaque expert, et de les interroger dans leur champ de compétence. Une chose réunit tous ces experts, malgré leurs différences : épidémiologistes, biologistes, virologues, ont tous intérêt à voir le virus contenu et maîtrisé, à défaut de disparaître et en l'absence d'un vaccin. Les cliniciens, eux, sont les seuls à voir les patients dans les yeux, ce qui n'a pas de poids statistique. 


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