Trump ou Biden ? Les Américains de Belgique redoutent le chaos aux Etats-Unis après la présidentielle

Ils sont cadres, enseignants, militaires, diplomates : des milliers d’Américains vivent en Belgique et suivent avec un peu d’angoisse la campagne présidentielle qui voit s’affronter sans ménagement Donald Trump et Joe Biden. La complète polarisation du pays entre les partisans et les détracteurs du président sortant pourrait déboucher sur une période de chaos au lendemain de l’élection du 3 novembre. C’est la crainte que nous ont confiée plusieurs ressortissants américains établis en Belgique.

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Justine Tkachenko : "On s’entend pour parler des questions familiales, mais on ne parlera jamais politique, c’est impossible". © D.R.

Le tabou de la politique dans les familles

Les quatre années de la présidence Trump ont creusé un fossé infranchissable entre les partisans et ses détracteurs du magnat de l’immobilier. En temps normal déjà, les questions politiques restent souvent très sensibles aux Etats-Unis. " Tout ce qui concerne la politique ou la religion, c’est tabou. Il vaut mieux ne pas en parler devant un public mélangé ", explique Justine Tkachenko, une Américaine installée en région liégeoise depuis 20 ans.

Cette campagne électorale a rendu tout dialogue impossible juge-t-elle : " J’ai une partie de ma famille ancrée du côté démocrate, l’autre républicaine. C’est difficile à gérer sur Facebook. On connaît les affinités des uns et des autres. On s’entend pour parler des questions familiales, mais on ne parlera jamais politique, c’est impossible. "

Je pense que mon frère pourrait être partisan de Trump

 

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Daniel Dumas : " Ça devient de plus en plus difficile de parler de certains sujets." © D.F.

La plupart de nos témoins confirment l’évitement du débat au sein des familles sur les questions politiques, et sur le bilan de Donald Trump en particulier. " Je pense que mon frère pourrait être partisan de Trump ", reconnaît Daniel Dumas, établi en Belgique depuis 45 ans. " Ça devient de plus en plus difficile de parler de certains sujets. Les gens sont de plus en plus fermés aux idées des autres. "


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Mais la discussion existe entre Américains de Belgique. " C’est notre pays, souligne Justine Tkachenko. Où que l’on vive dans le monde, ce qui s’y passe nous touche. Et il y a des choses pour lesquelles je me battrai toujours, comme l’égalité entre blancs et noirs, ou l’accès aux soins de santé. Ça existe en Europe, mais aux Etats-Unis, ce n’est pas un droit. Il faut payer. "

Un pays refermé sur lui-même

" Mon père me dit toujours que je pense comme une Européenne ", s’amuse Justine. Elle porte désormais un autre regard sur ses origines. " Aux Etats-Unis, les Américains sont focalisés sur leur propre pays et ne s’intéressent pas à la façon dont ils sont perçus à l’extérieur. "

C’est aussi le constat fait par Gwendolyn Bailey. " J’ai plus une perspective globale, aujourd’hui. Quand j’habitais aux Etats-Unis, je ne connaissais pas grand-chose aux autres pays, leurs habitudes, leur culture, leur langue. "

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Gwendolyn Bailey : " On m’a qualifiée ici de réfugiée climatique ". © Tous droits réservés

Gwendolyn a quitté son Texas natal pour étudier les sciences environnementales en Europe, une démarche incomprise dans cet état conservateur et pétrolier, où la notion même de réchauffement climatique est remise en doute en permanence. " On m’a qualifiée ici de réfugiée climatique ", s’amuse-t-elle. " Cette différence m’a convaincue d’emménager en Europe : les comportements sur les sujets environnementaux me correspondent mieux. "

Les partisans de Trump cachent leur préférence

Si les sondages accordent une avance confortable au candidat démocrate Joe Biden, nos Américains de Belgique pensent qu’une surprise reste possible. " C’est du 50-50 ", nous ont dit plusieurs interlocuteurs, convaincus que certains partisans de Donald Trump cachent leur préférence. " Les gens sont seuls dans l’isoloir. C’est là qu’ils font leur choix. Ça reste secret ", remarque Gwendolyn Bailey.

La fin de mandat de Donald Trump est pourtant tourmentée : les violences policières, la montée du mouvement Black Lives Matter, l’échec de la lutte contre le covid… " Ce sont des sujets importants, mais ils ne vont pas influencer ceux qui supportent vraiment Trump ", estime Timothy Edison, Belgo-Américain de 24 ans. " Il a géré la crise du covid comme il gère tout le reste, en étant sûr de lui-même. Il a dit que le masque ne servait à rien, alors que ça sauve des vies. Beaucoup de ses supporters sont anti-masques. Ça pourrait même séduire certains démocrates qui apprécient ce discours. "

L’élection de Trump fut une surprise : une dimension des Etats-Unis était cachée pour moi

" Lors des élections de 2016, je m’étais étonné que certains mettaient des affiches Trump dans leur jardin, se souvient Daniel Dumas. C’était une minorité à ce moment-là qui osait le faire. Et il a été élu, même sans remporter la majorité. Ce fut une surprise : une dimension des Etats-Unis était cachée pour moi. Des gens qui avaient alors voté pour lui risquent de faire de même cette fois-ci. Je ne suis pas certain qu’il ne gagnera pas. "

Et ça, ça inquiète énormément Augustus Bruender. Cet enseignant afro-américain établi à Louvain attend de voir quel sera le résultat et quelles seront les réactions sur place avant d’éventuellement retourner aux Etats-Unis. Mais il se sent de toute façon plus à l’aise ici que dans son pays d’origine, où sa couleur de peau lui a régulièrement valu des ennuis.

" Quand vous conduisez, vous êtes souvent mis sur le côté. Ils inspectent la voiture. Ils demandent ce que vous faites là. J’ai souvent eu des problèmes. En Belgique, ils vous demandent ce que vous faites. Ce qui est amusant, c’est que quand je montre mon passeport américain, ils disent : OK… La police est sympa ici, si vous êtes américain. Si vous n’êtes pas américain, je ne sais pas ce qu’il se passe… Même si vous être un noir américain, la police est sympa. "

Sortir son arme pour régler le problème

 

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Augustus Bruender : "En Amérique, j’ai souvent craint qu’on me tire dessus, que ce soit par la police ou des civils." © D.R.

Aux Etats-Unis, le moindre différent peut tourner au drame. " Je n’ai jamais eu peur d’être abattu ici en Belgique. En Amérique, j’ai souvent craint qu’on me tire dessus, que ce soit par la police ou par des civils. La plus grande différence entre la Belgique et les Etats-Unis, c’est qu’en Amérique, plus gens ont des armes ! Ici, si les gens ont un problème, ils essaient de le résoudre en parlant. Là-bas, les gens se tirent dessus. "

Sa ville de Portland, en Oregon, est pourtant plutôt progressiste, démocrate. Elle a très mal réagi à l’élection de Donald Trump, il y a quatre ans. Mais le comportement des forces de police reste problématique. " Dans les années 90, il y a eu l’affaire Rodney King. Quand il a été battu, ils ont changé la loi sur les interventions policières. Et c’est maintenant plus facile pour la police de tirer et de tuer quelqu’un et de dire qu’ils ont craint pour leur vie. Ils peuvent tabasser quelqu’un et dire qu’il a résisté à une arrestation. A moins que la loi ne change, rien ne changera. "

Le covid perçu comme une conspiration

Les violences policières, en particulier contre les noirs, ont déclenché un vaste mouvement de manifestations dans sa ville. " Ce qui est particulier dans les émeutes, c’est qu’elles se passent surtout dans des zones majoritairement blanches, constate Augustus. Les gens les plus en colère semblent être des blancs. Je ne l’explique pas, mais les plus grands émeutiers ne sont pas des noirs Américains, mais des blancs qui sont furieux des affaires George Floyd et Breonna Tayler."

Augustus se dit aussi plus rassuré par la manière dont la lutte contre le Covid-19 est organisée et appliquée en Europe : " Il n’y a pas ce refus qui prévaut en Amérique. Là-bas, les gens refusent de porter le masque : ils disent que c’est un canular. Ils pensent que c’est une conspiration du gouvernement. Je ne vois pas ça en Europe, du moins en Belgique. Quand on a imposé le masque ici dans ma ville de Louvain, 98% des gens l’ont porté sans se plaindre. Il n’y a pas de combat là-dessus comme aux Etats-Unis."

Beaucoup pensent qu’il y aura une guerre civile après l’élection. Tout le monde l’attend

Donald Trump n’a jamais promis de respecter le résultat de l’élection. Il accuse le vote par correspondance d’être à l’origine d’une fraude massive, sans avancer de preuve. " Cela fait peur, avoue Daniel Dumas. Je n’ai aucune idée comment les choses vont se passer. Je doute qu’il disparaisse simplement. Je doute que les supporters de Trump puissent accepter une défaite. Donc, il y aura certainement de la violence, même s’il gagne. "

" Qui que soit le vainqueur, la moitié du pays sera en colère ", confirme Augustus Bruender, qui reste en contact étroit avec ses amis, en Oregon. Il redoute de nouvelles violences après le 3 novembre. " Il y a un immense risque. La question est de savoir jusqu’où ça ira. Je parle avec mes amis chaque semaine. Beaucoup pensent qu’il y aura une guerre civile. Tout le monde l’attend. Peut-être pas avec une implication de l’armée, mais un groupe de gens contre un autre. Les conservateurs contre les progressistes."

Trump sorti manu militari ?

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Timothy et Terence Edison : " Il va y avoir une implosion, des émeutes, des manifestations". © D.F.

 

" Il va y avoir une implosion, des émeutes, des manifestations, prévoit Terence Edison. Si Trump est réélu, j’irai moi aussi manifester avec d’autres Belgo-Américains dans les rues ici. Et si Biden est élu, on a tous la frayeur que Donald Trump ne veuille pas partir. " Ce serait un coup d’Etat, remarque son frère Timothy. " Dans ce cas, il va se faire mettre dehors par l’armée. Des généraux ont prévu qu’il ne laisserait pas un perdant garder le pouvoir. Je ne pense pas que ça va se passer comme ça, mais ça ne me dérangerait pas de le voir éjecté de la Maison-Blanche par l’armée ", sourit le jeune Belgo-Américain.

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