Voter quand on est en prison, un droit théorique: à Jamioulx, cinq détenus seulement devraient l'exercer

Il s’agit de l’un des rares endroits oubliés de la campagne politique : la prison. Derrière les murs de la prison de Jamioulx, aucun tract électoral. Pas un seul candidat qui soit venu expliquer le programme de son parti. Une majorité de détenus disposent pourtant bien du droit de vote, comme tous les autres citoyens belges.

Les différents établissements pénitentiaires du pays ont reçu récemment une lettre rappelant les droits des prisonniers à ce sujet. Le courrier à la main, Valérie Ducat, directrice à la prison de Jamioulx explique que « les détenus ont effectivement le droit de vote depuis le 15 avril 2009, et donc l’obligation de voter. Sauf si le juge en a décidé autrement au moment du jugement ». Pour les détenus, l’interdiction de voter est donc un régime d’exception et plus une règle générale.

A la prison de Jamioulx, en retirant les détenus qui n’ont pas la nationalité belge et ceux qui ont été déchus de leurs droits civiques, deux tiers des 400 prisonniers disposent effectivement du droit de vote. Mais très peu exerceront ce droit. « Ils sont rarissimes », admet Valérie Ducat. « Pour ces élections, à ce jour, on a cinq détenus qui se sont manifestés en ce sens. »

6000 détenus peuvent voter en Belgique

Cedric Tolley de Bruxelles Laïque milite pour que ce droit de vote soit réellement exercé. Il a fait ses calculs. Sur 11.000 détenus, 6000 disposent du droit de vote. « C’est une estimation à la grosse louche. Mais cela représente le nombre de voix nécessaires pour élire un député (député régional, ndlr), cela compte. »

Cheveux longs, barbe rousse fournie, chemise rouge à carreaux, Cedric Tolley franchit les portes des prisons pour rappeler aux détenus qu’ils peuvent voter. A Jamioulx, il est accompagné de Valentine Orban et Leonor Laloy, aussi menues et à leur aise dans les couloirs de la prison que Cedric est costaud. Ils viennent ici au nom de l’ASBL Génépi pour animer un quatrième atelier organisé dans le cadre des élections. Car ils en sont convaincus, même si très peu de détenus votent, les prisons ne sont pas des déserts politiques.

Inscrits à l’atelier ce jour-là, J-C, la cinquantaine, Ilyes qui fête ses trente ans et un jeune homme tatoué qui ne veut pas être reconnu. Ilyes adore suivre les débats politiques à la télévision. « Même à l’extérieur, je suivais déjà. Le monde politique m’a toujours attiré ». « Malheureusement », il ne votera pas. « J’aurais aimé imposer ma voix. J’aurais eu l’impression de faire partie de la société extérieure. » Mais Ilyes n’est domicilié nulle part. Aucune convocation électorale ne lui parviendra jamais.

Des freins administratifs et psychologiques

Pour remplir son devoir de citoyen, un détenu doit entreprendre les démarches en vue d’obtenir une procuration et la confier à un proche. Il s’agit de la seule possibilité des prisonniers pour que leur voix atterrisse dans l’urne. C’est ce que fera J-C dont la femme a envoyé sa convocation électorale à la prison. « Ça me fait plaisir de voter, c’est comme si j’avais déjà un pied dehors ».

La direction de Jamioulx accueille les formations citoyennes sur les élections à bras ouverts. « Quand Génépi nous a fait une offre de service, on l’a tout de suite considérée comme une chance et aidé à la mise en place des ateliers ». Mais le système pénitentiaire n’entreprend aucune autre démarche pour faciliter ce droit de vote. Or, les freins administratifs sont nombreux en prison. La direction de Jamioulx le reconnaît tout en renvoyant la responsabilité du vote au détenu.

« Il est de la responsabilité du détenu qui reçoit, en principe, sa convocation à son domicile de solliciter une procuration », explique Valérie Ducat. « Au niveau de la prison, nous délivrons une attestation de détention qui vient justifier le fait qu’il ne peut pas aller voter en personne. » Les convocations électorales trouvent rarement le chemin des cellules. « Cela dépend du relais qu’ils ont avec l’extérieur ».

Le détenu n’étant pas domicilié dans l’établissement pénitentiaire, il faut que sa convocation soit envoyée de son domicile à la prison. Cela suppose d’abord qu’il ait un domicile et qu’un proche relève et transmette régulièrement son courrier. Les prisonniers qui sont domiciliés au CPAS reçoivent un peu plus facilement leur convocation lorsque le CPAS prend la peine de faire suivre le courrier. « On en a reçu toute une pile partie en cellules », glisse une gardienne entre deux ouvertures de grille.

Quand la convocation parvient malgré tout en cellule, il faut encore passer les barrières psychologiques pour entamer les démarches nécessaires en vue de voter par procuration.

Pour Valérie Ducat, « lorsqu’un détenu est en prison, il est physiquement exclu de la société et je pense qu’au quotidien il ne se ressent plus comme un citoyen qui a un rôle à jouer ». Ce sentiment explique à ses yeux que la majorité des détenus ne remplit pas les démarches administratives nécessaires.

« On est considéré comme un déchet public ! »

Autour de la table de l’atelier, les langues se délient. Ces trois détenus intéressés par le sujet présentent une logique inverse à celle que nous a exposée la direction. « Si on avait plus facilement droit au vote, on se sentirait plus responsable », estime Ilyes.

« On est considéré comme un déchet public. Ne pas nous ouvrir les portes pour aller voter fait de nous des oubliés de la société. On est aux oubliettes. » Le fait que seuls 5 détenus de Jamioulx ont entamé les démarches pour exprimer leur vote est grave à ses yeux. « C’est une catastrophe… Ils auraient pu au moins faire les démarches pour qu’on puisse tous voter. »

Cedric Tolley juge que le droit de vote des détenus, bien que reconnu depuis 10 ans, est en réalité théorique. Et Cedric Tolley liste toute une série de freins techniques qui pourraient être levés pour faciliter le vote des prisonniers : installer des espaces pour des bureaux de vote en prison, des financements du SPF intérieur pour inciter au vote, accorder le droit de vote par correspondance comme pour les Belges installés à l’étranger… « Rien n’est organisé pour ça ». La faute, selon Cédric Tolley, à un manque de motivation politique. « Personne n’a envie que les détenus s’emparent de la question citoyenne et politique parce qu’ils ont évidemment beaucoup de griefs à faire valoir. »

Cela dit, le droit de vote n’est clairement pas une priorité pour les détenus. Le nombre restreint d’inscrits à l’atelier proposé par Génépi en témoigne et J-C ne dit pas autre chose. « Les détenus ne croient plus en rien, pourquoi voulez-vous qu’ils aillent voter ? »

Mais pour Cedric Tolley et les militants pour les droits des prisonniers, l’absence de droit de vote effectif des détenus est symptomatique du système carcéral belge. « C’est la pointe visible de l’iceberg », selon Valentine Orban. « Les détenus sont dans un contexte où beaucoup de leurs droits qui sont garantis par la loi normalement, ne leur sont pas accessibles dans la réalité », conclut Cédric Tolley.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK