Coronavirus: c’est quoi "l’urgence de santé publique de portée internationale" déclarée par l’OMS ?

Après plusieurs tergiversations, et après avoir déclaré "un risque élevé", l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé ce jeudi soir que l’épidémie de coronavirus est"une urgence de santé publique de portée internationale".

Cette décision a été prise alors que le bilan du nombre de victimes et de personnes contaminé grimpe de jour en jour. Ce vendredi, le bilan est passé à 213 morts et près de 10.000 personnes contaminées par "le virus de Wuhan".

Mais que signifie cette déclaration de l’OMS ?

Une réunion qui s’est tenue à Genève ce jeudi, les membres et les conseillers du Comité d’urgence de l’OMS se sont réunis par téléconférence. Lors de cet entretien, des représentants du Ministère de la santé de la République populaire de Chine ont fait rapport sur la situation et les mesures de santé publique qui ont été prises par le pays.

"On dénombre actuellement 7711 cas confirmés et 12.167 cas suspects à travers le pays. Parmi les cas confirmés, 1370 sont des cas graves et 170 sont décédés. 124 personnes se sont rétablies et ont quitté l’hôpital", indique la déclaration qui a suivi la réunion.

Hors Chine, le Secrétariat de l’OMS a présenté une vue d’ensemble de la situation dans les autres pays. "On dénombre actuellement 82 cas dans 18 pays. Parmi eux, seuls 7 ne se sont pas rendus en Chine. Une transmission interhumaine a été constatée dans 3 pays autres que la Chine. Un de ces cas est un cas grave ; il n’y a eu aucun décès", précise l’organisme.

"Urgence de santé publique de portée internationale", ou pas ?

Pourquoi et comment l’Organisme en charge de la santé mondiale a-t-elle relevé la "menace" ? 

Visiblement, un débat d’experts a eu lieu pour savoir si la situation devait être considérée comme une "USPPI". Dans un premier temps, ce statut n’a pas été retenu. C’est désormais le cas. Mais c’est quoi une "USPPI" ?

L’USPI, c’est une "urgence de santé publique de portée internationale".

Et selon l’OMS, une USPPI "s’entend d’un événement extraordinaire dont il est déterminé qu’il constitue un risque pour la santé publique dans d’autres États en raison du risque international de propagation de maladies et qu’il peut requérir une action internationale coordonnée". Cette définition implique que la situation :

  • Est grave, soudaine, inhabituelle ou inattendue ;
  • A des implications pour la santé publique dépassant les frontières nationales de l’État affecté 
  • Pourrait nécessiter une action internationale immédiate.

Finalement, le comité d’experts a convenu que "la flambée épidémique remplit désormais les critères d’une USPPI et a proposé que les conseils suivants soient communiqués en tant que recommandations temporaires".

Le Comité a souligné que cette déclaration d’USPPI doit être comprise "dans un esprit de soutien et de reconnaissance envers la Chine, son peuple et les mesures que ce pays a engagées en première ligne pour combattre cette épidémie en toute transparence et, nous l’espérons, avec succès".

Pourquoi ce statut maintenant ?

C'est la sixième fois que l'OMS déclare une USPPI, après les précédents de la grippe H1N1 (2009), de la poliomyélite (2014), d'Ebola (2014), de Zika (2016) et à nouveau d'Ebola (2018). Le Comité d'urgence s'est réuni une première fois, courant janvier, sans pour autant déclencher l'alerte, ce qui avait suscité une certaine controverse. Antoine Flahault suppose que "les discussions ont été très partagées" lors de cette réunion. "On reproche à l'OMS de partir parfois trop tard [virus Ebola de 2014], parfois trop tôt, comme dans le cas de la grippe H1N1", poursuit-il. Au moment de la première réunion, il n'y avait pas encore "eu de cas de transmission entre humains en dehors de la Chine".

La donne a changé mardi 28 janvier, quand l'Allemagne a identifié sur son sol un premier cas de contamination au coronavirus 2019-nCov, mais le Japon et le Vietnam ont également identifié de tels cas. Aux yeux des experts du Comité d'urgence, c'est sans doute l'un des principaux éléments retenus, car cela veut dire que le virus pourrait se diffuser depuis un nouveau foyer, hors de Chine.

Risques de propagation dans des pays mal armés pour faire face au coronavirus

Pour justifier la décision des experts, Thedros Ghebreyesus, le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé confirme que la raison principale de cette déclaration n’est pas liée à ce qui se passe en Chine, "mais à ce qui est en train de se passer dans d’autres pays".

Il a également précisé que la crainte de l'OMS, c'est que le virus touche des pays qui ne sont pas bien armés pour le combattre : "Notre plus grande préoccupation, c’est une potentielle propagation du virus à d’autres pays dont les systèmes de santé sont plus faibles et mal préparés pour y faire face", a déclaré le chercheur éthiopien à la tête de l’OMS.

Actuellement, 18 autres pays que la Chine sont donc touchés par le coronavirus avec environ 80 cas identifiés et certains pays décident de fermer leurs frontières progressivement.

C’est donc bien le contexte international qui a poussé les experts a changé de statut de risque élevé à celui d’urgence de santé publique de portée internationale. Pour l’OMS, il faut désormais une action mondiale et coordonnée pour faire face à l’épidémie.

"Sachant combien la solidarité mondiale est nécessaire, le Comité a jugé qu’une action mondiale concertée doit être engagée pour améliorer la préparation dans les autres régions du monde qui pourraient avoir besoin d’un appui à cette fin", indique d’ailleurs le communiqué de ce jeudi soir.

Impact international de la déclaration de l'OMS

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Des passagers dans un terminal de l'aéroport Fiumicino de Rome. Le gouvernement italien a suspendu tous les vols entre son pays et la Chine. © AFP

En déclenchant cette USPPI, l’OMS estime donc que le problème a une portée internationale et elle demande aux États de faire preuve de la plus grande transparence sur les données sanitaires et d’accroître leur surveillance et leurs actions pour enrayer l’épidémie, à travers des recommandations temporaires qui seront réévaluées dans trois mois.

Comme ces mesures peuvent affecter les 196 pays signataires du Règlement sanitaire international, notamment dans les secteurs du transport de personnes ou de marchandises, l'institution spécialisée de l'ONU pour la santé publique créée en 1948 recourt donc avec parcimonie à ces recommandations, qui peuvent affecter l’économie des pays concernés.

Le Comité d’experts de la santé est d’avis qu’il est encore possible d’interrompre la propagation du virus, pour autant que les pays prennent des mesures fortes pour détecter rapidement la maladie, isoler et traiter les cas, rechercher les contacts et réduire les contacts sociaux dans une mesure adaptée au risque. Il est important de noter que l'OMS estime que les objectifs stratégiques aussi bien que les mesures de prévention et de réduction de la propagation de l’infection devront être adaptés à l’évolution de la situation.

Conséquences directes de l’USPPI : plus de transparence sur les mesures prises par les États

La Chine avait déjà pris les devants, avec des mesures de restrictions et de quarantaine de grande ampleur. L’USPPI ajoute une pression politique supplémentaire sur Pékin, en confirmant que le pays n’a pas été en mesure de contenir l’épidémie sur son territoire. "C’est la raison pour laquelle les États souhaitent éviter qu’une telle urgence soit déclenchée et préfère que la gestion de la crise reste au niveau national", explique Antoine Flahault, codirecteur de la "Swiss School of Public Health" à Zürich, interrogé par France Info.

Le directeur de l’OMS a toutefois précisé ce jeudi 30 janvier, qu'"il ne s’agit pas d’un vote de défiance à l’égard de la Chine".

Tedros Ghebreyesus a souligné que l’organisation estimait qu’il n’y avait pas lieu de limiter les voyages et les échanges commerciaux avec la Chine. "L’OMS […] s’oppose même à toute restriction aux voyages", a-t-il insisté. Dans un communiqué, le comité d’urgence a expliqué que ces restrictions à la circulation des personnes et des biens pendant une urgence de santé publique peuvent être "inefficaces", perturber la distribution de l’aide et avoir des "effets négatifs" sur l’économie des pays touchés.


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Dorénavant "les pays doivent informer l’OMS de toute mesure prise en matière de voyage […]. Les pays sont mis en garde contre les mesures qui favorisent la stigmatisation ou la discrimination". La déclaration apporte donc une plus grande transparence sur les mesures prises par chaque État concernant le coronavirus.

De nombreux pays ont déjà cependant émis des avertissements, afin de restreindre les déplacements vers la Chine continentale. En ayant déclaré l’urgence internationale, l’OMS a donc désormais le droit d’interroger les pays sur ces mesures, a expliqué le président du comité d’urgence, Didier Houssin. Il a donné pour exemple "les visas refusés, la fermeture des frontières, la mise en quarantaine de voyageurs qui sont en bonnes conditions".

Vers une aide financière des institutions internationales ? Une accélération de la recherche d’un vaccin ?

Cette déclaration d’urgence de portée internationale peut également permettre la mise en place "de mécanismes de financement d’une aide internationale", selon Antoine Flahault, qui cite l’exemple des "coûteux équipements ECMO" (matériel d’assistance cardiaque et respiratoire), utilisés "dans les cas de syndrome de détresse respiratoire aiguë" survenus lors de l’épidémie d’Ebola.

"Ces déclarations permettent parfois d’aider à lever des fonds en raison d’une attention politique accrue", souligne de son côté le chercheur de l’université de Sydney Adam Kamradt-Scott, cité par le média australien SBS. La Chine dispose de capacités financières importantes, mais elle pourrait notamment bénéficier de l’appui d’institutions comme la Banque mondiale.

Par ailleurs, la déclaration de l’OMS pourrait booster la recherche d’un vaccin.

"Une éventuelle USPPI a des conséquences sur le développement d’un vaccin, car il est dès lors considéré comme une priorité mondiale", explique Emmanuel André, microbiologiste et professeur de médecine à l’université catholique de Louvain interrogé par France Info. Cela permet de faciliter les démarches administratives entre les différentes étapes de développement clinique et d’accélérer la mise à disposition d’un vaccin. "Comme lors de l’épidémie de virus Ebola, on peut imaginer qu’en raison de l’urgence, les organismes qui ont pour rôle de vérifier la rigueur et l’efficacité des études vont jouer un rôle facilitant entre les différentes étapes", souligne Emmanuel André.

Après cette déclaration d’urgence internationale, les autorités sanitaires vont sans doute pouvoir délivrer des "fast track" aux équipes impliquées dans la recherche d’un vaccin. Ce dispositif permet d’accélérer l’accès à certaines étapes, comme la réalisation d’essais cliniques, alors qu’un développement classique peut nécessiter plusieurs années.

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