Coronavirus aux Etats-Unis : la stratégie de la Maison Blanche pour vacciner "à la vitesse de l'éclair"

Moncef Slaoui lors de la conférence de presse à la Maison Blanche du 13 novembre, à propos de l'opération "Warp Speed"
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Moncef Slaoui lors de la conférence de presse à la Maison Blanche du 13 novembre, à propos de l'opération "Warp Speed" - © MANDEL NGAN - AFP

Les Etats-Unis viennent d’annoncer que deux vaccins contre le coronavirus pourraient être approuvés et administrés dès le mois de décembre sur le territoire américain. Délivrer des vaccins et des médicaments le plus rapidement possible, c’est l’objectif de l’opération "Warp Speed" (vitesse de l'éclair) de la Maison Blanche. Cette opération a débuté en mai sous l'égide du Général Gustave Perna et du Conseiller scientifique en chef Moncef Slaoui, dont nous avons pu réaliser l’interview à distance, pendant une vingtaine de minutes montre en main.

Moncef Slaoui, nous vous en avions déjà parlé dans cet article. Ce scientifique né au Maroc connaît très bien la Belgique pour y avoir fait ses études (immunologie et biologie moléculaire à l’ULB), y avoir enseigné et y avoir travaillé (chez GSK) pendant de longues années. Ses deux fils y sont nés. En 2003, il s’est envolé pour les Etats-Unis pour poursuivre sa carrière dans le domaine des vaccins. En mai, coup de projecteur : il devient le M. Vaccins de la Maison Blanche.

En quoi consiste précisément cette mission ?

"C’est un rôle de leadership scientifique, industriel et humain, dans le sens où il faut aligner plusieurs agences gouvernementales du ministère de la Santé et du ministère de l’Armée (le département de la Défense) ainsi que toutes les entreprises, tout en gardant et cloisonnant l’information pour les différentes entreprises, aussi bien pour les vaccins que pour les agents thérapeutiques", résume Moncef Slaoui.

Choisir sur quel vaccin miser

Concrètement, cela signifie "choisir sur quel vaccin miser, parier, et puis, pour tous les programmes qu’on a sélectionnés, aider les compagnies qui sont les propriétaires de ces programmes à avancer plus vite, financer, guider le travail." Une mission qui se poursuit dans cette période de transition présidentielle.

Quelle stratégie dans le choix de vaccins ?

Aujourd’hui, l’escarcelle américaine comprend six vaccins. Avec l’idée, également partagée par l’Union européenne, de panacher le choix entre différentes technologies (trois au total) et différentes firmes (deux par technologie), "pour augmenter nos chances".

"Ces approches sont soit très rapides (ARN messager) ou bien connues mais plus longues (protéines recombinantes) ou alors c’est intermédiaire : assez rapide et assez connue (vecteur viral)", précise Moncef Slaoui.

Les firmes concernées actuellement sont Pfizer, Moderna, AstraZeneca, Janssen Pharmaceutica, Novavax et Sanofi-GSK. Soit les mêmes que celles retenues par l’Union européenne, à l’exception de l’entreprise biotechnologique américaine Novavax, remplacée chez nous par la firme allemande CureVac.


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"Pour tous ces vaccins, on a déjà construit les usines pour les fabriquer, fait le scale up (pour la production à échelle industrielle) et on a déjà plusieurs millions de doses de Pfizer et de Moderna", poursuit Moncef Slaoui. Pfizer et Moderna sont les deux firmes qui se basent sur la technologie de l’ARN messager. Et Pfizer a récemment communiqué des résultats préliminaires faisant état de 90% d’efficacité. Une annonce reçue positivement chez nous, même s’il faut la relativiser et la mettre en perspective, comme expliqué dans cet article.

On aura assez de doses pour vacciner entre 20 et 30 millions de personnes par mois déjà à partir de décembre…

Selon Moncef Slaoui, Moderna devrait également être en mesure de présenter des résultats tout prochainement. Tout devrait s’enchaîner ensuite rapidement estime-t-il. "La Food and Drugs Administration va recevoir les dossiers d’enregistrement de ces deux firmes la semaine prochaine (ou la semaine d’après) et la FDA dit qu’elle va mettre une semaine ou 10 jours pour faire ses reviews [relectures et avis] le plus vite possible, 24 heures sur 24".

"Ici, on prédit que vers la mi-décembre on devrait avoir ces vaccins approuvés, si la FDA évidemment définit qu’ils sont approuvables", souligne l’expert, qui ne doute pas que ce sera le cas. S’ensuivrait alors le début des campagnes de vaccination : "On a et on prédit qu’on aura assez de doses pour vacciner entre 20 et 30 millions de personnes par mois déjà à partir de décembre, janvier, février, puis, à partir de février-mars, on pourra probablement vacciner entre 40 et 60 millions de personnes. Donc avant le mois de juin, on pourra avoir vacciné toute la population américaine."

Dans "Wrap Speed", il y a "Speed", et l’expert entend bien répondre à cette promesse de rapidité. Au risque de compromettre la sécurité ? 

Quelle approche du risque vaccinal ?

Ces déclarations très affirmatives peuvent en tout cas surprendre vu de Belgique et d'Europe, où le ton est plus prudent.

Chez nous, pour ce qui est de la sécurité des vaccins, l’Agence européenne des Médicaments (EMA) devra, comme la Food and Drugs Administration (FDA) américaine, se prononcer sur la balance bénéfices-risques des vaccins. Ce n’est que si cette balance est positive qu’un feu vert sera délivré pour la mise sur le marché. A noter que le directeur adjoint de l’EMA, le Belge Noël Wathion, signalait jeudi sur nos antennes qu’un premier avis favorable début janvier ou fin décembre n’était pas exclu, tout en soulignant l’indépendance de l’Agence par rapport à la procédure commerciale menée par la Commission européenne.

On ne peut pas attendre 6 mois. Ce serait une hécatombe énorme.

Pour Moncef Slaoui, le contexte pandémique actuel, particulièrement aux Etats-Unis, laisse peu de doutes sur les conclusions de cet examen par les instances administratives américaines : "On sait que la sécurité des vaccins est adéquate dans le contexte des études cliniques – on sait qu’à court terme, dans une période de 4 à 6 mois, leur innocuité est adéquate. Ce qu’on sait aussi, au travers des 40 à 50 dernières années – et la FDA a fait ses études — c’est que l’écrasante majorité des effets secondaires significatifs des vaccins se déclarent dans les 40 à 60 jours après l’immunisation. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas y en avoir à plus long terme, ça veut dire que c’est excessivement rare. Et c’est là en fait que la balance benefits-risks est importante."

Concrètement : "Si je prends la population américaine, on sait que chaque jour, il va y avoir 1500, 1800, 2200 personnes qui vont mourir à cause du coronavirus. Il est évident qu’aucun vaccin n’aura un tel impact même sur une année. Si un vaccin tue même 100 personnes, il sera éliminé du marché immédiatement donc la balance est très claire", illustre-t-il. Avant de conclure : "On ne peut pas attendre 6 mois. Ce serait une hécatombe énorme."

Le besoin est tellement énorme que c’est un risque à prendre. Mais c’est un risque conceptuel

Par ailleurs, souligne l’expert, un système de pharmacovigilance, "de surveillance active extrêmement rapprochée, pratiquement identique à une étude clinique" est prévu à partir du moment où la population sera vaccinée, pour détecter le moindre effet secondaire. "S’il se passe n’importe quoi, on pourra tout de suite dire attention tel ou tel vaccin présente un problème."

"Le besoin est tellement énorme que c’est un risque à prendre", estime-t-il. "Mais c’est un risque conceptuel, ce n’est pas qu’on sait qu’il y a un problème, c’est que simplement on n’a pas assez de recul – c’est vrai – mais par contre, on sait très bien ce qu’on a en face de nous, c’est une hécatombe, sans parler des impacts indirects de la pandémie."

Quid côté production et logistique ?

Les Etats-Unis se sont assuré un approvisionnement en vaccins via des accords avec les firmes concernées et qui produisent sur le territoire américain. "Pour les lots de vaccins produits aux Etats-Unis, la priorité sera pour la population américaine", précise Moncef Slaoui. "Ce que l’Etat américain a acquis, ce sont les 100.000 premières doses de vaccins et des options pour plus, si besoin est. Les compagnies ont la liberté de délivrer le reste de leur potentiel de vaccins ailleurs." Une dizaine de milliards de dollars ont été investis, "un investissement qui va rester dans les compagnies qui restent propriétaires de la technologie et des droits du vaccin".

Avoir des vaccins à disposition, c’est une chose, vacciner en est une autre. On sait que certains des candidats impliquent par exemple un stockage à très basse température, ou seront conditionnés par dose de dix, ce qui a des implications pratiques concrètes et soulève des questions logistiques.


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A ce niveau-là, aux Etats-Unis, "tout est prêt", affirme Moncef Slaoui, et cela en particulier grâce à l’implication de l’Armée. "Les aspects logistiques sont extraordinaires, étant donné que le Département de la Défense peut transporter des montagnes et j’en ai maintenant l’expérience", expose-t-il. "On a travaillé jusqu’au microdétail, à la minute près, tous les systèmes pour distribuer les vaccins, au niveau de la chaîne du froid, des endroits de stockage, au niveau de ce qu’il faut pour vacciner : il faut des seringues, des aiguilles, il faut des équipements de protection pour les personnes qui vont vacciner, il faut de l’alcool, du coton. Tout ça a été prévu et, pour tout ce qui n’est pas le vaccin, est déjà transporté vers les endroits de stockage".

Serait également en train d’être réglé le transport entre les lieux de stockage et les lieux de vaccination, via des accords avec les grandes chaînes de pharmacie aux Etats-Unis.

Des conflits d’intérêts ?

A la base, Moncef Slaoui travaille chez Moderna, l’une des firmes avec lesquelles les Etats-Unis comme l’Union européenne ont passé un accord. Ce qui n’a pas manqué de soulever des critiques et des soupçons, par exemple de la part de la sénatrice démocrate Elizabeth Warren.

Quelle est la réponse de l’intéressé ? "Premièrement je n’ai pas demandé de tenir ce rôle : on est venu me chercher pour que je vienne aider", se défend-il. "J’ai accepté de le faire bénévolement – j’ai un salaire d’un dollar – j’ai immédiatement démissionné de mon poste du board de Moderna et vendu mes actions de Moderna pour ne plus avoir aucune relation financière ou structurelle avec la compagnie".

J’ai des actions qui sont en fait ma retraite et j’ai refusé de les vendre

Et de souligner qu’il possède également des actions chez GSK, qu’il a gardées : "J’ai des actions qui sont en fait ma retraite et j’ai refusé de les vendre. J’ai dit que si je faisais le moindre bénéfice sur ces actions – si l’action de la compagnie augmente pendant que je tiens ce rôle – je donnerai tout le bénéfice à la recherche fondamentale."

Par ailleurs, il affirme s’être tenu à l’écart des négociations en termes de contrats avec les firmes concernées. L’expert prend également de la distance par rapport à l’administration Trump, sans le nommer directement : "J’ai dit à plusieurs endroits que je n’étais pas aligné avec l’Administration. Je n’ai pas fait ça parce que je supporte l’Administration, j’ai fait ça parce que c’est très important qu’on ait des vaccins et des médicaments contre cette pandémie qui a mis le monde à genoux."

Sa mission s’arrêtera, dit-il, quand deux vaccins ainsi que deux médicaments seront approuvés et en utilisation. Il sortira alors des projecteurs pour retrouver sa vie professionnelle et privée d’avant. Une échéance qui ne semble pas si lointaine.

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