Coronavirus : comment notre cerveau biaise notre perception de l'épidémie

On les appelle les "biais cognitifs". Ce sont des illusions mentales qui perturbent notre perception. Personne n’y échappe, même les experts du coronavirus. Ils perturbent naturellement notre jugement, car notre cerveau est ainsi fait.

Le concept de biais cognitif a été introduit au début des années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman (prix Nobel en économie 2002) et Amos Tversky pour expliquer certaines tendances à prendre des décisions irrationnelles dans le domaine économique. Depuis lors, les sciences comportementales, la psychologie cognitive et sociale, ont identifié et étudié ces biais.

Ces raccourcis de la pensée ont une fonction : ils nous permettent de décider rapidement, de façon intuitive, quand c’est nécessaire. Mais ils peuvent être contre-productifs, voire néfastes, lorsqu’ils nous empêchent de penser "juste", en perturbant notre perception. Les sciences comportementales étudient ces biais, qui sont une centaine. Les connaître permet de les contrer.

Au début de la crise

Le premier biais qui nous a frappés au début de la crise est le biais de croissance exponentielle : il nous incite à sous-estimer la vitesse de croissance du virus, lorsque la courbe est exponentielle. Notre cerveau est habitué à additionner, mais pas à multiplier par le même chiffre. C’est la difficulté d’appréhender la croissance exponentielle d’une épidémie ; Laurent Hermoye est Docteur en sciences médicales, patron de la société d’imagerie cérébrale Imagilys et professeur à l’ICHEC. Il se passionne pour ces biais cognitifs : "A un certain moment, le cerveau réfléchit plus de façon linéaire : 2 + 2 + 2 + 2, mais cette exponentielle (2 x 2 x 2 x 2…), c’est une difficulté pour le cerveau". Des chercheurs allemands y ont consacré une publication, à propos du coronavirus. Dans trois études, ils ont conclu "avoir trouvé des preuves d’un biais de croissance exponentielle dans la perception des gens de la propagation du coronavirus, ce qui signifie que les gens perçoivent à tort la croissance exponentielle du virus en termes largement linéaires."

Et puis il y a le biais d’optimisme : En février, quand on en entendait les chiffres en Chine, on peut parler de "biais d’optimisme" : "C’est en Chine, c’est très loin, d’ailleurs, il y a déjà eu d’autres coronavirus qui ne sont pas arrivés en Europe". Le biais d’optimisme, c’est un biais qui a été à l’œuvre au début de la crise".

Ces deux biais ont eu tendance à nous faire sous-estimer la crise au début.

En ce moment

Un biais fort à l’œuvre dans cette phase de l’épidémie, c’est le biais de confirmation : il consiste à ne retenir que ce qui nous conforte dans nos points de vue. Exemple : les partisans de l’hydroxychloroquine ne vont lire que les publications qui renforcent leur conviction ; de même que les opposants. "On voit un peu des pôles qui se créent dans les médecins, dans les experts, dans la politique, dans la population", explique Laurent Hermoye. "Pour les mesures liées aux restrictions sanitaires, c’est la même chose. On voit que les experts du début (Marc Van Ranst, Emmanuel André…) étaient partis au début dans une logique du confinement qui était correcte, mais ils ont probablement un biais de confirmation qui les pousse plutôt à rester dans la même logique. On parle aussi d’un "biais de statu quo" : on a une certaine inertie, on reste comme c’est maintenant."

Les scientifiques n’échappent pas à ces biais, car leurs cerveaux ne sont pas configurés autrement. Il y a donc un enjeu particulier à réduire ces biais cognitifs. Olivier Klein, professeur à la Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation de l’ULB, l’explique : "Toute la logique d’une bonne démarche scientifique, c’est de rester alerte et sensible à des informations qui iraient à l’encontre de notre point de vue. Et quand on voit comment évolue l’épidémie, avec la situation qui change d’un moment à l’autre de façon radicale, des informations sur les traitements, sur les meilleures mesures protectrices qui évoluent parfois d’une semaine à l’autre, c’est absolument nécessaire de garder en permanence sa vigilance. Les biais cognitifs sont d’autant plus dangereux, parce qu’ils ont tendance souvent à nous placer dans une situation où l’on reste finalement dans le même état d’esprit : on renforce nos croyances antérieures."

Le biais du risque zéro

On serait en plein dedans, d’après Laurent Hermoye. Ce biais du risque zéro consiste à se focaliser sur la réduction à (quasi) zéro d’un seul risque (comme la propagation du coronavirus), alors que d’autres mesures de réduction de risque pourraient mieux réduire le risque global. "Ça crée une sorte d’obsession sur un risque en particulier qu’on veut amener au plus proche de zéro, le risque que des patients soient malades ou meurent du coronavirus, alors que d’autres mesures de réduction plus globales pourraient diminuer le risque global de mourir ou d’être atteint d’une autre maladie."

D’autres biais nous squattent le cerveau

Le biais de disponibilité : c’est estimer une probabilité d’un événement sur la base de la facilité avec laquelle une occurrence de cet événement nous vient à l’esprit. Par exemple, si je vous dis que ma mère de 89 ans est décédée en maison de repos d’une infection. Vous allez penser que c’est du COVID-19, parce que cette possibilité vous vient immédiatement à l’esprit. Ce n’est pourtant pas le cas et il y a une multitude d’autres possibilités. La "cascade de disponibilité" est une extension du biais de disponibilité : c’est l’amplification de cet effet par les informations relayées dans les médias.

Le biais rétrospectif : consiste à croire qu’on savait ce qu’il aurait fallu faire au début de la crise. On analyse les décisions prises en mars au prisme de ce que l’on sait aujourd’hui, alors qu’à l’époque, le déroulement des événements était inconnu lors de la prise de décision.

L’heuristique d’affect : amplifie l’effet de la perception positive ou négative d’un concept sur la prise de décision. Exemple, pour le coronavirus : la peur.

Cette liste n’est pas exhaustive : il existe encore de nombreux biais cognitifs.

Comment échapper aux biais ?

La première manière de corriger ces biais, c’est d’en avoir conscience. C’est une première étape pour les diminuer. Les connaître, les lister, et au moment où l’on doit prendre une décision, s’en souvenir et "screener" sa décision au prisme de ces biais. Cela permet de se demander si on n’est pas biaisé dans son raisonnement. S’alimenter de bonne foi à des sources contradictoires qui ne vont pas dans le sens de nos convictions est un bon exercice. Cependant, les algorithmes des réseaux sociaux ont tendance à nous proposer des publications qui vont dans le sens de nos centres d’intérêt et de nos communautés, ce qui crée un entre-soi biaisé.

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