Pologne: les homosexuels, boucs émissaires de cette campagne électorale européenne?

Cet homme face à la foule, sur cette photo qui a fait le tour de l’Europe, c’est Robert Biedroń. Et le mauve de sa tribune, c’est la couleur du mouvement qu’il a fondé : «Wiosnia», «Printemps» en polonais. Une formation qui se veut «macronienne», en marge des partis traditionnels.

Robert Biedroń a beau voir que les derniers sondages ne lui concèdent qu'un peu plus de 6% des voix, il ambitionne une percée de la liste qu’il mène lors des prochaines élections européennes. Il a été maire de la ville de Słupsk jusqu'à l'an dernier. Il espère à présent convaincre les électeurs pour l'Europe. 

Mais fera-t-il recette ? Il hérisse, par ses idées et son profil.

Des tabous à la tribune

Dans la Pologne très catholique, Robert Biedroń plaide pour une nette séparation de l’Église et de l’État et pour l’examen des soupçons de pédophilie dans le clergé.

Sous ce gouvernement qui a freiné des quatre fers les approfondissements de l’Union Européenne ces dernières années, il veut plus d’Europe.

Et dans cet état dirigé par le Parti Droit et Justice (PIS) de droite conservatrice et catholique, il affiche ouvertement son homosexualité.

Cela, davantage que ses idées, a lancé en Pologne un vrai pugilat verbal. L’homosexualité aura été un thème central de cette campagne électorale européenne, objet de prises de bec d’une rare violence, source et reflet d’une polarisation aiguë de la société.

Nous avons tenté de comprendre.

À Rymanów: circulez, y’a rien à voir

Rymanów n’est pas un incontournable des circuits touristiques. C’est un village qui ronronne à l'approche des Carpates, dans le sud-est de la Pologne, avec ses 3699 âmes, son kiosque à tabac, son épicerie et son église.

"Si vous voulez voir du monde, allez à la messe", suggère l’homme derrière le bar. Son resto sur la place s’est vidé ce soir quand l’office a commencé : ici, on ne plaisante pas avec le Jeudi Saint. Et on ne plaisante pas tellement non plus avec la famille, la tradition. Cette région est parmi celles qui votent largement "conservateur", avec plus de 50% de voix pour le parti Droit et Justice (PIS) de Jaroslaw Kaczynski en 2015, tant aux législatives qu'aux présidentielles.

Et c’est dans ce fief conservateur qu’est né Robert Biedroń.

Mais cela ne fait pas vraiment la fierté du coin.

À la sortie de la messe, nous lâchons son nom dans un groupe d’hommes, la soixantaine.
"Ce Biedroń, celui de Printemps…
- Non, non, on ne dit rien à son sujet. Il n’y a rien à dire... Simplement pas.  - Une petite merde…"

Devant l’épicerie, un homme abonde, insultes sous le coude :

C’est un imbécile. Vous n’entendrez personne dire du bien de lui ici. Qui supporte les pédés?

Eh bien une femme, certainement, sur le même trottoir. Elle décrit un candidat "doté d’un certain ego, mais exceptionnel. Il a du courage. Parce qu’il parle tout haut de ce qui est tabou en Pologne... L’homosexualité, la séparation de l'Église et de l'État, la pédophilie des prêtres. Soyons francs, jusqu’à présent, on ne parlait pas de ces choses-là".

Mais pourquoi cela devrait-il changer ? Une autre femme, rentrée de Berlin pour Pâques, s’en irrite : "Pourquoi est-ce que vous vous intéressez à ce candidat plutôt qu’à un autre ? Qu’il soit homosexuel n’a aucune importance pour nous, nous sommes ouverts, autant qu’en Allemagne !", répète-t-elle. "Intéressez-vous plutôt à ce qu’il dit et aux autres candidats. Votre sujet de reportage est absurde." Circulez, y’a rien à voir.

Pourtant le sujet inspire bel et bien deux jeunes qui attendent sur un banc que passe l’après-midi. Leur équation est limpide : Biedroń = homosexuel= plaie.

Ils déversent, sans ciller, un flot décomplexé de propos haineux.
"Celui-là, je ne savais même pas qu’il venait d’ici. Qu’il ne le dise pas, je m’en fous. S’il commence à dire qu’il vient d’ici, alors ça me dérange. Honnêtement. Nous les Polonais, nous sommes patriotes et cela ne passera jamais en Pologne. Ce ne sera jamais toléré au niveau où on le voit en Belgique, en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas. Je suis contre toutes les sortes de pédérastes, pour moi ce sont des malades. Je pense que si des gens comme ça existent, ils doivent vivre cachés. Parce que certains n’aiment pas ça. Nous, ça ne nous plaît pas. (…) Si jamais j’en voyais dans les rues en Pologne, je suis sûr que de grands maux apparaîtraient."

Il y a moins de rage et de violence dans le discours de ce vieil homme aux mains crevassées.

"J’ai connu son père, à Robert Biedroń. On a voyagé ensemble. Et moi je ne sais pas ce que je dois penser. J’ai des sentiments contradictoires, confus. Est-ce que c’est une maladie ? Une déviance ? Moi j’appellerais ça comme ça, mais je ne suis pas assez éduqué pour en être sûr. Il faut poser la question à ceux qui ont étudié. Moi je n’en sais rien."

Un doute, comme un baume sur cette fin d’après-midi hargneuse.
Une impression persistante : comme cadre pour un coming out, il y a plus hospitalier.
Varsovie, peut-être ?

Varsovie, comme la Pologne : polarisée

Varsovie, la capitale et son 1.700.000 habitants. Dont plusieurs centaines ce matin écument le marché de Hala Mirowska. 

Nous abordons le même sujet entre les étals et la récolte est plus panachée. Il y a cette femme, qui déplore le manque de droits des personnes LGBT.

Il y a aussi cette jeune fille qui salue une tolérance croissante, une envie de changement qu’elle estime freinée par "ceux qui dirigent le pays". Et elle regrette que le thème ne soit pas abordé en classe.

Nous entendons des plaidoyers convaincus pour des droits et une reconnaissance.

Mais sur ce même marché, certains se positionnent au contraire pour une invisibilité des personnes homosexuelles, "parce que c’est intime et privé, tout comme je ne détaillerai pas publiquement si je porte un caleçon à pois, rose ou un string" compare un retraité.

Un vieil homme nous laisse pantois. Il va jusqu’à plaider... pour une extermination. Il ressert avec aplomb, en public et face caméra, le vocabulaire vertigineux des années 30.

Et un jeune nationaliste radical y va de son analyse. Il est venu promouvoir les produits polonais, affiche sous le bras. Il porte le sigle des MW, une organisation de jeunesse d’extrême droite. Et il assène, sur cette place de marché, que l’homosexualité est liée à la pédophilie. Qu'il s'agit d'un danger venu de l’Union Européenne, à combattre comme l’immigration.

Du fiel entre les cageots de radis. 

Ces propos, passibles de poursuites en Belgique pour incitation à la haine, sont tenus dans l’espace public sans retenue et visiblement sans crainte de sanction.

À Varsovie cohabitent décidément deux Pologne : deux planètes.

Et entre elles, un document, une « charte », a récemment mis le feu aux poudres.

La « charte LGBT+ », charte TNT

Voici à quoi elle ressemble :

Quatre pages d’engagements, signées en février par le maire de Varsovie, le libéral Rafal Trzaskowski (parti Plateforme Civique) pour s’attaquer aux discriminations envers les personnes LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi- et Transexuels).

La charte plaide pour plus de tolérance au travail, en rue, à l’école, avec un encouragement à parler de ces sujets dans les classes. Rien de contraignant : ce n’est qu’une déclaration d’orientation politique. Mais signée par le maire de la capitale, c’est un symbole.
Le maire de Varsovie s’attendait à un retour de flamme après avoir semé son étincelle, mais pas à ce point. Il évite désormais les interviews sur le sujet. Pour en parler, il nous envoie une attachée à la communication de la mairie.

"Le texte a été déformé, manipulé de manière à provoquer la haine en Pologne", commente Aldona Machnowska-Góra.

"Dans beaucoup de médias y compris dans les médias liés au pouvoir actuel, il y avait de pures inventions et de fausses affirmations. On racontait par exemple que l’éducation sexuelle allait concerner les enfants en maternelle, ou (…) que les hétérosexuels seraient discriminés."

Une campagne téléguidée, dit-elle, "par les milieux de droite, liés à l’extrême droite en Pologne. Mais aussi par beaucoup de milieux catholiques. Pas ceux qui traitent avec sérieux les valeurs chrétiennes de tolérance, mais les milieux liés au parti au pouvoir, le PIS, qui, quelques semaines après la publication de la déclaration, en ont fait un pilier de leurs campagnes électorales".

Avec la crainte que ce discours politique décomplexé, ouvertement homophobe, ne mène à des passages à l’acte.

"Des membres de la mairie ainsi que le maire reçoivent des menaces. On a dû mettre en place des mesures de sécurité pour les membres du conseil parce que nous ne recevons pas seulement des lettres d’insultes mais aussi des envois qui nous paraissent suspects. Et (…) des gays et lesbiennes qui ne ressentaient pas de menace particulière ont subitement reçu des messages ou des gestes de haine."

Un effet paradoxal pour cette charte LGBT+.

Maciej Gosniowski, face caméra

Maciej Gosniowski a fait le gros dos, au plus fort de la polémique sur la charte et sur ce candidat homosexuel en pleine ascension.

Il faut dire que Marciej est solide, à la longue. Après son enfance à tenter de ne pas se ressembler, puis une agression physique à l’adolescence et ensuite, comme gay et queer, des insultes sans fin.

Et il continue, sous les noms d’oiseaux, à témoigner à visage découvert des discriminations subies par les LGBT en Pologne. Quitte à lire dans les journaux qu’il fait du tort à son pays et met la nation en danger. "Je tire de l‘énergie de ces attaques personnelles."

Mais ces derniers mois, il a senti la pression monter d’un cran.

La société évolue vraiment dans deux directions opposées. D'un côté, il y a beaucoup de soutien, c’est (…) une face de la Pologne. Mais l'autre bord est vraiment contre nous. Et on ressent cette pression... Un jour quelque chose pourrait se produire.

À quoi pense-t-il ? À un acte violent, comme l’assassinat récent du maire de Gdansk, également cible de discours haineux ? "Je ne sais pas, je n’ai aucune idée de l’avenir."


Mais au présent, Maciej en est sûr : le gouvernement, en maintenant la communauté LGBT sous couvert, cachée, contrainte, en augmente l’ébullition. La scène queer n’a jamais été aussi vivace à Varsovie, se réjouit le jeune homme, "et ça, c’est grâce au gouvernement". Son sourire d’ironie lui dessine une fossette.
Il dit qu’il est optimiste malgré tout. Que les choses vont bouger. Puis il enfile son manteau parce que, ce soir, il sort dans l’un des bars LGBT, discrets mais nombreux, de la capitale polonaise.

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À l’occasion des élections européennes du 26 mai prochain, la RTBF vous propose un petit tour d’Europe. Chaque mardi, nous vous emmenons dans un pays de l’Union : de la Grèce au Portugal, en passant par la Pologne, la Suède ou les Pays-Bas, nous aborderons les grands thèmes de la campagne électorale.

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