Recycler des mégots de cigarette: une fausse bonne idée?

4000 milliards de cigarettes partent en fumée dans le monde chaque année. En Belgique, ce sont des millions de ces rebuts en plastique qui se retrouvent aussi par terre. Il faut quelques minutes pour la griller mais entre 12 et 15 ans pour que le mégot se décompose dans la nature car le filtre est en acétate de cellulose : un plastique. Comme dans un monde idéal: rien ne se perd, tout se transforme, le recyclage de cette matières est à priori une idée séduisante. Mais qu'en est-il dans les faits? Pour y répondre, nous nous sommes rendus notamment à Brest afin de découvrir quelle était la deuxième vie de ce produit toxique.

Dès qu’on allume une cigarette, une véritable usine chimique se met en route. La pollution du mégot provient des produits issus de la combustion de la cigarette qui restent dans le filtre. Lorsque l’on sait que la fumée de cigarette constitue un mélange de gaz et de particules contenant plus de 4000 substances chimiques, dont plus de 50 sont cancérigènes, il est facile d’imaginer la pollution microscopique relâchée par un mégot. Un seul mégot pollue de 500 à 8000 litres d’eau. Si les amendes administratives pour jet de mégot sur la voie publique peuvent aller de 50 à 200 euros à Bruxelles et en Wallonie, elles ne semblent pas faire effet.

Mégots de Waterloo, recyclés à Brest.

Pour contrer cette pollution, depuis 1 an, la ville de Waterloo a installé une dizaine de cendriers urbains.  L'achat des cendriers a été entièrement pris en charge par la Région wallonne, dans le cadre d'un appel à projets "Collecte sélective innovante de déchets" du Service Public de Wallonie, soit 4860€ de subsides. La Commune s'acquitte uniquement du coût de 420€/mois pour la collecte et le recyclage des mégots. Les mégots récoltés vont ensuite aller jusque Brest où là la société mégot les recycle en tablette plastique pour mobilier urbain.  

Depuis sa création il y a un an, la société Mégo a traité 10 tonnes de ces déchets qu’il récolte, soit 40 millions de mégots. Cette mini-structure de 3 trois personnes facture entre 5 et 12 euros du kilo la dépollution des filtres toxiques. Guillaume André est responsable de cette exploitation, MéGO ! Ils recyclent entre 20 et 30 Kg de filtres de cigarette en fin de vie par jour. Après un premier tri manuel lent et fastidieux, ces rebuts toxiques sont broyés et tamisés pour séparer le tabac et les cendres des mégots.  Enfin, Les filtres en acétate de cellulose sont dépollués dans une machine à laver juste avec de l’eau. Et cela suffit ? Oui, d’après le directeur de chez Mégo!,  Bastien Lucas : "Les filtres sont dépollués par ce circuit d’eau fermé. Nous avons toujours la même eau depuis 1 an. Par un procédé d’argile et d’autres produits naturels uniquement, aucun produit chimique ici. Les boues issues de notre dépollution vont être ensuite traitées avec les déchets dangereux car elles sont composées de toutes les molécules que l’on a pu retirer: de la nicotine, des goudrons, du méthanol, du PCB , toutes les cochonneries que l’on retrouve lorsqu’on balance un mégot sur le trottoir dans l’eau."

Matière non dépolluée à 100%….

Nous avons décidé de faire analyser une plaque en mégots recyclés à Mons, au laboratoire Hainaut vigilance sanitaire. Pol Bouviez, Responsable du domaine Environnement est formel: "On a découvert encore quelques traces de nicotine. La nicotine est un alcaloïde, et c’est également un insecticide et un fongicide. C'est un écotoxique qui, lâché dans la nature, tue les micro-organismes aquatiques".  Mais autre chose intrigue notre chimiste au niveau de la structure de cette tablette: selon lui, ce n’est pas normal que tout cela vienne uniquement d’un mégot de cigarette. En fait, Mégo ajoute une autre matière à leurs mégots recyclés: des longs filtres vierges, neufs, non découpés qui vont servir à diluer la toxicité et solidifier la plaque. "Cela nous permet de compenser légèrement, d’avoir une matière plus noble", justifie Bastien Lucas.

Mégot recyclé près de chez nous

Lors de notre enquête, beaucoup de gens ont pointé l’empreinte C02 des kilomètres parcourus par ces mégot pour être recyclés : plus de 900 kms. C’est notamment pour cela que Guillaume Berlemont, un jeune ingénieur, a décidé de recycler les mégots plus près de chez nous, à Cologne, avant de créer peut-être une "usine" de recyclage en Belgique. Guillaume Berlemont a créé sa petite entreprise “We circular” il y a un an. 

Guillaume récolte par exemple les mégots à Ganshoren depuis quelques mois. Il a installé 15 cendriers. Cela coûte 554 euros par mois à la commune. Il est en pourparlers avec d’autres communes et a aussi quelques grosses sociétés dans son carnet d’adresse comme Decathlon Charleroi et Ikea Anderlecht. L’entreprise suédoise compte en installer dans tous les magasins belges. En 5 mois, pour 9 cendriers installés, 22 kilos de mégots ont été rassemblés. Le coût : 125 euros par mois pour Ikea. Comme ses recherches de dépollution de la matière ne sont pas encore abouties, Guillaume recycle en attendant les mégots en cendriers de poche. 

Pollueur -payeur ? 

Les filtres sont en plastique et les cigarettiers seront bientôt obligés de le mentionner sur les paquets de cigarette selon la nouvelle directive européenne des plastiques à usage unique. En revanche, dans les 10 produits qui vont être interdits comme les touillettes et les gobelets, les filtres de cigarette ne sont pas repris dans cette liste. Pourtant, la nicotine est écotoxique et qu’un seul mégot pourrait polluer jusqu’à 8000 litres d’eau.

Cette directive en revanche, établit la responsabilité élargie des producteurs. Ils seront désormais responsables de la gestion des déchets qu’ils ont mis sur le marché.  Concrètement, quelles seront les actions des cigarettiers ?  Philip Morris ne veut pas recycler les mégots car il estime que : "Selon les connaissances actuelles, le processus de recyclage des mégots engendre une utilisation de ressources importantes qui rend cette option plus néfaste pour l’environnement que l’incinération des mégots". Par ailleurs, Philip Morris participe depuis 2009 au financement de matériel urbain adéquat pour collecter les déchets en Flandre. En 2018, ils ont dépensé 150.000€.  “Une goutte d’eau pour ce géant mondial des cigarettes” estime Recycling Netwerk Benelux, cette organisation active dans la réduction de l'impact environnemental des déchets. Certes, les producteurs d’emballages financent près de 17 millions d’euro pour la lutte contre les déchets sauvages en Belgique. En réalité, explique Tom Zoete de Recycling Netwerk, la facture du ramassage des déchets s'élève à 150 millions, rien que pour la Flandre. 

Recycler les mégots de cigarette, une idée à priori intéressante, qui a postériori s’est montrée beaucoup plus compliquée  que prévu, voir toxique pour notre planète. 

 

 

 

 

 

 

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