Trump et l'enjeu des relations sino-américaines: "La confrontation serait dramatique"

À quoi s'attendre d'une présidence de Donald Trump en termes de géopolitique et de commerce mondial ? Le président élu des États-Unis a pointé à plusieurs reprises "l'adversaire chinois", l'accusant de bien des maux, dont celui de "l'invention" du concept de réchauffement climatique.

Un discours qui, s'il se traduit en actes durant son mandat, risque d'être "terrible" selon les mots de Pierre Defraigne, économiste et professeur invité au Collège d'Europe de Bruges.

"Je crains qu'il faille s'attendre à des difficultés sérieuses, d'abord en raison de l'incertitude de Trump lui-même au sujet de sa politique qui sera probablement en partie déterminée par le choix des hommes qu'il va rassembler pour son équipe", commente Pierre Defraigne, invité de Matin Première ce jeudi.

"Ce sera l'équilibre qui le déterminera, l'équilibre entre la branche populiste, de droite-extrême, anti-commerce, anti-femme, anti-homosexuel… et les autres, ceux qui, au contraire, veulent l'encadrer pour assurer une continuité de la politique et maintenir la présence américaine dans le Pacifique, dans des conditions qui soient à la fois avantageuses pour le business et de nature à sécuriser les alliés de l'Amérique là-bas, principalement le Japon, la Corée du Sud et Taïwan."

Des choix stratégiques qui font peur pour le 21ème siècle

Pierre Defraigne estime que cette incertitude quant à la composition de l'administration Trump amène une incertitude plus globale sur sa politique.

"Quand il affirme que le climat est un canular inventé par les Chinois pour obliger les Américains à faire des économies d'énergie et à être moins compétitifs ; ou encore quand il dit que la cause principale des difficultés de l'Amérique aujourd'hui, ce sont les emplois volés par les Chinois… S'il on s'en tient aux slogans, ce sont des mots qui font peur, parce que, derrière, il y a des choix stratégiques pour le 21ème siècle."

Donald Trump va-t-il maintenir le libre-échange ? Va-t-il participer à la création d'un ordre mondial de développement durable ? Va-t-il prendre au sérieux cette question du climat ? "Ce sont les grandes questions qui se posent aujourd'hui, et Trump n'apparaît pas aujourd'hui comme un acteur potentiellement responsable, il apparaît plutôt comme quelqu'un qui va créer de l'incertitude, qui va provoquer des ruptures, des tensions, notamment avec la Chine."

L'Europe ne serait pas épargnée

Et si de telles tensions venaient à naître entre géants américain et chinois, l'Europe ne serait pas épargnée. La répercussion sera "immédiate", estime Pierre Defraigne. Pour l'économiste, une fermeture des frontières américaines aux produits chinois entraînerait une potentielle déferlante de ces mêmes produits sur le marché européen.

"Et nous aurions à y répondre. Nous entrerions alors peut-être dans une spirale très dangereuse. Il faut donc contenir cette tendance et c'est là que nous avons besoins d'alliés qui se pressent à Washington pour peser d'un poids et pour maintenir l'équilibre actuel."

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe est ainsi le premier à se rendre, ce jeudi, à New York pour notamment évoquer avec Donald Trump ces questions. "Mais on n'a pas vu d'Européens, constate le professeur du Collège d'Europe. Et on ne voit pas qui en Europe pourrait peser. Angela Merkel, elle parle à Barack Obama. (…) Mais ils apparaissent maintenant comme une ligue dissoute des intérêts libéraux. (…) M. Obama, il est sur la sortie. (…) C'est un reste du passé."

Éviter la confrontation à tout prix, c'est le rôle de l'Europe

L'Europe doit peut-être donc se préparer à une nouvelle géopolitique mondiale. Pas à cause d'une rupture avec la Russie – "La Russie, c'est l'économie italienne, c'est une économie du tiers-monde ; elle a un arsenal nucléaire, elle peut nous valoir des ennuis ponctuels à court terme, mais elle n'est pas une menace pour la sécurité du monde".

En revanche, "la confrontation entre États-Unis et Chine serait dramatique. Il faut l'éviter à tout prix. Et c'est le rôle de l'Europe". Et même en leur sein, les États-Unis sont partagés : certains veulent intégrer la Chine au système, d'autres veulent l'empêcher de se développer au point de devenir leur "équivalent en capacité stratégique".

Mais Donald Trump, sur cette question précise, n'aurait pas encore tranché, d'après Pierre Defraigne. "Parce que, sitôt a-t-il exprimé l'idée qu'il fallait lever des droits de douanes sur les produits chinois, il a reçu la réponse de ses milieux d'affaires, inquiets parce qu'ils s'approvisionnent en Chine."

La Chine première créancière de l'Amérique

À cela s'ajoute une dimension financière impossible à négliger pour l'Amérique : "La Chine est la première créancière des États-Unis. Si Donald Trump veut faire de la politique expansionniste avec des coupes de taxes et des dépenses dans l'infrastructure et dans la défense, il devra financer à déficit. Il aura alors besoin de l'argent chinois."

La Chine possède une bonne partie de la dette américaine, ce qui fait qu'elle peut "peser sur ce qui adviendrait des taux d'intérêt, assez en tout cas pour embêter les États-Unis". Mais, ajoute l'économiste, c'est un jeu "perdant-perdant".

"Les Chinois ne sont pas fous" : ils ont formulé une série d'avertissements à une telle politique – acheter Airbus plutôt que Boeing notamment – pour tenter de calmer le jeu.

"Toutefois, même si les relations sont fortes entre États-Unis et Chine, le commerce n'empêche jamais la guerre", avertit Pierre Defraigne, faisant référence à la guerre 14-18 et ce qu'on avait appelé la "Grande illusion", lorsque l'on pensait la guerre impossible tant l'intégration économique était forte, notamment avec l'Allemagne.

Le commerce remplacé par un renforcement militaire

La question qui se pose est "Comment les grandes économies – États-Unis, Chine et Europe – vont gérer le retour à une demande interne pour susciter de la croissance et de l'emploi ?". Car, explique l'économiste, "les agendas sont beaucoup plus intérieurs aujourd'hui".

"On est entrés dans la post-mondialisation, dans la mesure où le commerce croit plus lentement que l'économie mondiale, qui elle-même a commencé à se réduire. C'est un changement qui a des conséquences également géopolitiques très importantes sur les rapports de force."

Et la position de Donald Trump sur le TPP, le Traité trans-pacifique, dont il souhaite retirer les États-Unis, est "inquiétante", car, dans le même temps, "il veut remplacer ce traité par un renforcement de la force navale dans le Pacifique".

Ce changement "commerce contre renforcement de la présence militaire" est l'un de ces grands bouleversements en cours qu'il est aujourd'hui nécessaire de "maîtriser", notamment à travers une coopération des trois grands acteurs mondiaux : "C'est la clef", conclut Pierre Defraigne.

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