Election présidentielle américaine 2020 : les sondages ne sont pas des boules de cristal

A huit jours de l’élection présidentielle américaine, Joe Biden est donné gagnant de 9 points dans les sondages nationaux. Toutefois, le système américain fait que le mode de scrutin de l’élection est en fait "décentralisé". Ce sont donc les Etats qu’il faut regarder. Chaque Etat organise son élection et a ses spécificités. Par ailleurs, chaque Etat dispose d’un nombre précis de grands électeurs, proportionnel à sa population. Les plus peuplés ont le droit à plus de grands électeurs. Si on connaît déjà les intentions de vote d’environ 35 Etats, c’est en fait dans environ 15 "swing states", les Etats pivots, que tout devrait se jouer. Et là, les incertitudes sont assez nombreuses. Alors peut-on se fier aux sondages ?

Relativiser les sondages nationaux

En 2016, les sondages nationaux donnaient Hillary Clinton gagnante face à Donald Trump. Et c’est finalement l’inverse qui s’est produit. Donald Trump est devenu le 45e président des Etats-Unis. Les sondages se sont-ils lourdement trompés ? Et bien pas tant que ça.

Hilary Clinton avait effectivement remporté trois millions de voix de plus que Donald Trump. Mais elles n’avaient pas remporté assez de grands électeurs.

Pour comprendre le mode de scrutin de cette élection, deux principes sont déterminants. Celui des grands électeurs : chaque État dispose d’un nombre précis de grands électeurs, proportionnel à sa population. Les Etats les plus peuplés ont donc plus de grands électeurs. Deuxième principe : celui du "winner takes all". Autrement dit le gagnant remporte le tout (sauf pour les Etats du Maine et du Nebraska où les règles sont quelque peu différentes). Qu’importent les résultats, si un candidat remporte l’élection dans un Etat, il remporte l’ensemble des grands électeurs de l’Etat. Il faut remporter 270 grands électeurs pour gagner l’élection sur un total de 538.

Ainsi, les sondages nationaux sont en fait de bons indicateurs pour ce qui est "du vote populaire". Mais, aux Etats-Unis, c’est assez "symbolique" puisque concrètement ce n’est pas toujours celui qui remporte l’adhésion populaire qui remporte le plus d’Etats et qui devient effectivement président des Etats-Unis.

Ainsi, les sondages nationaux peuvent donner des indications sur l’état de l’opinion populaire mais ne peuvent être considérés comme des prévisions absolument fiables pour la future élection présidentielle américaine.

Cela est dû au système électoral américain en lui-même mais aussi aux nombreuses données imprévisibles, propres à chaque Etat.

Le sondage préélectoral le plus compliqué à réaliser au monde

L’élection présidentielle américaine est "une élection fédérale décentralisée", explique François Heinderyckx, professeur en communication à l’ULB. Autrement dit, ce sont les Etats qui organisent l’élection et à chacun ses règles, ses modes d’enregistrements et de participation… De plus, pour réaliser un sondage, il faut prendre un échantillon représentatif. Mais cet échantillon doit là encore être différent d’un Etat à l’autre.


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Tout ceci accroît la marge d’erreur des sondages nationaux. "C’est sûrement le sondage préélectoral le plus compliqué à réaliser au monde", indique François Heinderyckx, professeur en communication à l’ULB. D’autant que les sondeurs "sont particulièrement stressés car il en va aussi de leur crédibilité". Pourtant, et c’est peut-être la seule certitude, "aucun sondage ne peut être absolument précis", souligne Régis Dandoy, chercheur à l’UCLouvain.

Tirer les leçons

En 2016, Hillary Clinton était donnée gagnante et c’est finalement Donald Trump est devenu président des Etats-Unis. Et pourtant, précise Régis Dandoy, en 2016, ce fut "l’une des campagnes où les sondages ont été les plus précis". Hillary Clinton avait effectivement remporté l’adhésion populaire. Mais " les erreurs des instituts de sondages ont été faites sur la méthodologie. Non seulement l’électorat de Trump était plus difficilement accessible - un électorat blanc, rural et avec un niveau d’éducation moins élevé. De plus le contexte : les électeurs de Donald Trump ont eu peur d’indiquer leurs intentions de vote aux sondeurs. Lorsque l’intention est de voter pour un extrême, on dit en général moins souvent la vérité. Certains électeurs ont donc menti", analyse Régis Dandoy.

Toutefois, explique François Heinderyckx, chercheur en communication, "les instituts de sondages ont tiré les leçons de leurs erreurs passées". Et d’ajouter, "les sondages ont pris en compte les leçons de 2016. Mais les sondages sont toujours basés sur des précédents. Or la dynamique électorale avec Donald Trump, c’était une première. Aujourd’hui on comprend mieux. Et puis, aujourd’hui ils savent qu’ils ont pu difficilement accès à l’électorat de Donald Trump. Ainsi, ils réalisent une surpondération. Beaucoup de sondeurs prennent désormais la fourchette la plus large en faveur de Donald Trump pour coller au plus près de la réalité.". Néanmoins, la marge d’erreur persiste et les incertitudes sont nombreuses.

Les « swing states » : les Etats de l’incertitude

L’élection présidentielle américaine se joue donc dans les Etats. Et plus précisément dans une petite partie d’entre eux : les "swing states", les Etats où le vote n’est pas acquis à l’un des deux camps.

Sur 50 Etats américains, il y en a 15 où il est difficile de savoir ce qui pourra se passer. Ce sont des Etats qui peuvent potentiellement créer la surprise. Par exemple, en 2016, l’Etat du Michigan qui vote traditionnellement pour les démocrates a finalement vu Donald Trump remporter les 16 grands électeurs… À environ 20.000 voix de différences. Car, pour rappel, qu’importe si un candidat remporte l’élection à 95% ou à 50,1% dans un Etat, pourvu qu’il remporte l’Etat puisque le gagnant remporte l’intégralité des grands électeurs.

L’Etat de Caroline du Nord est un "swing states" par excellence. A la clé pour le candidat vainqueur : 15 grands électeurs à remporter. Or, la situation dépend de plusieurs facteurs difficilement quantifiables. Comme l’explique le New York Times, l’Etat est à la fois divisé entre une partie plus rurale, blanche et conservatrice et une autre plus urbaine avec une importante base électorale afro-américaine et des étudiants. De plus, comme l’explique le Monde, dans cet Etat, la démographie évolue et la minorité hispanique y est de plus en plus implantée. Les incertitudes sont donc nombreuses dans cet Etat.


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Pour ce scrutin de 2020, le Texas pourrait bien créer la surprise. 38 grands électeurs à la clé dans cet Etat qui vote traditionnellement pour le camp républicain. Or, les données démographiques ont évolué, on sait par exemple que la minorité hispanique y est de plus en plus importante. Mais ce n’est pas encore un "swing states, puisque seule l’élection pourra déterminer s’il s’agit ou non d’un Etat pivot", estime Régis Dandoy.

C’est donc sur ces Etats pivots que les instituts de sondage vont miser principalement puisque ce sont ces Etats qui pourraient faire basculer l’élection. Ainsi, si les sondages nationaux peuvent donner une indication de l’opinion des électeurs, ce sont ceux qui se penchent sur les Etats, et a fortiori sur les Etats pivots qui sont les plus pertinents. Tout en sachant que ce sont aussi ces Etats qui sont les plus incertains.


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Comme l’explique le site fivethirtyeight qui recense la grande majorité des sondages réalisés aux Etats-Unis, "Joe Biden devance actuellement Donald Trump dans plusieurs Etats pivots tels que le Michigan, le Winsconsin ou encore l’Arizona. Toutefois sa marge d’avance est moins importante qu’au niveau national ce qui suggère que le Collège électoral (les grands électeurs remportés, ndlr) pourrait à nouveau favoriser Donald Trump en cas d’élections serrées".

Il est donc important de garder à l’esprit, comme l’explique fivethirtyeight que les sondages sont une "photographie du moment" et non des "prévisions" qui tiendraient de la boule de cristal.

Les incertitudes de ce scrutin 2020

Au-delà des " swing states ", où certes il existe une marge d’erreur et d’imprévus, mais où des analyses prédictives peuvent être réalisées, il demeure plusieurs incertitudes à huit jours de ce scrutin.

Tout d’abord, l’ampleur du vote anticipé. Près de 57 millions ont déjà voté pour ce scrutin présidentiel. Un record pour le moment. Mais une donnée qui complique encore un peu plus la tâche des sondeurs. " Le vote anticipé à un impact sur les sondages, ce qui les rend moins fiables. Par exemple, c’est compliqué de mélanger les informations entre l’intention de vote et un comportement électoral qui a eu lieu. Et c’est une tendance, les personnes interrogées sont plus favorables à dire pour qui elles vont voter que pour qui elles ont déjà voté ", souligne Regis Dandoy, professeur à l’UCLouvain.

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Files d’attente pour le vote anticipé dans le Nevada. © Getty Images

Mais " la plus grosse incertitude reste le taux de participation ", estime François Heinderyckx. En 2016, le taux de participation était de 55%, ce qui finit qu’à peine un peu plus d’un américain sur deux a déposé un bulletin de vote. " Ceci est une donnée impossible à prévoir ", insiste le professeur de l’ULB.

De façon assez surprenante par exemple, la météo pourrait être un facteur déterminant pour le taux de participation. "Le temps qu’il fera le jour de l’élection devrait avoir un impact. On sait par exemple, qu’en cas de mauvaise météo les démocrates auront tendance à moins se mobiliser. Les républicains se mobilisent généralement plus que les démocrates", souligne de son côté Tanguy Struye, professeur de relations internationales.

Ainsi, "les sondages ne font pas tout et les incertitudes sont nombreuses. Il existe différentes barrières entre l’électeur et le bulletin de vote : l’enregistrement sur les listes n’est pas automatique, la participation n’est pas obligatoire et l’intention de vote n’est pas une donnée certaine", résume Régis Dandoy. D’autant qu’il reste encore huit jours de campagne, et d’ici là "plusieurs choses peuvent encore arriver", souligne pour sa part François Heinderyckx.

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