"Il n'est pas question d'arrêter le système des travailleurs détachés. Ce système profite à tous"

Marianne Thyssen : "Il n'est pas d'arrêter le système des travailleurs détachés."
Marianne Thyssen : "Il n'est pas d'arrêter le système des travailleurs détachés." - © JOHN THYS - AFP

Marianne Thyssen est l’invitée de La Semaine de l’Europe ce dimanche. La Commissaire européenne, issue du CD&V, chargée des questions sociales, de l'emploi et de la mobilité professionnelle commente l’actualité. Elle répondra aux questions sur sa proposition de réaménager la fameuse directive sur les travailleurs détachés, ces travailleurs qui restent soumis au droit du travail de leur pays quand ils vont travailler dans un autre État.

Mais elle réagit d’abord à l’autre actualité de la semaine : le projet de coopération entre l’Union européenne et la Turquie pour face à la crise des réfugiés.

Le projet d’accord UE-Turquie

La Turquie pourrait reprendre chez elle tous ceux qui n'obtiendraient pas la protection de l'Union européenne. En échange, elle réclame 3 milliards d'euros de plus que les 3 milliards déjà promis, une accélération des négociations d'adhésion et la fin des visas pour les Turcs venant en Europe. Et la Turquie va plus loin puisqu’elle accepte même de reprendre chez elle tous les réfugiés syriens qui arriveront sur les îles grecques après l'adoption de l’accord. En retour, pour chaque Syrien qui rentre en Turquie, les Européens viendront chercher un autre Syrien dans les camps de réfugiés turcs.

D'emblée, la commissaire Marianne Thyssen ne cache pas sa frustration : "Je comprends les gens en colère. Cette colère trouve sa source dans une certaine frustration que je partage, parce que nous sommes une Union de 28 États membres et que j’ai vraiment cru qu’on allait trouver une solution entre nous, ensemble. Si tous les pays avait pris leur responsabilité et avait montré un peu plus de solidarité, on aurait pu trouver une solution et nous ne serions pas dans la situation actuelle. Mais maintenant, il faut jouer avec les cartes qui sont sur la table. On doit être réaliste. On doit regarder ce qui se passe en Syrie et travailler avec les pays voisins de la Syrie. Le président du Conseil européen Donald Tusk est en train de négocier avec la Turquie. J’espère que cette proposition va au moins nous aider à casser le modèle économique des trafiquants, des passeurs qui exploitent la misère humaine. J’espère aussi que les migrants et les réfugiés comprendront qu’ils peuvent obtenir une protection internationale en Europe, mais qu’ils doivent pour cela passer par des voies légales." Si les négociations aboutissent, l’accord avec la Turquie pourrait être conclu lors du sommet européen prévu ces 17 et 18 mars. Mais à l’heure qu’il est, les réticences sont encore grandes dans plusieurs États membres.

En attendant, Marianne Thyssen ne veut pas entendre parler de la fermeture de la route des Balkans, cette route qu'empruntaient les réfugiés qui de Grèce voulaient remonter vers les pays du nord. Dimanche dernier, un projet de conclusions du sommet UE-Turquie reprenait telle quelle la phrase "la route des Balkans est fermée", ce qui aurait signifié que l'Union toute entière reprenait à son compte les différentes décisions nationales de fermer les frontières, on pense à l'Autriche, la Hongrie, la Bulgarie, la Slovénie, etc. "Je ne veux pas entendre parler de la fermeture de la route des Balkans parce que ça veut dire qu’on ferme les frontières. On vit dans l’Union Européenne, dans l’espace Schengen de libre-circulation quand même. On doit respecter les règles de Schengen. Naturellement, on peut organiser des contrôles temporairement et en accord avec les autres États membres. Mais on ne peut pas fermer les frontières et on ne peut accepter une mosaïque de décisions unilatérales. Donc je suis contente que la Commission ait fait des propositions pour mieux s’organiser, respecter les règles et restaurer l’espace Schengen vers la fin de l’année."

Les travailleurs détachés

La Commission européenne propose de réviser la directive sur les travailleurs détachés, ces personnes envoyées par leur entreprise pour travailler de manière temporaire dans un autre pays. Ils sont de plus en plus nombreux dans l’Union européenne. Environ 2 millions, dont 160 000 rien qu’en Belgique. Et c’est la commissaire belge qui est à la manœuvre pour remettre de l’ordre dans un système accusé de favoriser le dumping social, notamment dans le secteur de la construction. Remettre de l’ordre, mais "pas question d’arrêter le système des travailleurs détachés" explique Marianne Thyssen, "il fait partie de la libre prestation des services, c’est une des libertés inscrites dans le Traité de l’Union européenne. Une liberté qui bénéficie aussi aux entreprises belges. Notre pays envoie 80 000 travailleurs détachés vers d’autres pays européens. C’est un système qui profite à tous".

Reste que ce système est accusé par nombre d’entrepreneurs ou d’artisans de créer de la concurrence déloyale. Pour la faire disparaître, la Commissaire en charge de l’emploi et des affaires sociales mise sur le principe "à travail égal, salaire égal". C’est le cœur de sa réforme. "Les travailleurs détachés doivent recevoir la même rémunération que les travailleurs locaux même si pour la sécurité sociale, ils restent assujettis à leur pays d’origine. Nous ferons de nouvelles propositions sur ce point d’ici la fin de l’année". Mais il ne faut pas s’attendre à une révolution. "Aujourd’hui la durée moyenne d’un détachement est de quatre mois, explique Marianne Thyssen. Un détachement, souvent suivi par un autre dans un deuxième pays, puis par un autre dans un troisième pays, si le travailleur doit systématiquement payer ses cotisations sociales dans chacun de ces pays, cela deviendra un gigantesque patchwork avec un alourdissement des charges administratives à la clé. Et au final, qui payera la retraite du travailleur détaché ? Ou ses allocations familiales ? Il faut aussi que les États membres prennent leur responsabilité pour faire converger les 28 systèmes sociaux vers le haut."

Cette réforme est maintenant sur la table du Conseil et sur celle du Parlement européen. Marianne Thyssen est optimiste : "J’ai passé les quinze derniers mois à préparer le terrain, à discuter tenter de trouver un équilibre avec les différents ministres. Ce texte apporte beaucoup plus de justice et d’équité que ce qui existe aujourd’hui", mais le sujet est tellement délicat qu’il va certainement donner lieu à de nombreux débats avant que les changements proposés ne voient le jour.

Retrouvez l'interview complète de la commissaire Marianne Thyssen dans La Semaine de l'Europe

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