Arrêtons de jouer à nous faire peur avec Donald Trump! Parlons de Bernie Sanders

La Berniemania dont personne ne parle

Bernie Sanders n’a pas de tour à son nom sur Fifth Avenue. Il n’est pas milliardaire. Il n’est pas raciste. Il n’est pas misogyne. Il respecte ses adversaires politiques. Il n’insulte pas les personnes handicapées. Enfin il ne produit pas de show de télé-réalité. Pourtant ses meetings électoraux rassemblent des foules comparables à celles de Donald Trump. Plus de vingt-cinq mille personnes se sont rassemblées en octobre à Boston pour écouter le sénateur du Vermont ! C’est plus que pour Barack Obama au même endroit en 2007.

Tandis que le magnat de l’immobilier new-yorkais monopolise l’attention des médias en continu, et ce depuis l’été dernier, la Berniemania, elle, bat son plein. La vague Sanders est si forte aux États-Unis qu’elle dépasse la campagne historique de Barack Obama sur bien des points : en nombre de petits donateurs, par la taille des foules réunies et même dans les sondages.

Cette campagne exceptionnelle, les médias l’ont passée sous silence jusqu’à présent. Parce qu’elle n’est pas vendeuse. Parce que vous adorez détester Donald Trump.

Petite séance de rattrapage

Tout a commencé à Burlington, dans le Vermont, un mardi de mai 2015. Le sénateur Bernie Sanders fait son "big announcement" en plein air sur les rives du lac Champlain.

Après quelques remerciements, il entre dans le vif du sujet : "Aujourd’hui je suis fier d’annoncer ma candidature à la présidence des Etats-Unis d’Amérique".

Les applaudissements ne sont pas terminés qu’il annonce d’emblée la couleur : "Aujourd’hui avec votre soutien nous commençons une révolution politique pour transformer notre pays économiquement, environnementalement, politiquement et socialement !"

Bernie Sanders veut changer la manière dont est organisée la politique aux Etats-Unis. Rien de moins. Il entend construire un mouvement "prêt à se lever et à se battre, ici et maintenant".

Charité bien ordonnée commence par soi-même. Monsieur Sanders n’a jamais acheté de publicités comparatives. D’ailleurs chose inédite, il annonce qu’il ne fera pas diffuser de réclames négatives, ni sur Hillary Clinton, ni sur personne. Il promet également une campagne marquée par le débat d’idées. Exit les querelles d’ego et les attaques personnelles. Il ne mettra pas non plus sur pied de comité de soutien politique et refusera les gros chèques. Malgré les soucis de trésorerie que cela pourra engendrer.

"Les milliardaires doivent payer !"

Le vétéran du Congrès est bien conscient qu’il doit défier les pronostics. L’Amérique n’a jamais élu un président socialiste. Mais Bernie a annoncé la couleur aux journalistes dès le début: "Don’t underestimate me !" La suite des événements lui donnera partiellement raison.

Cette campagne a un thème bien précis : celui des inégalités de richesses. Pour Bernie Sanders, le plus grand défi auquel sont confrontés les Etats-Unis aujourd’hui. Mais le sénateur social-démocrate a une autre façon, certainement plus populiste, de définir son discours : la lutte contre les milliardaires.

"Aux milliardaires, oui nous avons le courage de nous en prendre à vous !" C’est avec cette idée-force que le sénateur de Nouvelle-Angleterre arpente l’Iowa et contre toute attente rencontre un vif succès. Selon FORBES, de 2013 à 2015, les quatorze milliardaires les plus riches des USA ont empoché 157 milliards, pourtant les républicains ne proposent pas qu’ils contribuent au déficit.

Sur la route de l’Iowa, dans le rétro d’Hillary

À Kensett il réunit trois cents personnes dans un patelin qui ne compte pas plus de 240 résidents. Le responsable du parti pour le comté local téléphone au directeur politique de la campagne d’Hillary Clinton: "Les objets dans votre rétroviseur arrivent plus vite que vous ne le pensez …" Hillary devrait se faire du souci, note un professeur de science politique sur Twitter après un meeting dans un pub à Ames dans l’Iowa. Le "listening tour" de H.C. ne plaît pas aux militants.

Depuis juin le constat est là. Le sénateur Sanders a réussi à se faire un nom alors que, il y a quelque temps encore, personne ne misait sur lui. Invité par Katie Couric pour Yahoo, Sanders raconte sa semaine folle : le 26 mai il annonce sa candidature à Burlington, 5000 personnes, 700 personnes à Portsmouth dans le New Hampshire, puis "C’est vraiment devenu fou en Iowa."

Le fait est que les journalistes ne l’ont pas pris au sérieux une seule seconde, ils se sont arrêtés à son étiquette de socialiste ­— et à son âge — et ont enterré sa candidature sur le champ. Un socialiste ? … de 73 ans ? Aucune chance.

Expliquer le socialisme sur les plateaux télé

Armé de sa nouvelle notoriété, Bernie doit faire le tour des plateaux de télévision pour expliquer comment il compte faire voter les Américains pour un programme qui redistribue leurs richesses, et ce afin d’assurer la gratuité de l’enseignement public et garantir l’accès aux soins de santé. Réponse : en faisant payer aux "1%" leur juste part d’impôts.

L’été sera très bon pour Sanders. Encore plus pour Donald Trump qui va capter toute la lumière des projecteurs aux dépens des trop nombreux candidats républicains, mais aussi aux dépens du candidat démocrate dont la campagne connaît pourtant un succès total autant qu’inattendu.

Le 2 juillet un moment fort de la campagne se produit : il rassemble plus de dix mille personnes à Madison dans le Wisconsin. Record battu, toutes tendances politiques confondues. Analyse sur CNN : ce n’est pas pour autant que c’est un rival sérieux d’Hillary. C’est une sorte de guilt-free snack pour les progressistes dit un commentateur ! Sous-entendu : on peut y aller pour se faire plaisir, ça n’aura pas de conséquences négatives, Hillary sera nominée.

Pourtant cinq mois plus tard, le vendredi 22 janvier, un sondage CNN/ORC donne Bernie Sanders gagnant de 8 points sur Hillary Clinton en Iowa. Une différence de taille par rapport au précédent sondage réalisé par CNN/ORC où l'ex-secrétaire d'Etat battait Sanders 54% à 36%.

Arrêtons de faire le jeu de Donald Trump !

Les autres enquêtes d’opinion ne sont pas aussi favorables mais toutes indiquent une belle remontée du candidat anti-establishment. Si ce n’est lors des débats, cela faisait cent cinquante jours que les médias ne s’intéressaient plus à sa campagne anti-inégalités qui pourtant n’a jamais cessé de grandir, allant même jusqu’à remplir les plus grands stades de football américain. La raison : durant toute cette période Trump n’a pas cessé un seul jour de faire la Une.

L’enthousiasme qui entoure la campagne de Sanders dépasse parfois la déferlante pro-Obama de 2007-2008. En décembre il annonce que deux millions de petits donateurs ont déjà contribué à sa campagne par des dons de cent dollars ou moins ! Par comparaison, Hillary, à la même période, arrivait à six cent mille petits dons. Soit trois fois moins.

Tous ces éléments ajoutés les uns aux autres donneraient lieu, en temps normal, à une médiatisation conséquente. L’excuse de la candidature marginale ne tient pas la route. Donald Trump n’est pas plus présidentiable que Bernie Sanders. La couverture de la campagne de monsieur Trump par les journaux américains et étrangers est malsaine.

Faut-il rappeler que le sensationnalisme est le meilleur ami de la démagogie ? Les médias ont joué le jeu de Donald Trump. Ils ont une part de responsabilité dans cette flambée de haine. Maintenant que les choses sérieuses approchent, il est grand temps de rectifier le tir. Mais le mal est peut-être déjà fait…

 

Charles Voisin est intervenant et conférencier spécialisé en politique américaine. Son blog politicus.info propose un décryptage des campagnes présidentielles aux États-Unis.

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